‹ Histoire des accouchements chez tous les peuplesChapitre 26 sur 94 · PRIÈRE POUR UNE FEMME PRÊTE D’ACCOUCHER · texte numérisé non relu

PRIÈRE POUR UNE FEMME PRÊTE D’ACCOUCHER

Dieu tout-puissant et éternel, qui avez inspiré dès les premiers siècles à votre Eglise de célébrer la gloire de la Mère de votre divin Fils, en instituant une fête en l’honneur de la Ceinture sacrée que porta Marie, faites, nous vous en supplions, que ceux qui l’honorent pieusement sur la terre, triomphent du péché et arrivent un jour à l’éternelle béatitude. Souvenez-vous, grand Dieu, des larmes de la bienheureuse Marie et des souffrances de notre bon Jésus, pour diminuer et adoucir en faveur de votre servante le juste châtiment qu’attira sur l’humanité la faute de nos premiers parents. Si justement irrité du crime d’Eve, vous avez rendu notre naissance chétive et asservi nos mères à des peines si cruelles pour nous mettre au monde, afin de nous humilier, ayez pitié de votre servante; modérez, je vous prie, les douleurs que l’enfantement me prépare; en considération de la sainte Ceinture de Marie que je révère, usez de votre pitié et de votre bonté envers moi; ne tirez pas vengeance de mes fautes, mais délivrez-moi par votre clémence. Regardez, Seigneur, votre image que je porte dans mon sein; ne permettez pas que la mort la prévienne avant qu’elle soit marquée du sceau de votre grâce.

O Marie, espoir des chrétiens ! obtenez à cette frêle créature la grâce d’arriver au saint baptême; et, si vous daignez m’obtenir le bonheur de la voir grandir, à la satisfaction de la famille, préservez ce cher enfant de la contagion du monde, inspirez-lui une vive horreur du péché, un grand désir de sanctification. Faites, Mère de miséricorde, qu’étant heureusement délivrée, je ne démente pas la voix de ma prière par celle de ma vie, ni que je détruise par le mauvais exemple que je donnerais à mon enfant, par mes conseils indiscrets, ou par ma négligence, ce que je vous prie de mettre et d’établir en lui. O sainte Vierge, mère du Sauveur! bénissez-moi en bénissant mon enfant, et veillez sur moi, afin que je puisse veiller sur lui; faites que je l’élève dans la sagesse, dans la crainte de Dieu et dans votre amour, pour que nous méritions de chanter vos louanges dans l’éternité. Ainsi soit-il.

Passons maintenant à la concurrence de Quintin. « La tradition quintinaise », dit le père Guépin, « affirme non seulement que celte relique a appartenu à la Sainte Vierge, mais qu’elle est l’ouvrage même de ses mains, et que Marie la portait lorsque le fils de Dieu descendit dans son sein...

« Dès que la ceinture de Marie fut apportée à Quintin, on vit naître dans notre ville une dévotion que nous retrouvons dans presque tous les lieux qui ont possédé de semblables trésors. Les femmes enceintes

l’obstétrique et le culte

demandèrent à cette précieuse relique une protection contre les périls de la maternité... Toutes les fois que des femmes enceintes demandaient la ceinture, un prêtre la sortait avec respect du reliquaire. Les pieuses clientes de Marie la passaient autour de leur taille et la gardaient, durant le saint sacrifice qu’elles faisaient offrir pour leur heureuse délivrance. Quand, à l'heure de l’enfantement, l’une d’elles était en péril de mort, elle obtenait encore le secours de la précieuse ceinture qu’un des chanoines portait à sa maison. Comme de nos jours, Marie tenait à honneur de protéger ses humbles clientes, et un accident survenant à une mère ou à un nouveau-né était un fait inouï à Quintin. Aussi la ceinture de la Sainte-Vierge était-elle demandée dans des villes fort éloignées, et les chanoines de la collégiale faisaient de fréquents voyages pour la porter à de nobles dames jusqu’à Rennes et au fond de la Basse-Bretagne ».

P. Parfait, à qui nous empruntons ces détails, consignés dans sa Foire aux reliques , nous révèle que la pieuse indélicatesse de certains fidèles parvint à distraire quelques bribes de la relique; c’est pourquoi l’on décida que dorénavant, les femmes se contenteraient de porter, soit pendant une partie, soit pendant toute la durée de leur grossesse, des ceintures ou des rubans bénits, mis préalablement en contact avec la sainte ceinture (1); et ce nouveau système ne fit pas un moment regretter l’ancien. La diffusion du fétiche fut même rendue plus commode. « Des ceintures bénites à Quintin ont donné bien loin de notre ville », dit encore dom Guépin, « des signes éclatants de la vertu surnaturelle que le contact de la précieuse relique leur avait communiqués ». Et entre autres exemples, le brave homme cite celui d’une paysanne qui avait failli périr dans ses deux premières couches. « Les troisièmes s’annoncaient terribles, et, d’après toutes les probabilités humaines, la pauvre mère devait y laisser la vie. Une jeune dame du voisinage lui prêta une ceinture bénite à Quintin, qui fut reçue comme le gage d’une protection assurée de Marie. Cette foi simple eut sur le champ sa récompense. L’enfant et la mère furent sauvés ».

Les ceintures miraculeuses par procuration, voilà une invention qui fait honneur au clergé de Quintin.

Il est fâcheux que, pour donner à la sous-ceinture la même valeur

(1) C’est un ruban de soie blanche sur lequel est imprimée en caractères bleus 1 invocation : «• Notre-Dame de Délivrance, protégez-nous 1 » La même invocation est répétée sur le cachet bleu de la paroisse, qui donne à cette amulette son caractère d’authenticité.

qu’à la pièce primilive, il faille tirer le morceau précieux du reliquaire et induire ainsi en tentation les Quintinaises de dom Guépin.

Le peigne de la Sainte Vierge qui, d’après la Epoca, figura aux couches de la reine d’Espagne, serait plus facile à surveiller, n’étaient les trois cheveux qui l’accompagnent.

Un moyen de tout concilier, c’est le système de la Cloche : il suffit aux paroissiennes, dont le ventre aura été béni, d’attacher leur ceinture à l'anse d’une cloche d’église et de sonner trois coups vigoureux. L’effet sera le même que si elles possédaient la ceinture ou le peigne. Nous sommes même étonnés qu’aux deux vers fameux :

Lando Deum verum, plebem voco, congrego clerum,

Defunctos ploro, fugo fulmina, festa decoro,

On n’ait pas ajouté ce troisième :

Et facile infantes maternis extraho vulvis.

Un cierge brûlé à l’église ou dans la chambre de la parturiente, pendant toute la durée du travail, est un moyen plus pratique et, paraît-il, aussi etficace que celui des cloches.

Cari Schrœder, dans son Manuel d' accouchements, dit que, dans plusieurs pays, on faisait boire aux femmes en couches de l’encre avec laquelle on écrivait un Miserere mei, Domine, jusqu’aux mots Domine, labia mea aperies. Le calembour est aussi malpropre que la tisane.

Certaines prières passent pour avoir la même vertu que les cloches, les cierges, l’encre et les calembours ; telles sont les oraisons de Saint François de Sales, de l’archevêque de Panorme et celle de la Sainte Croix qui, découverte en 1505, sous le Saint Sépulcre, fut imprimée en 1880, rue Cassette. On y lit ces mots :

Quand une femme se trouve en enfantement, qu’elle entendra lire ou lira cette prière, ou la portera sur elle, elle sera promptement délivrée ; elle restera tendre mère, et quand l’enfant sera né, il faudra poser cette prière sur son côté droit, et il restera préservé d’un grand nombre d’accidents.

Nous avons déjà cité le théologien Thiers. Dans son Traité des Superstitions, il assure que, d’après une ancienne croyance, les femmes n’éprouvaient aucune douleur pendant leurs couches, si quelques jours avant elles restaient assises durant l’Évangile de la messe. Cette superstition pourrait bien, comme les ablutions des Mahomé-

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ni

lans, netreque de l'hygiène. Ce qui est une simple folie, ce sont les exercices que, suivant le même auteur, on pratiquait sur les femmes grosses pour les faire accoucher sans douleurs.

De ces simagrées, la plus souvent employée était la suivante : il fallait lire le grimoire tête nue, puis le placer dans la main droite de la femme ; ensuite l’exorciste, dont le sexe parait avoir été indifférent, devait faire sur le sujet autant de signes de croix qu’il y en avait de marqués dans l’oraison.

Voici le morceau :

Anna peperit Mariam ; Maria Christian Salvatorem nostrum ; Elizabeth Johannem Baptistam; sic mulier ista pariat salva in nomine Domini f Jesu Christi, puerum qui est in utero, sive sit masculus, vel femella. Venias foras, Christus te vocat, lux desiderat te videre ut vivas ; veni foras in nomine Domini nostri -J- Jesu Christi. Mulier cùmparit, lætitiam non liabet, quia venit hora ejus : et cùm peperit filium, jam non meminit pœnarum propter gaudium, quia natus est homo in mundum f Jésus autem transiens per medium illorum ibat. -J" Titulus triumphalis -J- Jésus f Nazarenus f Rex Judæorum f Miserere nobis.

Ce qui signifie :

Anne a enfanté Marie; Marie, le Christ notre Sauveur ; Elizabeth, Jean-Baptiste ; que de même cette femme, sauvée au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, mette au monde l’enfant qui est dans son sein, que cet enfant soit mâle ou femelle. Viens dehors, le Christ t’appelle, la lumière désire te voir pour que tu vives ; viens dehors au nom de notre Seigneur Jésus-Christ. Quand la femme enfante, elle n’a point de joie, parce que son heure est venue ; et quand elle aura enfanté un fils, elle ne se souviendra plus de ses douleurs, à cause de sa joie, parce qu’il est né un homme au monde. Or Jésus allait passant au milieu d’eux. Inscription triomphale : Jésus de Nazareth, roi des Juifs, ayez pitié de nous.

Autre exorcisme que l’on faisait au moment de l’accouchement ; celui qui le récitait devait tenir à la main un cierge allumé ; en l’allumant, on devait dire :

Notre Seigneur Jésus-Christ, étant au mont d’Olivet avec ses disciples, a ouï une femme qui enfantait, et dit à Jean-Baptiste : Va à l’oreille droite de cette femme et lui dis qu’ainsi comme Anne enfanta Marie, et Marie enfanta le sauveur du monde, ainsi enfante cette femme sans douleur, soit mâle ou femelle, soit mort ou vif, viens dehors. Christ te demande à sa lumière. Jesu Balthasar te assistit ; Jesumemento filiorum Edom, dicunt exinanite, exinanite.

11 fallait répéter plusieurs fois le même exorcisme et dire à la fin un Pater et un Ave. De plus on devait, avant de le réciter, ordonner à toute femme enceinte de quitter la chambre, dans la crainte de la voir accoucher sur l’heure. Enfin il fallait s’agenouiller et le murmurer à l’oreille de la femme sur qui l’on voulait opérer. Ne riez pas ; allez à la campagne et mettez au chevet d’une fermière en travail la sorcière, avec ses formules cabalistiques, et Mmo Lachapelle, avec sa science eL sa pratique, laquelle sera écoutée de préférence?

D’ailleurs, les femmes avaient un moyen moins compliqué de hâter leur délivrance; c était de chausser les bas ou les souliers de leur mari.

Plusieurs conciles avaient défendu de donner l’extrême-onction aux femmes en travail ; sage défense, car, suivant une croyance commune, toutes celles qui recevaient ce sacrement n’accouchaient qu’avec peine, et, de plus, leur enfant avaiL la jaunisse.

Certaines autrt s imprudences pouvaient faire accoucher d’un enfant mort : par exemple, passer sur un tombeau durant la grossesse ou porter un enfant sur les fonts baptismaux.

Superstitions relatives aux relevailles. — C’est encore d’après Thiers que nous donnons les détails suivants :

Quand une femme est morte en couches, la matrone qui l’a assistée, ou une autre femme se présente à l’église et se fait relever à sa place. Sans la cérémonie de la purification, la défunte ne pourrait pénétrer dans l’église, ni être inhumée en terre sainte, ni voir Dieu au paradis.

Toutefois, à Argenteuil, on ne connaissait pas les relevailles par procuration ; on purifiait après décès; le prêtre faisait son office sur le cadavre, comme il l’eut fait sur une femme encore en vie.

Une autre bizarrerie consistait à tenir pour Juive toute nouvelle accouchée, tant que l’église ne l’avait pas purifiée. Jusqu’à ce qu’elle se fût présentée au prêtre compétent, elle restait chrétienne en inactivité ; il lui était même interdit de prendre l'eau bénite en entrant à l’église; elle ne pouvait que la recevoir de la sage-femme qui l’accompagnait. Cette superstition avait un côté incommode pour le mari ; la femme, avant la purification, ne pouvant ni faire le pain, ni s’occuper d’aucun soin domestique.

De même les chrétiennes du rite grec s’imaginaient, qu’étant immondes pendant les quinze ou vingt jours qui suivaient leurs couches, elles devaient demeurer oisives dans leurs maisons, sans toucher à quoi que ce fût, ustensile de ménage ou de cuisine. Elles ne rentraient en fonctions qu’après avoir ouï l’oraison qui est dans YEuchulogue sous ce titre : Oratio in mulierem puerperam post

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viginli vel quindecim dies. Chez les chrétiens d’Abyssinie, la mère est considérée comme impure jusqu’après le baptême de l’enfant qui a lieu au bout de quarante jours pour les mâles, quatre-vingts pour les filles.

Nous n’en avons pas fini avec toutes ces superstitions.

La nouvelle accouchée aurait commis une grande faute si, en sortant de sa chambre, elle avait regardé le ciel ou la terre avant d’avoir entendu la messe. Au retour de la cérémonie des relevailles, elle devait veiller à ne point faire certaines rencontres : se trouver face à face avec un méchant, c’était exposer son enfant à tenir de lui. Il n’était pas indifférent non plus de trouver sur son chemin un garçon ou une fille : à la prochaine grossesse, l’enfant aura le sexe de celui qui se sera présenté aux regards. Imprudence que d’aller faire ses relevailles dans une église, le jour où on y a célébré un mariage. Imprudence ou, suivant le cas, bonne précaution, que de choisir un vendredi pour la cérémonie ; c’est être infailliblement assuré de n’avoir plus d’enfants.

C’était au contraire le vendredi ou le mercredi que devaient se présenter au prêtre les femmes ayant avorté par accident : en y allant un autre jour, on s’exposait à se blesser dans la prochaine grossesse.

D. — ■ Embryologie sacrée.

Il faut se garder de confondre l’embryologie profane avec l’embryologie sacrée ; la première est une science physiologique, fort curieuse, qui étudie dans leur formation et leur développement les premières ébauches des corps organisés ; l’autre traite « de l’octroi du baptême aux fœtus arrivés prématurément au monde, à ceux qui sont encore dans le sein de leur mère, ou à ceux qui ne peuvent naître naturellement, question de la plus haute importance, car il est de foi que le baptême est nécessaire au salut de tout être possédant une âme raisonnable. » Telle est la définition qu’en donne un traité fort réputé (1).

(1) Juannis Gaspari Sœttler in sextum Decalogi prœceptum, in conjugnm oiligationes, et quœdam matrimonium spectantia, prœlectionts ex ejusdem tlieologia morali universa excerpsit, notis et novis qucesitis amplificavit et denuo typis manclari curavit P. J. Rousselot, S . S. thcologiœ inseminario Gratiano politano prof essor, in gratiam neo-conjessariorum et discipulorum . Grenoble, 1810. Plusieurs réimpressions.

Les discussions étranges de l’embryologie sacrée, ses conclusions parfois monstrueuses, ses procédés d’une chirurgie tantôt barbare, tantôt ridicule, méritent de nous arrêler quelque temps. D’ailleurs, il ne faudrait pas croire que cette prétendue science soit morte, comme la géomance ou l’astrologie, moins dangereuses qu’elle; elle a encore ses docteurs, ses maîtres, ses chaires. Si Cangiamila de Palerme, l’aïeul in-folio, si Dinouart de Paris, son abréviateur inquarto, sont aujourd’hui peu feuilletés de nos jeunes lévites, Sœttler revu par Rousselot (1) et Mgr Bouvier, évêque du Mans (2), sont encore classiques dans nos séminaires. Nous emprunterons à leurs ouvrages, hautement approuvés des autorités compétentes, certaines singularités assez édifiantes.

De l’avortement. — Mgr Bouvier blâme l’avortement sans restriction ; il n’a qu’un tort, c’est de dresser un catalogue trop complet de tous les procédés, efficaces ou non, d’ordinaire mis en usage pour l’obtenir. Science mauvaise pour les célibataires qui craignent le scandale ! SceLller et Rousselot ont plus d’audace et étudient nettement la question de savoir si l’avortement peut être conseillé en certains cas : « Si une jeune fille enceinte se montre absolument déterminée à détruire elle et son fruit, et ne puisse en être détournée autrement, il est permis de lui conseiller de détruire le fœtus seul, et de se conserver vivante. »

Pour nous, humbles laïques, nous rappellerons à la pauvre fille que le Code Pénal, dans sa brutalité, n’admet pas toutes ces délicatesses de casuistes, et nous l'inviterons à se pénétrer de l’article 317 (3).

Plus loin, les mêmes auteurs nous apprennent qu’il n’existe aucune peine canonique contre ceux qui procurent l’avortement d’un fœtus non animé (4). Mais à quel âge le fœtus est-il animé? Mgr Bouvier, qui décidément vaut mieux que sa réputation, cite Aristote, saint

(1) Voir la note de la page précédente.

(2) Dissertatio in sextum Deealogi prœceptum et snpplcmentnm, ad tractatum de matrimonio. Paris, 1843 (Dixième édition). Réimpressions postérieures très nombreuses.

(3) Elle y lira ce qui suit : « La peine de la réclusion sera prononcée contre la femme qui se sera procuré l’avortement à elle-même ou qui aura consenti à faire usage des moyens à elle indiqués ou administrés à cet effet, si l'avortement s’en est suivi . »

(4) La loi des Visigoths et des Francs faisait une distinction entre le fœtus animé ou inanimé : « Celui qui a tué un enfant formé paiera CCL solidi ; C seulement si l’enfant n’était pas encore formé. »

l’obstétrique et le culte

Thomas, les disciples de ce dernier, Cangiamila, et finit par avouer, en toute franchise, qu’il l’ignore absolument. Rien de moins précis, en effet (1). Admettons un instant la doctrine aristotelico-thomiste, suivant laquelle un garçon est animé au bout de quarante jours, une fille au bout de quatre-vingts : il nous faudra conclure, comme P. Berl (2), qu’on peut avoir jusqu’au quatre-vingtième jour à ne pas pêcher, s’il s’agit d’un fœtus femelle et, s’il s’agit d’un mâle, jusqu’au quarantième seulement. Cangiamila ne nous accorde guère qu’une quinzaine. Mais comment savoir ?...

— Ça, vous répondra Rousselot avec Sœttler, ça, c’est votre affaire.

Fr. Génin, dans son livre trop oublié sur les Jésuites et V Université , montre bien les conséquences de ce bel enseignement :

« La cour d’assises a plus d’une fois constaté que des prêtres, traduits devant elle pour attentat aux mœurs, avaient fait avorter leurs maîtresses ; n’est-il pas possible de penser que les malheureux s’autorisaient peut-être en conscience de leurs cours de théologie morale? »

Dès le XVIe siècle, le pape Sixte-Quint semblait l’avoir compris : il avait édicté les peines les plus sévères contre ceux qui procuraient l’avortement, que le fœtus fut animé ou non. Il était d’ailleurs dans la véritable tradition.

L’ancienne discipline de l’Eglise Latine imposait trois carêmes, même aux femmes qui avaient eu le malheur d’un avortement involontaire. Actuellement encore, l’Eglise Grecque ordonne dans ce cas des pénitences, présumant, dit l'abbé Dinouart, que Dieu n’a permis la perte d’un enfant, qu’en punition de quelque péché des parents.

Embryotomie et Crâniotomie. — L’embryotomie et la craniotomie sont deux opérations qui, dans un accouchement, mettant en danger la mère et l’enfant à la fois, sacrifient ce dernier pour sauver la première. L’instrument appelé embryotome découpe le fœtus en morceaux ; avec le crâniotome, on pratique la perforation des os du crâne.

(1) « On admet généralement aujourd’hui l’animation du fœtus dès qu’il y a vie, c’est-à-dire dès le premier moment de la conception. La distinction des Anciens entre le fruit animé et le fruit inanimé perd, par le fait même, sa raison d’être. Aussi a-t-elle disparu dans la récente bulle, Apostolicœ scdis, sur les censures, qui déclare excommuniés d’une manière générale « procurantes abortum effectu secvto. » — Auparavant on lisait -.procurantes abortum fœtus animati. »

(2) La morale des Jésuites.

Jadis, l’Eglise était unanime à déclarer coupables ces pratiques chirurgicales ; de nos jours, elle hésite et se contredit . Rome, naguère interrogée par le cardinal-archevôque de Lyon sur la légitimité de la craniotomie, l’a formellement, il est vrai, déclarée criminelle et impie. Mais, d’autre part, la sacrée Pénitencerie se montre bien moins affirmative. En 1869, on lui proposait le problème suivant de casuistique: « Thomas, prêtre, est appelé auprès de Julie que des couches difficiles mettent en danger. Le fœtus ne peut êfre expulsé d’aucune façon ; le médecin déclare que la mort de la mère est imminente, si l’on ne coupe en morceaux l’enfant vivant pour l’extraire ensuite avec le forceps. Julie refuse avec horreur ; le médecin insiste, alléguant cette raison que l’existence certaine de la mère doit être préférée à l’existence incertaine de l’enfant. Julie demande à Thomas ce qu’elle doit faire. On demande si, dans l’espèce, l’opération peut être permise. »

Que répond le saint tribunal? Consulat probalos auctores : Qu’il consulte les auteurs approuvés. La décision n’est pas compromettante, car ces auteurs ne sont pas d’accord. Si Kenrick (1) paraît incliner à suivre l’avis des médecins, l’inexorable abbé Cresson répond par un non licet catégorique : « Quelque générale que puisse être, dit-il, cette barbare coutume, nulle raison ne peut la justifier. Les médecins qui se permettent de la suivre sont coupables de meurtre, et, avec tout le respect qui peut leur être dû, ne craignons pas de le dire, ils méritent d’être rangés parmi les assassins (2) ».

Mais vous, M. l’abbé, ne seriez-vous pas quelque peu l’assassin de celte pauvre Julie?

Notons toutefois que, de nos jours, l’intransigeance de ce canoniste farouche paraît être assez rare. Les uns se taisent, comme Bouvier; d’autres, Sœltler et Rousselot par exemple, restent dans le vague. L’Eglise même compterait des théologiens qui accepteraient, paraîtil, sans trop d'horreur, embryotomie et crâniotomie.

Baptême des avortons. — Doit-on baptiser un avorton, c’està-dire un fœtus venu prématurément au monde? Oui, sans condition. s’il est manifestement vivant ; sous forme conditionnelle si, la vie étant douteuse, il a cependant la figure et les premiers linéaments du corps humain. En ce dernier cas, il y a tout un rituel assez compliqué.

(1) Dans sa Thcologia moralix.

(2) Revue des Sciences ecclesiastiques, mai 1872. — L'autorité de l’abbé Cresson est grande ; il a publié en 1870, chez Poussielgue, un Manuel nouveau fort estimé dans le monde religieux.

Un avorton doit être baptisé conditionnellement, en usant de la formule : Si tu vivis , ego te baptizo, etc. Si l’avorton est enveloppé dans ses membranes, on doit le baptiser sur les membranes, en disant : Si tu es capax, e, te. « Cette condition, remarque Dinouart, regarde autant le doute où l’on peut être s’il vit, que le doute qui peut naître de la validité du baptême, à cause de la membrane dont il est enveloppé. »

On ouvre ensuite la membrane et on baptise de nouveau sous condition : Si tu non es baptizatus , etc.; il est, en effet, possible que l’eau n’ait pas touché immédiatement le corps de l’avorton (1). Les baptêmes de ce genre se font par immersion dans un plat ou dans un verre rempli d’eau tiède. « Il faut, dit Mgr Bouvier, retirer l’enfant promptement, pour ne pas le noyer. Car quoi qu’on ait la certitude qu’il ne peut vivre longtemps, il n’est pas permis de le tuer, et celui qui le ferait volontairement serait homicide et irrégulier; mais s’il cause sa mort, tout en usant de précautions, il n’est ni irrégulier, ni coupable d’aucun péché. »

Baptême des monstres. — L’Eglise actuelle ne nous semble pas avoir une doctrine bien solidement établie sur l’octroi du baptême aux monstres, c’est-à-dire aux fœtus s’écartant en tout ou en partie de la conformation naturelle. Une décision du pape Clément VII devrait cependant mettre les théologiens bien à l’aise. Dom Vaisselte, en son Histoire générale du Languedoc , raconte que ce pontife, résidant à Avignon, fut consulté sur un cas fort singulier survenu dans la ville de Montpellier, le 6 septembre 1387. Une ânesse mit bas deux êtres ayant la forme d’enfants mâles ; fallait-il leur administrer le baptême? A tout hasard, le Saint-Père se prononça pour l’affirmative. Si la plus haute autorité de l’Eglise, autorité infaillible, comme chacun sait, a voulu qu’on accordât le sacrement à deux êtres de provenance suspecte, comment refuser de faire chrétiens les produits de la femme, si monstrueuses que soient les déviations organiques qui les affligent. C’est pourquoi nous nous rallions à la doctrine professée à l’Université catholique de Lille, par le R. P. Vauverts, lequel ne traite pas le monstre plus mal que l’avorton.

« Pourvu qu’ils aient une forme, une apparence humaine, et que l’on puisse constater leur existence d’une manière absolue ou sous condition, il faut les baptiser : Si vivis, aut si capax es.

(1) Même en ce cas, il ne serait pas certain que le baptême fût nul ; on peut, en effet, comme le fait observer Mgr Bouvier, regarder cette enveloppe à laquelle l’enfant tient comme faisant un tout avec lui.

« Dans le cas môme où le monstre ne présenterait rien d'humain, il faudrait encore baptiser sous condition : Situes homo. Car les auteurs modernes affirment que tout être qui vient de la femme est un être humain et est muni d’une âme... Voici ce que dit M. Frédault : « Pendant longtemps on crut à la réalité des monstres (1), on imaginait que la femme pouvait concevoir avec des animaux et engendrer des petits, moitié homme et moitié bête. Une étude plus approfondie a changé ces manières de voir. On a reconnu que la femme ne pouvait concevoir que de l’homme ; que la création d’un métis monstrueux entre l’homme et la bête était impossible ; en un mot, que la nature ne fait pas de monstres, et que les monstruosités ne sont que des vices de développement par suite d’accidents.

Le cardinal Gousset, dans sa Théologie morale, enseignait la même doctrine : « Quant aux productions irrégulières, nous pensons qu’on doit baptiser tout monstre qui sort du sein de la femme, quelque difforme qu’il soit, quelque ressemblance qu’il puisse avoir avec la brute.

« D’un autre côté, dit Frédault, on n’a jamais vu, ce que l’on croyait autrefois, des formes véritablement monstrueuses, qui rappelassent des formes animales.

a Dans le doute, si un monstre est composé d’une ou plusieurs personnes, on doit s’attacher à ces paroles du Rituel : Peut-on discerner si le monstre a une ou plusieurs têtes, une ou plusieurs poitrines, il aura dès lors autant de cœurs, d’âmes et d’individualités distincts, et dans ce cas, chacun des êtres devra être baptisé. S’il y a péril de mort et que le temps manque pour que chaque être soit baptisé séparément, on pourra, en versant l’eau sur chacune des têtes, les baptiser en même temps en disant: Ego vos baptizo. Quand il n’est pas bien certain que deux personnes soient réunies dans le même monstre, il faut en baptiser une d’abord absolument, et l’autre ensuite sous condition, de cette manière : Sinon es baplizatus , si lu n’es pas baptisé.

« Quand deux têtes sont réunies sur un seul corps, on peut affirmer la présence de deux âmes. L’analyse anatomique, dit Geoffroy Saint-Hilaire fils, dans Y Encyclopédie du dix-neuvième siècle , démontre que, dans de tels êtres, chaque individu possède en propre un côté de

(1) Sœttler, dans son Commentaire sur le VT précepte du dècalngue, à propos de cette question : s’ il faut et si l'on peut baptiser les monstres, fait précisément allusion à ce genre de monstruosités imaginaires : « Un monstre, dit-il, étant né de la bestialité et ayant apparence humaine, on le baptisera s’il est le produit d’un homme et d’une bête, mais s’il provient d’une femme et d’une bête, il ne faut pas le baptiser. C’est que, dans le premier cas, mais non dans le second, il peut être homme, descendant naturellement d’Adam ».

L’OBSTÉTRIQUE ET LE CULTE

l’unique corps et l’une des deux jambes; et l’observation des phénomènes psychologiques confirme pleinement ce résultat singulier et pourtant incontestable. »

Le P. Scotti, dans le Médecin chrétien, examine un cas particulier. « Que faire, dit-il, quand le monstre est sans tête. Plusieurs auteurs pensent que cette créature, ne pouvant se dire humaine, est indigne de recevoir le sacrement de baptême, qui est fait pour les hommes. D’autres, au contraire, persuadés que le monstre vit, et que là où il y a vie, l’àme y est également, veulent absolument qu’on baptise. » La conclusion, fort raisonnable, du P. Scotti, c’est l’emploi du baptême conditionnel: Situ es homo..., etc. Parce moyen, il envoie aux célestes cohortes l’acéphale qu’il a baptisé, ou, si la créature n’est pas animée, il évite de profaner le sacrement. Le P. Scotti, malgré Son esprit conciliant, est cependant sévère pour Tortosa.. Qu’est-ce que Tortosa, nous l’ignorons; mais le fait est que Tortosa s’appuyant sur l’autorité de quelques auteurs qui, au dire du P. Scotti, ne sont d’aucun poids pour un théologien, et, comme si son opinion était infaillible,veut absolument éliminer « l’injurieuse formule » : Si tu es liomo... Exiger qu’un homme dont la tête porte calotte soit poli envers un acéphale 1 Ce Tortosa est un insolent personnage.

Baptême pendant l’accouchement. — L’abbé Dinouart nous dit: « L’enfant, tant qu’il est possible, doit recevoir l’eau du baptême à la tête ; la plupart des théologiens ne croient pas qu’il soit indifférent qu’il la reçoive sur quelque autre membre ». Toutefois, d’après les meilleurs auteurs, s’il présente un membre quelconque au dehors, la sage-femme ou l’accoucheur ne doit pas hésiter à le baptiser sur ce membre.

Remarquez le mot membre : le baptême doit, en effet, être administré sur une des parties intégrantes du corps humain ; les statuts synodaux du diocèse de Langres, en 1404, sont exprès à cet' égard et ne reconnaissent pas le baptême du cordon ombilical quand « on le voit sortir du ventre de la mère et que le corps de l’enfant y est encore enfermé». Et d’ailleurs, le baptême sur le pied ou la main est-il bien valide ? Ces membres n’étant pas essentiels à la vie, on peut en douter. G’estpourquoisil’enfant naît vivant, il faut le réitérer, sous condition : le Rituel de Rome l’exige expressément. D’autre part, si ce baptême anticipé avait été administré sur la tête, il ne devrait point être réitéré; tous, en ce cas, s’accordent sur sa validité, et Saint Thomas, et Saint Charles Borromée, et le Rituel Romain, et le pape Benoît XIV.

Fréquemment, il arrive qu’il soit urgent d’administrer le baptème(l), en l’absencedu prêtre, Les sages-femmes sont-elles compétentes pour l’octroi du sacrement? Les Constitutions apostoliques déclarent que « pour la femme, c’est une présomption impie et sacrilège que d’entreprendre de donner le sacrement de baptême ». Pourquoi Tertullien, Saint Jérôme, Saint Augustin, après eux Bossuet et la plupart des théologiens en renom, semblent-ils admettre que tout chrétien peut donner ce qu’il a reçu ? C’est la doctrine générale de l’Eglise. Et cependant, si l’on en croyait le docteur Verrier, qui a publié dans la Revue médicale de 1867 une étude complète sur ce sujet, et sur laquelle nous reviendrons bientôt, le baptême paraîtrait avoir une validité plus certaine s’il est conféré par un accoucheur, que s’il l’est par une sage-femme. L’Eglise grecque, plus libérale, reconnaît aux femmes le pouvoir de baptiser, en cas d’urgence, les nouveau-nés.

Quel liquide doit être employé pour le baptême? Le P. Gury, dans son Compendium Iheologiœ moralis, est assez abondant sur la question. La seule matière valable est l’eau naturelle; mais on peut admettre comme efficaces l’eau de mer, l’eau sulfureuse, les eaux minérales, la rosée, l’eau mélangée avec une autre substance comme le vin, le lait, etc., pourvu que l'eau soit la matière prédominante; sont matières douteuses : l'eau de lessive et la bière légère; doivent être rejetés absolument : le lait pur, le sang, les larmes, la sueur, la salive, le pus, l’urine, le vin pur, l'huile, la boue, l’encre, etc. L’abbé Dinouart ajoute prudemment que si l’eau ordinaire fait défaut, le baptême doit être donné sous condition, en disant: «Si je puis te baptiser avec cette eau, je te baptise, etc. »

Baptême intra-utérin. — Cette question du baptême est un sujet d’inquiètes et graves méditations pour tout esprit croyant. N’est-ce pas le baptême qui fait le chrétien (2), qui arrache les âmes à Satan ? Donc, rien ne doit être négligé pour disputer au malin toute proie, si mince qu’elle puisse être. S’inspirant de cette sage pensée, Benoît XIV est d’avis que si l’on n’aperçoit aucun membre à l’intérieur et que l’accouchement s’annonce comme très difficile ou impossible, on doit essayer de baptiser l’enfant dans le ventre de sa mère.

(1) Dans ce cas, le baptême prend le nom d’ondoiement.

(2) Jadis on croyait même que la présence dans la matrice d’un enfant non baptisé suffisait souiller la mère ; les Eglises de Gaule refusaient la sépulture en terre sainte aux femmes mortes pendant leur grossesse ou pendant leurs couches. Le concile de Rouen abolit cette coutume en 1074.

l’obstétrique et le culte

Toutefois, si l’enfant venait à naître vivant, on devrait le baptiser sans condition.

Longtemps la validité du baptême intra-utérin fut contestée; Saint Thomas formulait une prohibition formelle : Infantes in maternis uteris existentes baptizari possunt nulle modo : « Les enfants ne peuvent absolument pas être baptisés, tant qu’ils sont dans le ventre de leur mère ». La décision de Benoît XIV semble aujourd’hui acceptée de toute l’Eglise. L’objection principale des anciens théologiens était que l’enfant devait naître à la vie avant de naître à la grâce. Mais, leur répond-on, l’enfant est formé et vit dans la cavité utérine; il est soumis au pêché originel, et, par conséquent, il est susceptible de naître à la grâce. D’ailleurs la rupture des membranes qui l’enveloppent est nécessaire pour conférer le sacrement ; cette rupture mettant l’enfant en communication avec l’air extérieur, le fait naître à la vie avant qu’il ne reçoive le baptême. Donc le baptême intra-utérin sera valable toutes les fois que les enveloppes de l’œuf auront été rompues, que l’eau aura pu couler sur la partie fœtale qui se présente, et que le sacrement aura été conféré au nom des trois personnes divines, le Père, le Fils et le Saint-Esprit.

Pour administrer le baptême intra-utérin, on introduit de l’eau tiède avec la main, une seringue ou un siphon, de manière qu’on touche l’enfant, et on prononce en même temps les paroles de la formule.

Tous les anciens traités d’accouchements publient une délibération de la Faculté de théologie de Paris (fig. 71), sur la validité du baptême intra-utérin conféré par injection. Voici cette décision:

Un chirurgien accoucheur, représente à Messieurs les Docteurs de Sorbonne; qu’il y a des cas, quoique très rares, où une mère ne sçauroit accoucher, et même où l’enfant est tellement renfermé dans le sein de sa mère, qu’il ne fait paroître aucune partie de son corps, ce qui seroit un cas, suivant les Rituels, de lui conférer, du moins sous condition, le Baptême. Le Chirurgien qui consulte, prétend, par le moyen d’un petite canule, de pouvoir baptiser immédiatement l’enfant, sans faire aucun tort à la mère. Il demande si ce moyen, qu’il vient de proposer, est permis et légitime, et s’il peut s’en servir dans le cas qu’il vient d’exposer.

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