‹ Histoire des accouchements chez tous les peuplesChapitre 34 sur 94 · B. — PENDANT LE TRAVAIL · texte numérisé non relu

B. — PENDANT LE TRAVAIL

Des enfants nés la nuit, on m’a dit que la vie De malheurs infinis estoit toujours suivie.

Saint Bernardin de Sienne raconte que, de son temps, on chassait

les mouches de la chambre d’une femme en travail d’enfant, dans la crainte qu’elle n’accouchât d’une fille.

« Les femmes, » dit Thiers (1), « pour ne point avoir le cauchemar pendant leurs couches ou de peur que les sorciers ne leur enlèvent leurs enfants, font mettre sur leur lit un couteau ou une courroie. » Laurent Joubert, dans son quatrième livre des Erreurs populaires , discute un préjugé de ses contemporains qui croyaient que l’os Bertrand (ils appelaient ainsi la réunion des deux os pubis), s’écartait pour donner passage à l’enfant :

« Le vulgaire ne peut comprandre qu’un si grand cors puisse sortir par le conduit ordinaire, qui est communémant à la mesure du mambre viril, sans grande violancc, et que c’est la cause des fortes douleurs que sant la famé qui accouche, surtout de ses premiers enfans. Car depuis que cela ha été souvant ouvert, il ne fait tant de mal. Pour celte raison, on dit aussi, celles qui sont mariées plus tard, ou qui aulremant sont âgées avant que d’enfanter, y andurer le plus, d’autant que leur cors, étant plus dur et sec, tels os ne s’élargissent que difficilement, dont les anfans meurent bien souvant au passage.

« Aucuns disent an outre, que les matrones et sages-fames de Gênes, pour éviter ces difficultés, quand les filhes naissent, leur anfondrent ces os, comme à un chappon pour le faire paroître plus ample, à ce qu’ils demeurent touiours séparés et élargis, tellemant que les famés n’ayent aucune peine, quand viendront à anfanter. » Laurent Joubert ajoute, avec raison, que l’écartement du diamètre antéro-postérieur du petit bassin, au moment de l’accouchement, est dû, non à l’écartement du pubis, mais bien à la mobilité du coccyx, que, sans tant de façons, il appelle le cropion. Son explication contient des considérations au moins originales :

« Les p jouent tant du cropion que venant à faire un anfant,

leur cropion est fort soupple a prêter et a consantir. Les autres famés qui l’agitent moins souvant, l’ont plus roide et surtout les vielhes, qu’on épargne plus que les ieunes, mesmes an mariage, et si elles ont plus de mal des derniers anfans que des premiers, cela an est cause. De mesmes les filhes qu’on marie un peu âgées ont grand peine à l’anfanlemant, parce quelles n’ont acoutumé de ieunesse à remuer le cropion, tandis qu’il étoit tandre et cartilagineus... Les villageoises et autres famés de labeur, qui fond ordinairemant grand exercice, et sont plus debout qu’assises, ont beaucoup plus aysée délivrance que les marchandes et bourgeoises, qui sont le plus souvant

(1) Traité des Superstitions.

ERREURS ET PRÉJUGÉS

an repos et assises. Parquoy Lycurge ordonna très sagemant aus filhes et famés lacédémoniennes l’exercice de la lutte antre elles pour les randre plus fortes à soutenir toute sorte de peine et mesme un travail de l’anfant. Or que le cropion soyt icy le principal, les famés qui ont anfanté, le peuvent témogner, car leur principale douleur (outre celles des reins) est audit lieu et non à l’os Bertrand, lequel devroit au moins douloir par ces ligamans sensibles, s’il étoit ouvert de violance, comme panse le vulgaire. Mais c’est le seul cropion qui andure d’estre violamment pressé et reculé, pour donner passage à l’anfant, antre luy et l’os Bertrand, lequel ne bouge aucunemant. Le cropion est une petite queue, composée de quatre osselets, laquelle est plus longue à certains Anglois que aus autres. Les Grecs l’ont nommé coccyx à la samblance d’un bec de coccu. le ne say si pour cela, les François appellent coccu, celuy qui permet à sa famé de remuer ceste partie là à l’appelit d’autruy. Car de l’appeler coucu pour samblable fasson de faire, que l’ovseau nommé coucu, ce seroit trop grand’faute, d’autant que le coucu ne permet pas à autre oyseau de nicher ou pondre an son nid, ains au contraire il va pondre au nid d’autruy...

« C’est donc le cropion, qui s’étant fort remué au plaisir de la concepcion, ba depuis à souffrir extansion douleureuse quand l’anfant doit sortir. L’os Bertrand qui au ieu d’amours n’ha bougé, ains comme un anclume ha soutenu les coups et le fardeau, ne bouge an l’anfantement, et n’andure aucun mal. »

D’autres auteurs attribuaient l’écartement du bassin au déplacement du sacrum. « Séverin Pineau », dit Jacques Duval, « veut que la dénomination de sacré ait esté donnée à cet os postérieur, situé au bas des lombes, à raison que par un aide sacré et divin, il s’écarte et sépare des os des îles, pour donner libre voye et passage à l’enfant, qui autrement ne pourroit estre en santé rendu à la lumière de ce monde (1) ». Aussi le médecin de Rouen conseille-t-il, pendant le dernier mois de la grossesse, « d’oindre l’abdomen ou bas-ventre, aines, intérieur des cuisses et région de l’os sacré, avec huyle de lis ou d’amandes douces, axonge d’oye ou de canard ».

Femmes mortes en couches. — A Lacédémone, la femme qui perdait la vie en donnant un citoyen à la patrie, partageait, avec les guerriers morts les armes à la main, l’honneur de l’épitaphe ; aussi l’idée de la gloire étouffait-elle, chez ces vaillantes Doriennes,

(1) Le sacrum est ainsi appelé parce qu’il était offert aux dieux clans les sacrifices.

le sentiment de la douleur et les aidait-elle à supporter stoïquement les souffrances de l’enfantement.

Les femmes Arabes monlrent un semblable courage, soutenues par l’idée que si elles meurent en couches, elles occuperont au paradis une place exceptionnelle.

Les Aztèques avaient aussi en grande vénération la femme morte en couches; ils pensaient qu’un de ses doigts suffisait pour rendre invincible le guerrier qui possédait ce précieux talisman et, pendant les obsèques de la malheureuse, les parents étaient obligés de soutenir une véritable lutte pour empêcher les jeunes gens pusillanimes de mutiler son cadavre.

Les naturels des Carolines ont une singulière croyance au sujet des femmes qui succombent pendant l’accouchement; ils pensent « qu’elles reviennent au logis pendant la nuit et prennent un malin plaisir à tourmenter ceux qui s’y trouvent, en ouvrant et en fermant avec violence les portes et les fenêtres (1) ».

De même les Molucquois, suivant le Dr Sue, croient, qu’après leur mort, les femmes mortes en couches errent dans la campagne sous la forme de spectres. Pour les empêcher de courir les chemins la nuit, ils leur attachent les jambes, placent un œuf sous chaque aisselle et leur plantent des épingles dans les orteils.

Le même auteur raconte qu’à Madagascar, dans la crainte de mourir pendant le travail, les femmes, dès les premières douleurs, se croient obligées de dire à leurs maris si elles ont eu des rapports illicites avec d’autres hommes ; elles doivent donner le nom de ceuxci et raconter toutes les circonstances de l’aventure. Si l’une d’elles vient à succomber, les autres femmes pensent qu’elle avait caché quelque escapade à son mari. Il rapporte encore l’usage bizarre, observé dans plusieurs provinces par les ensevelisseuses, de mettre dans le cercueil d’une femme morte en couches des ciseaux et du fil, comme si elles devaient accoucher après leur mort.

Durée du travail. — « La facilité de l’accouchement » dit M. Chailly « est en raison inverse du degré de la civilisation ». « La parturition difficile » avance, d’autre part,M. Pouchet « est un phénomène acquis par la civilisation ». C’est, en effet, une opinion courante que chez les sauvages et dans les campagnes, l’accouchement est moins long que dans les villes. Rien n’est moins vrai; la durée des contractions utérines, et par suite du travail, est la même pour

(1) E. Plancliut. Reçue Scientifique.

toute l’espèce humaine; seulement il est naturel qu’une femme habituée aux fatigues de la vie sauvage, aux travaux de la vie rustique, exhale des plaintes moins prolongées et moins intenses que la citadine délicate et nerveuse. Et, encore, que d’exceptions! Le Dr Felkin, dont nous reproduisons plus loinrune intéressante] relation sur les accouchements dans l’Afrique centrale, dit fort bien que, dans cette partie du monde, assez barbare on en conviendra, ils ne lui ont point paru plus aisés que partout ailleurs.

Les récits de la Bible ne nous indiquent-ils pas déjà que, sous ce rapport, les Hébreux n’étaient pas mieux partagés que nous? Quand la femme de Phinées accouche « tout son corps tremble et les douleurs sont telles qu’elle se tord sur le lit ». Une autre en mal d’enfant « lève les mains au ciel et dit : Malheur à moi, on m’assassine! » (l) Ce n’est pas précisément l’indice d’accouchements rapides. Pour soutenir son idée sur la courte durée du travail chez les peuples primitifs, Engelmann (?) rapporte, d’après le Dr Faulkner, qu’une femme Sioux accoucha en allant chercher du bois dans la forêt; elle en revint avec un fagot et son enfant. Le même auteur s’appuie, en outre, sur la communication que lui a faite le Dr Choquette au sujet des Kootenais. Ce dernier a vu une indienne de celte tribu quitter la colonne de chasseurs dans laquelle elle se trouvait et la rejoindre peu après avoir donné le jour à un enfant (3).

(1) Le langage des prophètes qui ont souvent emprunté leurs métaphores à l’obstétrique, prouve encore, qu'à leur époque, l’accouchement était loin d’être toujours prompt et facile ; Isaïe, comparant les Hébreux pervertis à la femme en travail, écrit : « Les crampes et les douleurs les saisissent ; ils tremblent comme celle qui est en travail d’enfant ». Ailleurs, en parlant de ses souffrances, il s’exprime ainsi : « Mes reins sont pleins de douleurs, des angoisses me saisissent comme les angoisses d’une femme en travail ». Il dit encore : « Comme une femme enceinte dont la délivrance approche, saisie de douleurs, elle pousse des cris ». Le même prophète fait dire aux habitants de Jérusalem, lui dépeignant leur impuissance à soutenir le siège : « Les enfants sont venus jusqu'à l'orifice, mais il n’y avait point de force pour enfanter ».

Jérémie parle de la ville de Damescheck en ces termes : « L'angoisse et la douleur l’ont mise comme une femme qui va enfanter ». Enfin le prophète Michah dit, en parlant de Jérusalem désolée : « Pourquoi pousses-tu des cris ? La douleur t’a-t-elle saisie comme une femme qui enfante ? » Une preuve d’ailleurs plus concluante est fournie par la Genèse, quand Dieu adresse à la femme ces paroles comminatoires : <> Je vous affligerai de plusieurs maux pendant votre grossesse ; vous enfanterez dans la douleur ». Certainement les auteurs de la Bible n’eussent pas mis cette menace dans la bouche du Père éternel si, de leur temps, les accouchements avaient été rapides et indolores.

(2) Loc. cit.

(3) Posidonius rapporte un fait analogue ; il raconte qu’une Ligurienne, « employée à travailler la terre de son hôte Charmolatis, de Marseille, s’étant trouvée prise des douleurs de l’enfantement, se retira à quelques pas du lieu où elle travaillait

Il n’est pas nécessaire d’aller si loin pour trouver des exemples analogues ; nous en avons cité un certain nombre, dans notre Génération humaine , observés dans toutes les classes de la société.

Ne sait-on pas que le duc de Bordeaux vint au monde « en deux douleurs », suivant la propre expression de la duchesse de Berry? Ne voyons-nous pas communément des femmes accoucher dans des voitures publiques? L’une d’elles fut même surprise par les douleurs de l’enfantement dans la nacelle du ballon captif des Tuileries ; une autre, voulant assister aux obsèques de Victor Hugo, accoucha en plein boulevard Saint-Germain, avanL l’arrivée du cortège. Et ces domestiques qui accouchent clandestinement, sans éveiller l’attention de leurs maîtres ni même celle des personnes qui habitent avec elles? Concluerons-nous de ces faits que dans la race blanche les accouchements sont rapides et indolores? Assurément non. Eh bien les partisans de la brièveté de la durée du travail chez les peuples primitifs ne sont pas plus autorisés que nous à établir leurs conclusions sur les exemples qu’ils ont cités. Leurs faits prouvent que les manifestations extérieures de la douleur sont moins sensibles chez ces sauvages, mais non que la durée du travail y est plus courte qu’ailleurs.

Que dire des commères qui promettent un accouchement d’autant plus rapide qu’il s’éloigne du premier quartier de la lune? Il n’y a certes pas lieu d’attacher plus d’importance à ce racontar qu’à l’opinion originale, émise par Bird, qui veut que l’enfant aime d’autant mieux sa mère que letravailauraétéplus laborieux. Peut-être pourrait-on s’en servir en guise de consolation offerte à la patiente, pour l’aider à supporter ses souffrances; mais nous doutons fort que l’on rencontredes femmes assez naïves pour accepLer une compensation aussi aléatoire.

« Un fait des plus avérés, admis par Hippocrate, » dit Pihodion, « et qu'il ne faut pas qu’un chirurgien ignore, c’est qu’une femme accouche plus facilement d’un mâle que d’une femelle ». Le contraire serait plutôt vrai; l’accouchement d’un garçon est ordinairement plus long et plus pénible, pour la bonne raison qu’un garçon a, le plus souvent, la tête plus volumineuse que celle d’une fille.

C’est encore une erreur de penser, avec les Anciens, que les souffrances de la femme augmentent quand elle accouche d’un enfant mort, parce qu’il ne peut aider la mère de ses efforts. On sait, en effet, que, pendant longtemps, on a regardé le fœtus comme l’agent actif de

et après s’être délivrée revint se mettre à l'ouvrage, qu’elle ne consentit à quitter qu’après qu’on lui eut payé son salaire ».

ERREURS ET PRÉJUGÉS

sa sortie, par analogie à la conduite des poulets qui brisent, avec leur bec, la coque qui les renferme.

Telle est la raison qui faisait croire autrefois que les garçons naissaient plus rapidement que les filles; étant plus vigoureux que cellesci, leurs efforts devaient être moins prolongés pour sortir de leur retraite. La même croyance au rôle actif du fœtus pendant l’accouchement, a conduit les Anciens à considérer comme mort l’enfant qui tardait trop à naître; aussi n’hésitaient-ils pas à l’extraire par morceaux avec leurs instruments meurtriers.

Mme de Sévigné parle de ce préjugé dans une lettre à sa fille qui vient d’accoucher d’un enfant faible : « D’où vient qu’il est si faible ? » écrit la marquise. « N’est-ce point ce qui l’empêchait de s’aider pendant votre travail ! Car j’ai ouï dire aux femmes qui ont eu des enfants que c’est celte faiblesse qui fait qu’on est bien malade* » Les Chinois aussi croient que la femme est essentiellement passive pendant le travail, et ils la comparent, comme les Anciens, à l’œuf, et l’enfant au poulet qui brise ses enveloppes selon son bon plaisir. De même les Papagos sont convaincus que, dans les couches laborieuses, c’est l’enfant qui, par son entêtement, résiste à sa sortie ; et ils laissent sans regret mourir la mère et l’enfant, en pensant que la tribu est ainsi débarrassée d’un mauvais sujet. Les Klamaths partagent la même croyance; et si le travail se prolonge quelque peu, la sagefemme menace le fœtus récalcitrant de la morsure du crotale, le croquemitaine de l’endroit, et lui enjoint de sortir de sa retraite au plus vite.

Pour les Néo-Calédoniens, un travail prolongé ne peut être que la conséquence d’un adultère, et les femmes qui assistent la patiente l’engagent à révéler le nom de son amant, sans quoi elle s’exposerait aux plus terribles souffrances. Dans le nord de la Russie, on pense abréger la durée du travail, en invitant la patiente à confier à la sagefemme le nom des personnes auxquelles elle a accordé ses faveurs; le mari doit en faire autant de son côté, et, si malgré ces aveux, l’accouchement tarde encore à se faire, on en conclut que l’un des époux n’a pas dit toute la vérité.

Marche exagérée. — En Russie, au voisinage d’Astrakhan, la patiente doit marcher pendant toute la durée des douleurs; elle n’est autorisée à se coucher qu’au moment de l’expulsion.

Chez les Birmans, la femme est obligéede courir dans le simple appareil, autour de la chambre, pendant que plusieurs femmes la poursuivent en lui frappant le ventre et les reins avec des oreillers. Cette

course fantastique ne cesse que quand la malheureuse tombe épuisée sur le sol.

En France, dès les premières douleurs et jusqu’à la fin de l’accouchement, on a souvent le tort de faire marcher les femmes de long en large dans la chambre ; il en résulte une fatigue qui épuise les forces de la parturiente eL l’empêche de faire valoir ses douleurs sur la fin, suivant l’expression de Mauriceau. Cet exercice doit être modéré, et on ne l’emploiera que dans le cas où les progrès du travail seront trop lents.

Boissons alcooliques. —Sous prétexte de donner des forces à la femme, on l’engage souvent à boire du vin ou autres boissons alcooliques dès le début du travail; il en résulte, au contraire, des vomissements qui le retardent. Déjà au XVIIIe siècle, cette coutume était fort en usage, et Mauriceau puis Dionis se sont élevés contre elle. Ce dernier fait, à ce sujet, une réflexion qui ne manque pas de justesse, quoique légèrement facétieuse ; après avoir défendu les liqueurs aux femmes en couches, il ajoute : « Mais afin que les vins d’Espagne ou de Canarie dont on a fait provision, ne soient pas perdus, il faut les faire boire par les assistants fatigués par quelque partie de la nuit qu’ils auront passée sans dormir, et à qui ils feront plus de bien qu’à l’accouchée. »

Pressions abdominales. — Pour hâter l’accouchement, on exerce souvent de violents massages sur l’abdomen ; cette pratique, fort estimée chez les peuples primitifs, peut déterminer de graves accidents, en contusionnant par exemple la matrice et même en provoquant sa rupture.

Les Siamois (fig. 83) et les Apaches Coyoteros ne se contentent pas de pétrir le ventre dans les couches laborieuses ; ils suspendent la femme sous les bras, un ou deux assistants se cramponnent à sa taille et compriment le fond de l’utérus pour en faire sortir son contenu.

Sur la présentation. — Les Anciens pensaient, avec Hippocrate, que l’accouchement par les pieds était ordinairement funeste à la mère et à l’enfant, parce qu’ils ne savaient pas dégager le menton ni les bras qui se relèvent le plus souvent. Ils voyaient, en outre, dans cette présentation «contre nature » un présage fâcheux pour les contemporains. Ils disaient qu’il était naturel d’entrer dans le monde par la tête et d’en sortir par les pieds, faisant ainsi allusion à la ma-

nière dont ils portaient les morts en terre, et ils appelaient Agrippa les enfants qui se présentaient par le siège ou les membres inférieurs (1). « In pedes procéder e nascentem, dit Pline, contra naturam

est , quo argumento , eos appellavere Agrippas , ut cegre portos. » Cettè étymologie est ridicule. Non moins ridicule est l’opinion de ceux qui veulent faire dériver notre expression « prendre en grippe » de ce vieux préjugé. On a aussi rapproché le terme agripper de la croyance

(1) On cite comme exemples de personnages nés de la sorte : Agrippa, Néron» Richard III et Louis XY.

où étaient les Anciens que les enfants, dont les bras se relevaient au passage, saisissaient le bassin pour ne pas sortir. Toutes ces conjectures étymologiques sont mal fondées.

Notons, en terminant, que Fernel, par respect pour la pudeur, faisait naître les garçons la face tournée du côté de l’anus de la mère et les filles regardan t le côté opposé ; il faut d’ailleurs reconnaître, à l’honneur des accoucheurs, qu’il fut le seul à soutenir cette niaiserie.

Influence de la coiffe. Amniomancie. — Quelquefois, l’enfant vientau monde la tête recouverte desmembranes de l’œuf (fig. 84). et l’on a coutume de dire que l’enfant « naît coiffé ». On croit généralement que cette particularité est d’un bon augure pour l’avenir du nouveau-né. Ça porte bonheur , dit-on. Ce préjugé est si peu fondé que, si l’accoucheur ne se hâte de rompre les membranes, le placenta peut se décoller prématurément et causer de sérieux accidents.

Ainsi dans certaines régions de la France, en Bretagne, on conserve comme un talisman cette coiffe membraneuse, dite « coiffe de bonheur», et les jeunes gens qui la possèdent n’oublient pas de s’en munir le jour du tirage au sort. Cette amulette, faut-il l’ajouter, n’exerce pas plus d’influence sur le sort, que la corde de pendu, ou les sachets contenant des excréments du Grand Lama que celui-ci envoyait aux potentats d’Asie, pour enchaîner la fortune. Ælius Lampridius assure, dans la Vie de l'empereur Antonin, que, chez les Romains, les avocats recherchaientcelte membrane et la portaient à nu sur leur poitrine pour gagner leurs causes. Il raconte aussi que l’impératrice Cesonia Celsa donna à l’empereur Macrin un fils qui naquit « coiffé ». Les grands dignitaires, voyant dans ce fait le présage d’une haute destinée, nommèrent le jeune prince Diadumène (1). Or, il arriva qu’il fut proscrit et assassiné après la mort de son père.

Autrefois, les sages-femmes prédisaient le sort du nouveau-né par l’inspection de cette coiffe : la destinée était heureuse, si elle était rouge et malheureuse, quand elle présentait une teinte plombée.

« Quand l’enfant venait au monde avec ses coiffes, » dit Collin de Plancy, « nos pères étaient persuadés que c’était un signe visible de la Providence qui l’appelait à la vie religieuse, et l’on ne manquait guère, sansaulre preuve de vocation, de l’enfermerdans un couvent». Par analogie, la coiffe, appelait le voile ou le capuchon.

Cependant le plus souvent on ne regardait la coiffe que comme un simple porte-bonheur. Il est même étonnant qu’un grand esprit,

(1) C’est-à-dire couronné.

ERREURS ET PRÉJUGÉS

Ambroise Paré, ait accueilli cette superstition : « Véritablement, » dit-il, « ie suis d’avec elles, et encore ie dis davantage, que la mère est aussi bien heureuse, à cause que l’enfant est sorti assez librement; quand l’enfantement est laborieux, les enfans n’apportent iamais cette membrane sur la teste, car elle est arrestée au passage, ainsi qu’une couleuvre, voulant laisser sa peau, passe par un lieu estroit pour estre

Fig. 84. — Enfant recouvert de sa coiffe, d’après Aldrovandi (l).

dépouillée; ainsi le semblable se fait à l’enfant laissant sa coëffe au ventre de sa mère ».

Au XVIe siècle, on se disputait, avec ardeur, les coiffes de nouveaunés. L’Etoile conte qu’il vit deux prêtres, l’un putier, l’autre sorcier, se battre à coups de poings dans l’Eglise du Saint-Esprit pour une de ces coiffes, et que le putier se trouva le plus fort, si bien que la coiffe lui resta.

Laurent Joubert croyait-il à l’influence de la coiffe? « L’enfant, » écrit-il, « s’étant dépoulhé totalemant et venant tout nud au monde c’est-à-dire, hors la matrice, qui est immunde, orde et sale, située antre le boyau cullier et la vessie dont l’anfant est logé antre l'urine

et la m Tellemant que le propos des bonnes famés du Languedoc

est bien véritable que Entre la m et loupis , se nourris lou bel fis.

Quelquefoi s il sort revêtu de sa tunique, comme d’une chemise, laquelle raremant luy couvre tout le cors, le plus souvant ne passe les épaules

(1) Dans cette figure, la longueur de la coiffe est exagérée, son étendue est généralement celle de la calotte du crâne.

et quelque fois couvre seulemant le visage. On prand cela à bon augure et dit-on qu’il sera heureus, parce que il est né vêtu. »

C'est un honneur pour l’Eglise de s'être toujours élevée contre cette superstition. Dès les premiers temps, saint Chrysostôme, dans ses Homélies, blâmait cette « sotte croyance »; et le canoniste Balsamont raconte que, de son temps, un clerc, nommé Pelus, fut gravement censuré pour avoir acheté d’une sage-femme une coiffe, dans l’espoir qu’elle lui porterait bonheur.

La membrane charnue dont les poulains ont la tête couverte en naissant entrait dans la composition d’un philtre des anciens, Vhippomane. Suétone raconte que, pour se faire aimer de Caligula, sa femme Césonie lui fit boire ce prétendu aphrodisiaque qui, au lieu d’exciter ses sens, contribua à lui faire perdre entièrement l’esprit.

Horoscopes. — Les superstitions relatives à la coiffe nous amènent à dire un mot des horoscopes (1). Autrefois, la constellation sous laquelle la naissance s’effectuait, indiquait la destinée de l’enfant (2) :

La Balance (du 22 septembre au 21 octobre), par allusion à celle de Thémis, annonçait un caractère équitable ; c’est pour être né sous ce signe que Louis XIII reçut le surnom de Juste ;

Le Scorpion (du 22 octobre au 21 novembre), donnait la malice et la fourberie ;

Le Sagittaire (du 22 novembre au 21 décembre), l’amour de la chasse et des voyages ;

Le Capricorne (du 22 décembre au 21 janvier), un caractère léger, vif et inconstant en amour;

Le Verseau (du 22 janvier au 21 février), la gaieté ;

Les Poissons (du 22 février au 21 mars), la douceur;

L QBélier (du 22 mars au 21 avril), un caractère emporté;

Le Taureau (du 22 avril au 21 mai), la hardiesse et la force ;

Les Gémeaux (du 22 mai au 21 juin), la prudence et la générosité ;

L 'Ecrevisse (du 22 juin au 21 juillet), les désagréments ;

Le Lion (du 22 juillet au 21 août), le courage ;

La Vierge (du 22 août au 21 septembre), la pudeur.

(1) On trouvera, dans nos Accouchements à la cour, l’horoscope de plusieurs souverains.

(2) . Oger Ferrier, médecin « natif de Toulouse », a composé sur ce sujet un petit in-8°, imprimé à Lyon en 1550 et intitulé : « Des Iugcments astronomiques sur les nativitez ».

Pour abréger le travail et calmer les douleurs. — La

liste est' longue des moyens employés parles commères ou même par des médecins ou des sages-femmes pour calmer les douleurs et faciliter l’accouchement. Les superstitions de ce genre sont et seront de tous les temps parce que ces pratiques populaires agissent, avant tout, sur l’esprit de la parturiente, la tranquillisent et peuvent avoir, dans certains cas, une efficacité réelle. Il est, en effet, démontré que les influences morales ont une action notable sur la durée de l’accouchement: l’arrivée de l’accoucheur, la présence d’une personne détestée suffisent pour retarder ou pour suspendre le travail, Velpeau

raconte queBaudelocque, dans son service de la Clinique, réussissait, parfois, à faire disparaître et renaître alternativement les contractions chez une femme en travail, suivant qu’il conduisait les élèves à la salle d’accouchements ou les en éloignait. Quoi d’étonnant que la vue d’une relique, pour celles qui ont la foi, ou l’application d’un remède empirique pour d’autres, procurent un soulagement marqué ou tout au moins aide à faire supporter le mal avec plus de courage ?

Dans un chapilre précédent, nous avons déjà signalé les pratiques se rapportant aux différents cultes ; nous examinerons ici celles qui sont étrangères aux croyances purement religieuses, et que l’on peut appeler les superstitions laïques; leur nombre est non moins considérable.

Les sages-femmes, chez les Grecs, étaient quelque peu sorcières ; leurs Enchantements avaient la vertu d’activer ou de ralentir le travail

de l’accouchement. Quand elles n’avaient pas recours à ces procédés, toujours mal vus du public, elles devaient veiller à ce que personne de la maison n’eût les jambes ni les doigts croisés ; une telle posture eut été un obstacle invincible à l’accouchement. Dans Ovide (1), Alcmène prétend que Lucine « gagnée par Junon, fit languir cet accouchement en croisant le genou droit sur le gauche et en entrelaçant ses doigts » (fig. 12,85b

Qu’était-ce au juste que le fameux diclamne ou dictame de Crète auquel l’antiquité tout entière attribuait des propriétés merveilleuses, et dont les Romains tressaient des couronnes à Lucine? (fig. 42) Très probablement Yoriganum dictamnus , plante de la famille des Labiées. Le dictame de Crète, bienfaisant comme vulnéraire, aurait été non moins utile dans les couches difficiles. Les plantes du genre origan passent d’ailleurs pour des emménagogues assez puissants. Aétius donne la même vertu à la racine de grande lilhymale , plante mieux connue sous le nom d'euphorbe.

Plus puissante encore était Yaélite , ainsi nommée parce qu’elle se trouvait dans le nid des aigles (2), ou, suivant une autre opinion rapportée par Pline, parce que sa couleur est blanchâtre comme la queue d’un aigle (3). Toutes les pierres d’aigle que nous avons vues étaient de couleur foncée et non blanche, comme l’explique leur composition. Chimiquement, l’aétite est un tritoxyde de fer qui se présente sous la forme d’une géode ou pierre naturellement creuse dans laquelle battent, quand on l’agite, des débris plus ou moins volumineux. L’aétite renfermant ces débris mobiles, tout comme le sein de la mère renferme un autre être, on l’appelle quelquefois, par suite d’une comparaison assez naturelle, pierre enceinte ; c’est sans doute à cause de cette particularité que, depuis les temps les plus reculés, elle a obtenu une si grande vogue chez les femmes en couches. D’après Dioscoride, l’aélite attachée à la cuisse de la femme facilite l’accouchement ; si on la lui met au bras gauche, elle le retarde et peut alors empêcher une fausse couche.

Pline est au sujet de l’aétite singulièrement confus, et il contredit en partie Dioscoride. « Les pierres d’aigle, » dit le compilateur latin, « doivent leur grande vogue à ce nom imposant et se trouvent en effet

(1) Mètam., liv. IS.

(2) Aetos, en grec.

(3) On t’appelait aussi quelquefois lychnitc ( lyehnos , flambeau).

Les étymologistes expliquent ce nom en disant que la pierre aurait servi aux aigles comme de flambeau de Lucine pour aider à la sortie des aiglons hors de l’œuf ?

ERREURS ET PRÉJUGÉS

dans les nids des aigles ; on dit qu’il s’en trouve deux dans chaque nid, le mâle et la femelle ; que jamais l’aigle ne pond sans cespierres, et que c’est pourquoi elles sont au nombre de deux, comme les œufs des aigles... Toute aétite suspendue en temps de grossesse au cou de la femme dans un morceau de la peau d’un animal sacrifié, empêche l’avortement; et il ne faut point la retirer avant la crise de l’enfantement, sans quoi la matrice tombe. » Suivant d’autres, si l’on négligeait de la tirer aussitôt après l’accouchement, elle pouvait même expulser la matrice au dehors : Agricola en est garant ! Selon Lemnius, l’aétite attirait le fœtus comme ferait l’aimant à l’égard du fer : c’est pourquoi Mizault à tort de la placer sur la poitrine et non à la cuisse. Dioscoride, Pline, Agricola, Lemnius, Mizault sont bien loin de nous. Et cependant, M. Emile Bertrand, un de nos minéralogistes contemporains les plus distingués, reçoit presque chaque jour la commande d’une pierre d'aigle pour une pharmacie de Paris ou des départements !

La minéralogie obstétricale comptait encore d’autres produitsjadis réputés précieux. Qui peut le plus peut le moins : Si une pierre d’aimant attire le fer, dur métal, comment cette vertu attractive, ne s’exercerait-elle pas sur ce paquet de chairs molles qu’on appelle un nouveau-né ? Et comme conclusion de cette argumentation puissante, les bonnes gens attachaient une pierre d’aimant à l’aine des femmes en travail. On pouvait aussi employer l’émeraude, en la fixant à la cuisse. Il est même assez curieux de voir cette pierre précieuse servir à deux usages opposés. On sait que beaucoup de personnes pensent qu’une émeraude en bague, les aide à conserver leur chasteté. Pour ce dernier usage, mieux vaut l’anneau de Hans Carvel !

A défaut de la pierre d’aigle, on a prôné la plume de cet oiseau attachée à la cuisse, ou mieux la première plume de son aile droite fixée à la plante du pied correspondant.

D’autres arcanes, tels que la graisse de vipère ou le fiel d’anguille en onctions sur l’ombilic, ont joui longtemps de la réputation d’atténuer les douleurs de l’enfantement. « L’eau de lys distillée, dit Jean-Baptiste Fayol, dans ses Harmonies célestes, fait facilement accoucher les femmes et diminue beaucoup leur douleurs, d’où vient que les sages-femmes en oignent les parties inférieures d’une femme en travail pour faciliter son accouchement. »

Le safran a eu aussi son moment de vogue, on le prenait en potion ou on l’appliquait sur la hanche (1).

(1) Une comédie du XVIIIe siècle, Y Embarras de Godard, parle de cette plante,

Démocrite vantait la langue de caméléon ; d’autres, la dépouille d’un serpent ou celle d’un lièvre maintenue autour de l’abdomen, ou une peau d’élan (1) autour de la cuisse. Pline, compilateur exact de

et nous indique en même temps les divers ingrédients que réclamait alors une sagefemme :

M. GODARD

Ne perdons point de temps, courons viste, Madame,

Et ne négligeons rien, pour secourir ma femme.

LA SAGE-FEMME

Avez-vous les apprests qu’il faut à cette fin ?

M. GODARD

Oui.

LA SAGE-FEMME

Si vous dites vrai, vous avez donc du vin?

M. GODARD

Oui.

LA SAGE-FEMME Vous avez du linge ?

M. GODARD

Oui.

FAQ DETTE

Dépescliez Madame,

Nous avons ce qu’il faut, pour une sage-femme.

LA SAGE-FEMME

N’avez-vous pas aussi de bons ciseaux céans ?

M. GODARD

Oui.

PAQDETTE

Ces demandes font désespérer les gens,

LA SAGE-FEMME

N’avez-vous pas de fil ?

M. GODARD

Oui. (à part) Ma peine est extrême !

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