‹ Histoire des áglises réformées du pays de GexChapitre 11 sur 25 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Nous ne possédons qu'un petit nombre de détails sur l'histoire des Eglises du bailliage pendant les années qui précédèrent immédiatement la révocation de Tédit de Nantes. Autant qu'il est permis de le conjecturer, d*après les rares documents parvenus jusqu'à nous, les adversaires des protestants, lassés par la constance de ces derniers, avaient, pour un temps, ralenti leurs attaques. Le souvenir des cruelles épreuves endurées par les Eglises tendait à s'affaiblir; une génération nouvelle commençait à paraître, et les hommes qui, pendant de longues an-

• Esdras, III, 12, 13.

nées , avaient résisté avec le plus d'énergie aux agressions da prti catholiqtie descendaient successivement dans la tombe *.

Le temps était venu, d'ailleurs, où les persécutions purement locales devaient céder la place au développement des vastes projets de Louis XIV pour l'extirpation de la réforme dans toute retendue de son royaume. Les lois tyranniques du monarque s'appesantissaient à peu près indistinctement sur tous ses sujets protestants; chaque jour paraissaient de nouveaux arrêts dirigés contre eux et destinés, dans Tesprit du roi ou de ses ministres, h préparer la révocation de l'édit de Nantes ; les temples étaient démolis sous les plus légers prétextes, souvent môme sans prétexte aucun, s'il le fallait; les dragons travaillaient à leur manière k la conversion des provinces du midi ; et, malgré les édits qui leur défendaient de s'expatrier, un grand nombre de protestants avaient déjà quitté la France.

La suspension des hostilités contre les réformés du pays de Gex n'était, dans de semblables circonstances, que le calme précurseur de la tempête, et les partisans de Rome attendaient, avec une impatience mal contenue, le moment de frapper le grand coup par la suppression définitive du culte évangélique dans le bailliage. Plus d'une fois, d'ailleurs, ils laissèrent percer, d'une manière non équivoque, les dispositions qui les animaient. C'est ce que nous prouve en particulier une ordonnance du bailli de Gex, mentionnée, sous la date du 29 juin 1681, par le registre du consistoire de Fernex. Nous lisons dans ce document que le bailli a condamna Mons' Rouph en qualité de 4 Ministre et les Sindicqs de Fernex faisant profession de la a Religion d'indiquer les aulheurs d'un vol qu'on prétend avoir a esté faict dans l'Eglise de la Religion Romaine du dit Fernex

* L'avocat de Bons mourut en 1671 ; ses collègues Roch et Duval le suivirent de prés, le premier en 1673 ou 1674, et le second en 1676. Samuel Rouph, pasteur de Fernex, leur survécut de quelques années ; ce fut seulement le 12 septembre 1684 qu'il termina sa carrière. Son suppléant, Pierre Boch la Tour, lui succéda dans ses fonctions pastorales.

c ou à diffault de ce qu'ils seront declairez coulpables.n Dans cette indigne ordonnance, il est impossible de méconnaître Tesprit qui, vers le même temps, dictait, à Versailles ou à Fontainebleau , les atroces édits dirigés contre l'ensemble des réformés du royaume. Les autorités subalternes savaient, on le voit, s'inspirer fidèlement de l'exemple des Louvois et des Le Tellier.

En 1682, Louis XIV parut un instant vouloir se radoucir, et autorisa les Eglises de Bourgogne ii se rassembler en synode provincial k Fernex. Mais cette concession inespérée n'était qu'un leurre; huit jours avant le moment fixé pour la réunion, les réformés du bailliage , qui avaient déjà fait leurs préparatifs pour la réception des députés étrangers, furent tout à coup prévenus par un courrier extraordinaire que le roi, pour U bien de ses affaires^ avait jugé convenable de transférer le synode à Issnrtille, près Dijon, c'est-à-dire, précisément à l'autre extrémité de la province. Au reste, ce n'était pas la première fois que les protestants du pays de Gex se trouvaient victimes d'une vexation semblable. Déjà, en 1675, le roi avait empêché la tenue d'un synode à Sei^y, par le motif que ce village était trop rapproché de Genève ' •

Tandis que les ennemis des Eglises ourdissaient contre elles les trames auxquelles celles-ci devaient bientôt succomber, ils suscitaient en même temps de graves difficultés à la république de Genève. En 1682, d'Aranthon fonda une cure à Pregny, petit village situé sur la frontière genevoise» et où ne se trouvait aucun catholique\ Il pourvut de ce bénéfice le curé de Meyrin, l'adversaire juré des protestants du bailliage ; ce choix était significatif. L'évéque ne s'en tint pas là, et chercha bientôt à mettre aussi Frésier en possession de la cure de Moins. Ce dernier village , protestant et de la souveraineté de Genève , faisait par-

* Actes du synode provincial d*Issurtille, 1682. — Actes du synode pro* vincial de Bourg de Cours, 1675. (BibL pubL de Genève.)

* Gautier^ Histoire de Genève (manuscr. de la Bib}..publ.), t. XI, p. 247.

lie, avant la réformation , des terres de St -Victor ; sous ce prétexte, le clergé romain avait formé le projet d'y rétablir le catholicisme, et, depuis longtemps déj^ , dirigeait vers ce but ses adroites manœuvres et son infatigable persévérance. Au mois d'avril 1682, d'Âranthon se rendit à Moins, armé d^un arrêt de l'intendant qui conBrmait provisoirement ses prétentions, et accompagné d'une suite assez considérable d'ecclésiastiques et de séculiers. Jean Sarasin , pasteur de la paroisse , se conformant à la ligne de conduite que les Conseils lui avaient sans doute tracée comme à ses prédécesseurs , tint le temple fermé, et du presbytère, où il s'était retiré et qu'il avait fermé également, répondit aux émissaires de l'évéque en refusant de livrer la clef de l'édifice sacré sans iin ordre de la Seigneurie. Le curé de Meyrin lui-même vit ses flatteries et ses sollicitations insidieuses échouer devant la résolution du ministre, et Jean d'Âranthoo, ne croyant pas sans doute devoir se compromeUre vis-à-vis des Genevois, se retira comme il était venu'*

Au mois de juillet , les mêmes tentatives se renouvelèrent. Cette fois, comme l'arrêt rendu par les autorités françaises permettait aux agents épiscopaux de faire effraction en cas de résistance, le pasteur Sarasin crut devoir réclamer auprès du premier syndic Fabri des secours ou de nouvelles directions. Le Conseil envoya aussitôt à Moins Jacques de Harsu et Luilin, châtelain de Chapitre; ces députés étaient munis d'instructions précises et détaillées, enjoignant d'opposer une résistance énergique, mais non armée, de céder h la force, s'il y avait lieu, et de protester en bonne forme contre toute violation des droits de la Seigneurie. En même temps, les Conseils écrivirent aux cantons évangéliques pour réclamer leur appui auprès de la cour de France. Berne el Zurich accédèrent à cette demande avec

^ Les détails de cette curieuse scène nous ont été conservés dans une relation naïve et piquante que le pasteur Sarasin en adressa le jour même au premier syndic Fabri. (Voir Pièces justificatives ^ np XXX.)

beaucoup d'empressement ; cependant le coup ne suivit pas la menace d'aussi près que Ton s'y était attendu*.

Deux ans plus tard , de nouvelles menées du clergé romain réveillèrent les appréhensions du gouvernement genevois. Les jésuites du pays de Gex entreprirent ouvertement une œuvre de propagande 2i Moins; mais leurs efforts ne purent déterminer plus de deux familles à embrasser la religion romaine. Â cette occasion, Tun des convertisseurs, nommé Ménard, se rendit auprès du pasteur Sarasin, et lui défendit avec menaces de laisser rentrer dans le temple ceux de ses paroissiens qui venaient d'abjurer le protestantisme *. Peu après , Jean Sarasin , dans une lettre datée du 7 octobre 1684 et adressée au premier syndic de la Maisonneuve* informa ce magistrat du bruit qui s'était répandu que l'intendant devait envoyer le lendemain à Moins une personne chargée de prendre possession du temple ; dès le même jour, il reçut en réponse de sa lettre des instructions semblables à celles qui avaient été précédemment données à Jacques de Harsu et au châtelain Lullin'. Mais bien que l'évéque et l'intendant se trouvassent l'un et l'autre dans le bail-* liage, cette fois encore la menace fut vaine, et la république ne perdit le temple de Moins que cinq mois plus tard , au moment de la ruine des Eglises de Sergy et de Fernex.

La démolition des temples du pays de Gex, en 1662, avait précédé la plupart des persécutions locales que les réformés français eurent à endurer pendant la première moitié du règne de Louis XIV; le décret qui supprimait le culte évangélique dans le bailliage devança de même la fatale année 1685 et toutes les calamités que la révocation de l'édit de Nantes allait

' Lettre du pasteur Sarasin au syndic Pabri, vue en Conseil le 26 juillet 168S. — Mémoires au S^* Jaques de Harsu s'en allant à Moing^, etc. {Arch, (le Genève^ Pièces hist., n» 3716.)

• Reg. de la Compag. des Past. de Genève, 15, 22 et 29 août 1684. - Cramer, Exlr. des Reg. du Consist. de Genève, 28 août 1684.

* Archives de Genève, Pièces historiques, n® 3749.

eutralner pour la France. II est à croire que Jean d'Araothoo, voyant les circonstances favorables, et emporté de nouveau par son zèle fanalique, fui Tinstigateur de la mesure dont nous venons de parler ; en tout cas, sMl n*eut pas le triste courage de la solliciter directement auprès de Louis XIV» cette mesure n'en fut pas moins la réalisation du rêve de toute sa vie. Favorablement accueillie aussitôt que présentée , la requête de l'évêque ou de ses amis ne tarda pas ^ recevoir la sanction du Conseil royal; et, le 18 décembre 1684, un arrêt de ce corps interdit Pexercice du culte réformé dans toute l'étendue du bailliage de Gex^. Nicolas de Harlay, sieur de Bonneuil, qui, Tannée précédente, avait succédé à Bouchu en qualité dlntendant de Bourgogne, fut chargé de faire démolir les deux temples de Sergy et de Fernex ; il reçut également Tordre de mettre d'Âranthon en possession de celui de Moins.

Il est facile de concevoir la consternation et la douleur qui accueillirent dans le pays de Gex ces fatales nouvelles. Depuis longtemps déjà , les réformés , pressentant les malheurs qui se préparaient pour eux , interrogeaient Tavenir avec anxiété ; en apprenant la décision du Conseil royal, ils comprirent que Tarrét de mort de leurs Eglises était irrévocable, courbèrent la tète sous la terrible épreuve que le Seigneur leur dispensait, et ils ne paraissent avoir tenté aucune démarche pour en prévenir Taccomplissement.

Vers la fin de mars 1685, l'intendant deHarlay, escorté de détachements d'infanterie et de cavalerie , parut dans le bailliage pour procéder à l'exécution des ordres qu'il avait reçus. D'Âranthon, heureux de sa victoire, ne tarda pas h venir le rejoindre. Vingt-trois ans auparavant , il avait inauguré sou épiscopat en assistant à la démolition des temples renversés par l'intendant Bouchu; la nouvelle scène de destruction qui se préparait dans le bailliage était pour lui le digne complément do la pre-

^ Gautier, Hist. de Genève, t. XI, p. 301 .

mière, el il ne voolail céder k personne Thonnear d'y présider. L'arrêt do Conseil royal fut publié dans le pays de Gex le mardi 27 mars; le lendemain, le lemple de Sergy tomba sons le marteau des démolisseurs, et, le jour suivant, celui de Fernei éprouva le même sort. Dix ans ne s'étaient pas encore écoulés depuis le moment où ces sanctuaires, élevés au prix de tant de sacrifices, avaient été livrés au culte public.

Le triomphe de d*Âranthou était complet. Avec les temples de Sergy et de Fernex venaient de tomber les derniers appuis extérieurs de la foi réformée dans le pays de Gex , et le secret de leurs consciences était désormais le seul asile que les fidèles pussent conserver à leurs convictions les plus chères. Sevrés k la fois de la prédication de la parole de Dieu el des précieuses ressources de l'édification mutuelle, les protestants ne pouvaient plus être longtemps redoutables, et leurs adversaires ne devaient plus rencontrer chez eux que des résistances individuelles et isolées. L'évéque le comprit, et put, avec assez de vraisemblance, proclamer le retour définitif du pays de Gex à la grande unité romaine.

Après avoir assisté k la démolition du temple de Fernex, l'intendant , précédé d'une troupe de maçons et de quelques chariots de chaux et de sable, se rendit le même jourk Moins, pour y faire murer la porte du temple de ce village. Le Conseil de Genève, averti de ses intentions, avait député sur les lieux Tancien syndic de Normandie et le châtelain Sales , pour protester contre toute atteinte aux droits de la république ; mais l'intendant ne tint nullement compte des réclamations de ces magistrats, et, nonobstant leurs plaintes, fit murer le temple en leur présence ^

Dès le lendemain, le gouvernement genevois députa k M. de Harlay deux'de ses membres pour lui faire des représentations

* Voir Pièces justificatives y tf* XXXl, un extrait des registres de la Compagnie des Pasteurs relatif à Tinterdiction du temple de Moins.

sur sa conduite et pour chercher à obtenir que le temple fui rouvert; mais Tintendanl se montra inflexible, et tout ce qu'il daigna accorder aux députés fut le maintien du statu guo a l'égard de Russin. En effet, bien que ce village, de même que celui de Moins, fut situé sur les terres de Saint-Victor, où la république avait seule jusqu'alors possédé le pouvoir ecclésiastique et séculier , le magistrat français se prétendait aussi en droit d'y interdire Texercice du culte protestant.

La dernière ressource que Genève eut la faculté d'employer était de s'adresser à Louis XIV lui-même, et de lui demander la restitution du temple dont il venait de la priver; le Conseil n'hésita pas à tenter cette démarche. Le syndic de la Rive partit pour Versailles , et Berne appuya ses réclamations de la manière la plus pressante ; mais les efforts des deux républiques n'aboutirent à aucun résultat \

Au bout de quelques mois, un arrêt du Conseil royal donna une approbation officielle à la conduite de Tintendant , et nonseulement autorisa l'établissement d'un curé à Moins, mais encore, par un nouvel empiétement bien peu digne d'une puissance comme la France et d'un monarque comme Louis XIV, décréta qu'il en serait aussi placé un à Russin. Â la nouvelle de cette double décision, Frésier, dont Fâge n'avait point calmé le caractère impétueux, n'eut pas la patience d'attendre la publication de l'arrêt qui lui accordait un nouveau bénéfice, et , un jour , en Tabsence du pasteur de Moins , il conçut le projet de s'emparer de son presbytère à main armée. Il s'y introduisit effectivement par la fenêtre, à laide d'une échelle, accompagné du jésuite Ménard et de quelques archers; toutefois, sur les plaintes du Conseil de Genève, l'intendant reconnut que ce procédé dépassait les bornes des convenances.

* Voir Archives de Genève, Pièces historiques, plusieurs dossiers concernaut TafTaire des temples de Moins et de Russin , et compris entre les n^' 3756 et 3764.

e( Frésier dut quitter le presbytère jusqu'à ce qu'il eût obtenu rautorisation d'y faire son entrée d'uoe manière plus décente. D'Aranthon vint Vy installer le 18 octobre 1685 \

La prise de possession de la cure de Moins ne tarda pas à être suivie du rétablissement du culte catholique à Russin. L'abbé Fremin, Genevois converti au catholicisme, fut placé à la tête de cette paroisse , ou plutôt de cette fraction de paroisse; car il est à remarquer que, dans le village de Russin, huit maisons seulement sur trente-sept faisaient partie du territoire contesté de Saint-Yictor, tandis que les vingt-neuf autres relevaient du mandement de Peney , propriété incontestable et incontestée de la république'. Le temple étant aussi construit sur le territoire réclamé par la France, fut livré au nouveau curé, et Genève dut céder à ce prêtre le tiers de la dime du village, qui avait appartenu jadis au prieur de Saint-Victor. Quant au culte protestant , on le transporta dans une maison située vis-à-vis du temple, et dans laquelle il fut célébré pendant plus d'un siècle. La république conserva cependant ses droits de juridiction sur les habitants de Russin, ainsi que sur ceux de Moins ; mais la France l'obligea à placer dans ces deux villages des officiers de justice catholiques.

Dès les premiers mois de l'année 1685, la nouvelle de la démolition prochaine des temples de Sergy et de Fernex, jointe à d'autres bruits non moins sinistres, avait provoqué, nous avons tout lieu de le croire, une première émigration partielle des ré formés du pays de Gex. Ces premiers émigrants étaient sans doute des personnes riches et éclairées qui , prévoyant les extrémités auxquelles le gouvernement français allait se laisser entraîner, se hâtaient de mettre en sûreté leurs personnes, et de

* Le pasteur de Moins dut alors transporter sa résidence à Genthod. — Rcg. de la Comp. des Past. de Genève, 31 juillet et 14 août 1685. — G(imtier^ Hist. de Genève, t. XI.

' Mémoire envoyé à M. Martine, etc. {Archives de Genève, Pièces hist., no 1002.)

soustraire le plus qu'elles pouvaient de leurs biens à la rapacité de leurs ennemis. Cette émigration dut se porter principalement vers les terres vaudoises du canton de Berne \ La Suisse oifrait aux réfugiés protestants un asile plus sûr que Genève. Objet perpétuel des défiances de Louis XIV, et surveillée de très-près par son puissant voisin, Genève voyait, depuis quelques années, un résident français habiter dans ses murs. La présence de ce diplomate étranger, complication nouvelle apportée à une situalion déjà fort diflBcile, contraignit plus d'une fois le gouvernement de la république à déguiser, sous le voile de Tindifférence , ses sympathies pour ses coreligionnaires persécutés. Au moment de la destruction des deux temples du pays de Gex, le Conseil, informé de l'impression douloureuse produite sur la population genevoise par la nouvelle de cette catastrophe, s'eiïorça de prévenir les manifestations significatives qui auraient pu en être la suite ; et , c craignant que le zèle de M" les Pasteurs ne les obligeât à parler des deux Eglises qu'on a abbatues , » il crut devoir les exhorter c à n'en parler poinl^.»

Cependant les émigrations du pays de Gex ne tardèrent pas à se diriger aussi vers Genève. Malgré la ruine de leurs temples> la plus grande partie des protestants du bailliage n'avaient pas encore songé à abandonner leur sol natal, lorsqu'au mois de septembre, l'ordre fut donné aux troupes qui ravageaient le midi delà France de s'avancer vers les provinces du nord. La terreur que causaient les dragons était si vive qu'il n'en fallut pas davantage pour déterminer dans le pays de Gex une émigration générale. Dans la nuit du dimanche 20 au lundi 21 septembre 1685. un nombre considérable de familles, hommes,

* ( Nous avons eu avis, i> écrivait, le 4 mars 1685, le Conseil de Berne à celui de Genève, cque le 11 du passé un trompette de Gex est venu a Crassi au bailliage de Gex et sur nos confins et a publié que tous les françois qui sont hors du pais ayent a retourner en leurs maisons à peine de conGscation de corps et biens. »

• Reg. de la Gomp. des Past., 20 mars 1685.

femmes, enfants, se dirigèrent de tous les points de la contrée vers les villages dépendants de Berne et de Genève, conduisant avec elles leurs bestiaux , leurs récoltes, leurs chariots chargés de tous les effets mobiliers qu'elles avaient pu rassembler; et le lundi matin, lorsque les portes de Genève s'ouvrirent, les citoyens contemplèrent avec étonnement ces troupes de fugitifs qui venaient leur demander un abri. Les magistrats , comprenant les dangers de la position, et la responsabilité que l'arrivée des réfugiés pouvait faire peser sur la république, auraient voulu détourner une si cruelle épreuve. Mais il était trop tard ; ils durent fermer les yeux, et permettre aux particuliers d'exercer envers les fugitifs les devoirs de l'hospitalité ^

Quelque secrète qu'eût été la retraite des émigrants, la violence dés agents royaux avait trouvé moyen d'ensanglanter leur sortie. Le dimanche, vers sept heures du soir, non loin du village de Genthod, un paysan français, Louis Gros dit Farnacier, de Valavran , fut aperçu par deux gardes du sel au moment où il cherchait à gagner avec sa famille les terres de la république; aussitôt les gardes firent feu, et le paysan tomba frappé d'un coup mortel. Aux gémissements du blessé, aux cris de sa femme, les Genevois du village de Genthod s'avancèrent pour connaître la cause du tumulte. Avec eux se trouvait un jeune homme nommé Etienne de Lîvron, appartenant à uuq famille noble du pays de Gex , retirée depuis quelque temps sur les terres de Genève ; lui seul était armé. Parvenue jusqu'aux limites placées à quelques pas du village, la petite troupe n'osa pénétrer plus loin ; elle revint sans avoir vu le blessé, qui mourut peu d'heures après ; Etienne de Livron, de retour ^ Genthod, déchargea son arme, et tout rentra dans le repos '.

' Lettres du Conseil de Genève à ceux de Berne et de Zurich , 22 sep^ tembre 1685 , à M' Stoppa, capitaine aux gardes suisses , 2 octobre , etc. (Archives de Genève.)

* Procès-verbaux de Ducommun , châtelain de Genthod^ sur les informa-^ lions relatives à l'assassinat de Louis Gros. (Archives de Genève.)

Cette espèce de ronde ou de reconnaissance fut aussitôt représentée aux autorités françaises comme une tentative des Genevois pour favoriser par la force la fuite des protestants du pays de Gex. A celte fausse inculpation , très-compromettante pour la république, se joignit» dès le lendemain, un nouveau grief. M. de Passy, gouverneur du bailliage de Gex, se trouvait fortuitement à Genève le jour où les réfugiés y arrivèrent. Il ne put voir sans une extrême irritation Tbospitalité qui leur fut accordée par les citoyens; aussi, non content de porter plainte de ce fait au premier syndic, il écrivit k l'intendant pour l'en informer, interdit, par représailles, l'exportation de toutes les denrées que les paysans du bailliage venaient journellement vendre à Genève , et alla jusqu'à prendre sur lui d'empêcher les Genevois de retirer leurs grains du mandement de Peney et des domaines qu'ils possédaient sur le territoire français.

Ce procédé violent força le Conseil à se disculper auprès de intendant de l'imputation qu'on lui faisait d'avoir facilité , sinon provoqué l'émigration des religionnaircs du pays de Gex, et à lui envoyer un député pour demander le rétablissement de la liberté du commerce. Quand le conseiller Pierre Gautier, chargé de cette mission, partit pour la remplir, un nombre assez considérable de fugitifs, revenus de leur premier effroi, étaient déjà rentrés dans le bailliage avec les effets qu'ils avaient emportés. Gautier fit valoir cette circonstance auprès de l'intendant , qui refusa néanmoins d'accéder à la demande du gouvernement genevois avant d'avoir informé Louis XIY de tout ce qui s'était passé*.

L'impérieux monarque s'empressa de saisir ce prétexte pourdicter à Genève de sévères conditions, n Monsieur Dupré, » écrivit-il à son résident auprès de la république, «c étant averti qu'il « y a beaucoup de mes sujets de la Religion prétendue refor-

* Mémoires remis à W le Résident touchant la retraitte de ceux du pays de Gex. — Lettre de Gautier au Conseil de Genève, 9 octob. 1685. (Arch. de Genève, Pièces hist., n^ 3776.)

« race qui , au préjudice des défenses générales que j'ai failes (( de sortir de mes Etals sans ma permission, se retirent à Ge- (c nève et y sont reçus des magistrats , je vous écris cette lettre « pour vous dire que mon intention est que vous fassiez de « pressantes instances de ma part auprès de ceux qui gouver-

< nent dans la dite ville, à ce qu'ils obligent incessamment tous c ceux de mes dits sujets qui s'y sont retirés depuis un an , d'en <c prtir pour retourner dans leurs maisons... Et vous déclarerez «c auxdits magistrats que je ne pourrois pas souffrir qu'ils con-* <i linuassent à donner retraite à aucuns de mes sujets qui voûte droient encore sortir de mon royaume sans ma permission. »

Il était impossible à Genève de résister h la volonté de son puissant voisin, exprimée d'un ton aussi péremptoire, et le Conseil dut se soumettre h la loi du plus fort. En conséquence, le 17 octobre, il fit proclamer à son de trompe dans la ville et dans le mandement de Peney une ordonnance enjoignant « a f tous les françois qui sont dans cette ville et terres d'icelle dea puis une année quils ayent a se retirer incessamment, faisant ^ expresses inhibitions et deffenses a tons les citoyens , Bour-

< geois et habitans d'en loger aucuns à l'avenir sur peine d'a- « meode arbitraire. »

Le Conseil se proposait d'apporter les plus grands ménagements dans l'exécution d'un ordre qui blessait d*une manière aussi sensible la fierté nationale et les sympathies de la population genevoise. Mais quelques jours à peine s'étaient écoulés lorsque le résident lui remit une nouvelle lettre du roi , plus menaçante que la première, c Si les magistrats,» disait Louis XIV, « n'obligent pas tous ceux de mes sujets de la religion preten- <c due réformée qui se sont retirés depuis le commencement de « cette année dans leur ville de s'en retourner incessamment... a je pourrai bien prendre des résolutions qui les feront repentir <i de m'avoir déplu et donné de si justes sujets de mécontentec ment de leur conduites »

* Les copies des deux lettres de Louis XIV et F original de rordonnance

Le Conseil effrayé se décida à employer des mesures plus sévères, et renouvela ses ordres aux réfugiés de quitter le territoire de la république. A la demande du gouverneur de Gex, il fit enlever les bateaux du Rhône, notamment celui du port d'Avully, par lequel les émigrants français pouvaient facilement gagner la rive genevoise. Défense fut intimée aux habitants do mandement de Peney, sous peine de châtiment corporel , de donner asile dans leurs maisons aux sujets du roi. En outre, des perquisitions furent entreprises dans cette partie du territoire, où un grand nombre de protestants du pays de Gex étaient venus chercher asile, et où ils avaient apporté beaucoup de meubles et de provisions, aimant mieux les vendre, ou même les donner aux Genevois, que les laisser entre les mains de leurs persécuteurs. Â ces conditions seulement, qui excitèrent à Genève une vive irritation, le roi autorisa Passy à lever l'interdiction du commerce, et à rétablir avec la république des rapports de bon voisic)age.

Les informations contre les réfugiés, ordonnées a contrecœur par le Conseil, ne commencèrent toutefois que lorsque la plupart de ceux à qui leurs moyens le permettaient eurent gagné les pays étrangers. On garda, du reste, sous dé légers prétextes , ceux qui ne voulurent pas rentrer sur le territoire français, et rindulgence avec laquelle les châtelains chargés des enquêtes s'acquittèrent de leur tâche montre la peine qu'ils éprouvaient h la remplir *.

Quelques-uns cependant des réfugiés du pays de Gex rega-

que nous venons de citer se trouvent aux archives de Genève, Pièces historiques , no 3776. — Voir Weiss , Hist. des réfugiés protestants de France, t. IL Paris, 1853.

* Les archives de Genève renferment (Pièces hist,, dossier 3776) des cahiers entiers d'informations prises par divers magistrats, spécialement par les châtelains deDardagny, de Peney, de Genthod, et par le juge de Chancy et d'AvuUy sur les personnes et les effets des habitants du pays de Gex qui se trouvaient à cette époque sur les terres de la république.

gnèrent leurs foyers. La misère les y forçait, bien plus encore que les ordres de la république, sur le territoire de laquelle ils n'étaient d'ailleurs pas toujours en sûreté, car les agents fran* çais ne se faisaient aucun scrupule de violer le droit des gens par les enlèvements nocturnes qu'ils commettaient jusqu'aux portes de Genève et dans les villages les plus habités \

ËnGn parut le terrible édit de révocation. Signé le 18 octobre, il fut publié le 22 du même mois, et ses effets dans le pays de Gex ne tardèrent pas à se faire sentir. Les émigrations, qui avaient cessé pendant quelques jours, recommencèrent plus nombreuses et plus résolues que par le passé. Les fugitifs se portaient nuitamment sur le territoire genevois, le traversaient sans bruit, et se rendaient par le lac dans le pays de Vaud. Beaucoup de notables échappèrent de cette manière à la vigilance de leurs oppresseurs.

Dans la nuit du 31 octobre au i^^ novembre, une bande d'émigrants partit des villages de Sergy, Feigères, Thoiry et AIlemogne, et vint camper sur les bords de la London. Les fugitifs emmenaient avec eux leur gros et leur menu bétail; ils emportaient leurs meubles, leurs armes et les grandes arches de noyer ou de sapin qui, selon l'usage antique de nos campagnes, contenaient leurs effets les plus précieux. Après s'être assurés, k prix d'argent, du silence de quelques gardes par lesquels ils avaient été aperçus^, ils passèrent à gué la London, dans la lo-

* Six personnes du pays de Gex fuirent attaquées derrière le cimetière du Petit-Saconnex , sur les terres de Genève, par quatre gardes du sel à cheval, qui les abordèrent cen les injuriant d'une manière atroce et leur disant que s'ils ne se faisoient de la bonne Religion, ils seroient pendus.» Trois de ces personnes furent prises ; les autres échappèrent par la fuite à cet enlève* ment. (Verbal et informations de V auditeur Turrettini , etc.)

* c....Les nommés Pené dit Tour fermiers du S^^ de Choudens dit Radian... ayants esté surpris par les gardes postées dans les auenues desdits lieux chargeants de nuit leurs chariots de foin... auroyent traitté et conuenu auec lesdites gardes a deux escu pour les laisser passer entre lesquels estoyent le nomme Jean Pierre Girod di (dit) larcher de Thoiry , un valet

calité appelée la Redonna; puis, parvenus à la hauteur opposée, ils y allumèrent un grand feu, destiné à servir de signal a d'autres fugitifs qui devaient les rejoindre. La troupe réunie, ils confièrent les plus faibles d'entre eux. ainsi que leurs effets, à la garde des Genevois du mandement de Peney, et passèrent le Rhône à la nage avec leurs bestiaux ; les bateaux, comme nous l'avons dit, avaient été enlevés ou retirés sur la rive gauche du fleuve h la requête du gouvernement français. Après avoir échappé à tous ces périls, une partie des réfugiés se dirigèrent vers Genève, où ils cherchèrent k s'embarquer pour la Suisse ; d'autres demeurèrent dispersés dans les villages de la Champagne sous la protection des grands propriétaires genevois.

Les protestants des provinces du centre et du midi de la France commençaient, de leur côté, à affluer à Genève; leur nombre s'accroissait chaque jour, et bientôt, en dépit des menaces de Louis XIV, les réfugiés remplirent la ville. La Bourse française, qui cherchait à subvenir aux besoins les plus pressants des exilés, ne tarda pas à se trouver épuisée, a: Le 9 noce vembre,» écrit un auteur contemporain, a: on assista deux-cent a vingt-huit seulement du pays de Gex. Au 15 novembre, mille c de ce seul pays-là ont déjà reçu l'assistance ^ »

L'émigration, une fois arrivée à un tel degré d'intensité, devait entraîner pour toute la contrée des pertes énormes. Au bout de peu de temps, le pays de Gex, à moitié dépeuplé^, se

du seigneur d'Alemogne et deux autres qui ii*ont esté connus. Le valet dudit seigneur d'Alemogne avoit témoigné ne vouloir aucune part audit deux escus lesquels furent reçus par les autres inconnus, au moyen duquel Traitté, lesdits Pené dit Tour . . passèrent ... Plusieurs autres chariots personnes et leurs bestiaux se preualant de l'occasion les auroyent suiuis et passés dans ledit Mandement, etc.» {Verbal des Nob. P. Sarasin, Conseiller, et B. Lect, anc. Procur. général.)

* J. Floumoy , Recueil manuscrit , cité par Weiss , Hist. des réfugiés, t. II, p. 486.

• Nous avons formé, d'après les procès-verbaux des magistrats genevois, la liste des familles de la partie méridionale du pays de Gex qui , depuis la fm de septembre au commencement de novembre 4685 , émigrèrent on

couvrit de jachères et de ruines. Parfois, en disant un dernier adieu k leurs chaumières, les habitants, dans leur désespoir, les livraient eux-mêmes à la destruction. Quelques jours après l'émigration du commencement de novembre, deux jeunes gens de Feigères, qui avaient réussi k se sauver 2i Genève, rentrèrent secrètement dans leur village natal, et mirent le feu h leur maison, qui fut consumée avec trois autres ^ Pour rester fidèle ^ sa foi, le propriétaire des papeteries de Divonne prit le chemin de l'exil; son établissement, qu'il dut abandonner, tomba entre les mains d'un étranger, dont cette circonstance contribua k faire la fortune^. Malgré l'interdiction du culte protestant, les pasteurs de Sergy et de Fernex avaient continué à demeurer au milieu de leurs troupeaux désolés ; Tédit de révocation les con- Iraignit à prendre la fui te^. Jacques et Marc de Choudens, directeurs des Eglises, quittèrent aussi le bailliage, et allèrent chercher un asile dans le pays de Yaud^.

cherchèrent à émigrer sur les terres de la république. Il est presque superflu d^ ajouter que celte liste est très-incomplète, et qu'elle ne pouvait pas ne pas Têtre. Cdlonges: Audet, Baron, Bocquet, GoUombier, DeGnod, Delarue, Dubiez, Magne, Marchand, Megevand, Pelaz, Perret. — Iles: Poney. — Villars sous Collonges : Dufour. — L'Estoume : Poney. — Pougny : Poney. — Crest: Girod. — Pierre: Definod, Marchand. — Asserens: André, De Bons, Dénia, Marchand, Peney. — Farua: Grivel, Tacon. — Escorens: André , Biron, Bouvier, Chastelain, Guchet, Definod. — Ayrens: Marédial, Mermîllion. — Farges: De Bons, Rey. — Logra: Blanchet, Gaillet, Gerbel, Peney. — Pérou: Delavière, Faure, Gaud, Touvi (ouLabbé). — Ballatier: Michel. — Chalex : Branchu, Delapallud, Guiala, Monard, Rcy, Vanier, Vanery. — Maronzy : Bonnaz, Gagnouz. — Greny: Dubois. — Feif/ières: Bouffa, Garrichon, Gollet , Fol , Pottu. — Saint-Jean de Gonville: GoUavin, Definod, Dubois, Dufour, Livron, De Moniex, Nicod, Pasquet, Peney. — Mournex : Pasquet. — Thoiry: Braset, Servel. — AUemogne: Bozenet. — Badian: Pené dit Tour. — Sergy : Bourdet, Darerez, Gernier, Maire , De Sergy. — Crozet : Verchère. — Peregnin : Poncet. — Familles sans désignation d'origine : Ghapuis, De Ghoudens, Qerc, Lejeune, Moine, Tuallant.

* Weiss, Hist. des réfugiés protestants, t. II, p. 185.

• Brossard, Hist. du pays de Gex.

' Reg. de la Gorop. des Past. de Genève. 26 octobre 1685.

^ Voir, Pièces justificat., n^ XXXIl, le tableau des Directeurs des Eglises.

Pour éviter d'être trop gravement compromise par l'affluence des réfugiés qui se pressaient dans ses murs, Genève cherchait à leur procurer le plus promptement possible les moyens de gagner la Suisse ou rAllemagne. Cependant, par mesure de prudence, le Conseil crut nécessaire de réitérer l'interdiction de donner asile aux fugitifs: il ordonna de nouvelles perquisitions dans le mandement de Peney, et des paysans de plusieurs localités, chez lesquels on découvrit des réfugiés du bailliage, furent emprisonnés pendant quelques jours*. Trois Genevois, accusés d'avoir enlevé à Gex trois demoiselles protestantes, pour les aider à franchir la frontière, furent condamnés à mort par contumace, et pendus en effigie \

Malgré toutes ses concessions à Louis XIV, Genève semblait avoir le privilège de tenir constamment en éveil le fanatisme inquiet du monarque. Quelques familles réfugiées du pays de Gex avaient reçu l'hospitalité dans des villages genevois dépendants de l'ancien prieuré de Saint- Victor, et enclavés au milieu du bailliage savoyard de Ternier. Ne pouvant les atteindre directement dans cet obscur asile, Louis XIV dénonça les émigrés au duc Victor-Amédée , en lui demandant de les faire incarcérer. Le gouvernement genevois , averti à temps de cette indigne démarche, se hâta d'en prévenir les malheureux exilés, qui, avec son aide, réussirent sans doute à trouver en Suisse une pins sure retraite ^

Les émigrations des habitants du bailliage, un instant ralenties, recommencèrent en 1686 et surtout en 1687. Le gouverneur Passy, homme cupide, facilita lui-même à prix d'argent la fuite de plusieurs réfugiés^. Genève, qui, à la suite de la révo-

* Archives de Genève, Pièces histor., n^ 3776.

• Gautier, Hist. de Genève, t. XI.

» Verbal du S' Sarazin Juge de S» Victor, du 24 janv. 1686.

^ Sa trahison ayant été découverte par le gouvernement français en novembre 1686, Passy fut dégradé de noblesse, et condamné à la confiscation de ses biens et aux galères.

calîoD de l'édit de Nantes, s'élaii hâtée de renouveler alliance avec les cantons évangéliqaes, et avait fait quelques préparatifs de défense, ne craignit pas de montrer, plus ouvertement que p«ir le passé, sa sympathie pour les exilés. Louis XIV s*élant plaint au Conseil de ce que plusieurs émigrés du pays de Gex recevaient l'hospitalité dans la ville, sous prétexte qu'ils étaient en service chez des particuliers, les magistrats promirent de se conformer, autant que faire se pourrait, aux désirs du monarque; ils ajoutèrent cependant, non sans une certaine ironie, que de tout temps le bailliage de Gex avait fourni Genève de valets et de servantes, et qu'il leur serait difficile de s'en procurer ailleurs. Lliorizon politique européen, qui commençait alors à se charger de nuages, détourna l'attention de Louis XIV, et l'empêcha de tirer vengeance de cette petite bravade.

Il est difficile d'évaluer d^une manière précise les pertes que les émigrations successives occasionnées par la révocation de l'édit de Nantes firent subir k la population du pays de Gex ; les documents nous font défaut pour cette appi^ciation. Une donnée significative nous a cependant été conservée. En 1698, un homme, que sa position rend assurément peu suspect d'avoir cherchée exagérer le nombre des émigrés, M. Ferrand, intendant de Bourgogne, constatait, dans un mémoire adressé au gouvernement, que le tiers de la population protestante de sa province avait quitté la France. Ce mémoire ajoutait que dans le bailliage de Gex, pris h part, la proportion avait été beaucoup plus forte, et que, sur 1373 familles réformées qui se trouvaient dans ce pays avant la révocation, 888, c'est-b -dire environ les deux tiersy s'étaient expatriées^ Un chiffre aussi élevé fait aisément comprendre quelles pertes immenses le fatal édit de Louis XIV entraîna pour le pays de Gex. Aussi, les trois quarts de siècle qui séparèrent de l'époque de la révocation le temps où le philosophe de Fernex habita cette contrée ne purent-ils

* Hew, Hisl. des réfugiés protestants, 1. 1, p. 114.

suflBre a combler le vide causé par le départ des protestanls. Voltaire, dans sa correspondance, applique souvent au pays de Gex, avec beaucoup de justesse , l'épithèle de désert.

Comme dans le reste du royaume, la fuite des émigrés du bailliage eut pour conséquence presque immédiate la saisie de leurs biens. Par ordonnance du 21 mars 1686, l'intendant de Harlay fit mettre sous régie les possessions de tous les religionnaires fugitif, ainsi que les titres et les propriétés qui pouvaient avoir appartenu aux consistoires ; mais l'année ne s'était pas écoulée que déj^ la plupart des fermes et des maisonnements des biens-fonds abandonnés ne présentaient plus qu'an amas de décombres ^ Quatre ans plus tard, une ordonnance royale, en date du 20 décembre 1690, confisqua définitivement ces biens, dont une moitié fut attribuée à l'hôpital de Gex, ud quart à la maison de charité de cette ville, et l'autre quart ^ la maison des sœurs de la propagation de la foi ^.

Une partie des réformés n'avaient pas pu ou n'avaient pas voulu quitter le sol natal. Quelques-uns d'entre eux se plièrent aux exigences du culte catholique, et furent rangés dans la classe des nouveaux convertis ; d'autres persistèrent plus longtemps, et demeurèrent quelques années encore dans la catégorie des religionnaires.

Les premiers eurent d'abord certains avantages pécuniaires, et se virent soulagés d'une partie des charges qui pesaient sur eux ; mais ils ne purent se soustraire aux justes reproches de ceux de leurs frères qui avaient persévéré dans la profession de leur foi^, et retrouvèrent d'ailleurs bientôt une dure servitude

* Ordonnance de M"" de Saint-Hilaire , lieut. général au bailliage de Gex, publiée le 30 décembre 1686. La copie de cette pièce , ainsi que celle de l'ordonnance du 21 mars , se trouve aux archives de Genève , Pièces hist., no 3776.

• Brassard, Hist. du pays de Gex, p. 408.

^ ( Le Si" Jaques Joly de Malua nous a donné advis que Mons' Brunet curé de St-Jean luy dit en sa maison audit lieu mercredy dernier que ses

dans robiigalion d'assister à un cuite qu'ils ne comprenaient point, et qui ne leur offrait que d amers souvenirs. La repu* gnance qu'ils éprouvaient pour les pratiques de la religion qui leur était imposée se perpétua longtemps encore, et le temps n'a pu complètement l'effacer. Forcés par les agents du roi d'assister à la messe, ils imposèrent \k ce rite un nom bien énergique, la contrainte; et, pendant tout le dix-huitième siècle, presque jusqu'à nos jours, une population catholique entière a vécu en donnant le nom odieux de contrainte au sacrement de la sainte Cène , à l'acte qui avait si longtemps figuré pour ses pères le repas de réconciliation et de paix. Aller à la contrainte était pour les nouveaux convertis l'équivalent d'aller à la messe; tant avait été forte l'impression reçue par les hommes de 1686 lorsque les gardes ou les dragons venaient les. arracher de leurs demeures pour les traîner devant les autels.

Le sort de ceux qui persévérèrent dans la foi protestante était plus cruel peut-être , mais, au fond, moins triste que celui des convertis. Ils n'avaient pas à faire plier sans cesse leur conscience , et s'ils luttaient , ce n'était pas avec eux-mêmes. Ils étaient moins à plaindre que les réformés du reste du royaume, car il était matériellement impossible de les empêcher d'assister de temps à autre au culte public ; la proximité de Genève et du pays de Vaud leur donnait à cet égard une assez grande facilité*. Aussi vit -on plusieurs familles protestantes conserver long-

parroissiens luy avoyent fait plainte qu'estants allés retirer des effects qu'ils auoyent transmenés à Dardagni aucunes personnes les auroyent appelés

révoltés avec auti*es blasmes adjoustant que ledit Curé luy tesmoigna

que si nos Seigneurs souffroyent des semblables rezerches et injures quil en escriroit a Monsieur de Passy Gouverneur de Gex pour leur envoyer des Câvalliers .... j» {Perquisitions du Sieur Chastellain de Chateauvieux et Confignon, \i nov. 1685.)

' Le 17 février 1688, M^ Gallatin, pasteur do Dardagny, rapporta, dit le regist. de la Gomp. des Pasteurs de Genève, cquil vcnoit beaucoup de gens du pays de Gex communier en son Eglise. »

temps dans lear for intérieur les croyane.es réformées S jusqu'à ce qu'enfin le contact des populations catholiques ou le con&it des intérêts matériels eût éteint dans la contrée ces dernières lueurs du protestantisme.

Toutefois, ce ne fut pas sans luttes et sans combats que les réformés de Gex restés fidèles à leur culte gardèrent pendant leur vie ou transmirent k leurs enfants ce culle d'esprit el de vérité. Quelques-uns d'entre eux furent exposés à des tourments analogues à ceux dont les annales de la persécution nous offrent malheureusement de si nombreux exemples. Une fennme de la famille Poucet, de Gex, entre autres, fut torturée au moyen d'une bassinoire ardente qu'on lui plaça sur la tête dans le dessein d'obtenir d'elle une abjuration ^. Toutes les fois qu'un réformé tombait malade, le curé se rendait à son domicile accompagné de deux huissiers , le sommait d'embrasser la religion catholique et d'en recevoir les sacrements; et, sur son refus, il lui déclarait, en présence de témoins, que s'il mourait, il ferait traîner son corps à la voirie par la main du bourreau. Ces menaces, conséquences nécessaires des édits du temps, n'étaient pas toujours exécutées, et nous ne pensons pas que ce scandale juridique ait été fréquent dans le pays de Gex^, mais la menace seule n'était-elle pas une barbarie et une indignité' ?

Il nous reste à mentionner un événement qui termine d'une

' Ce fait, ainsi que plusieurs de ceux que nous venons de rapporter, noas a été transmis par M. Pictet de Sergy.

* Benoistf Ilist. de l'édit de Nantes.

' Des menaces de ce genre eurent lieu parfois jusque sur le territoire genevois. Quelques années après la révocation de Tédit de Nantes, Brillon, curé de Russin, homme audacieux et tracassier , ne se faisait aucun scrupule de venir obséder les malades, non-seulement sur le territoire de Saint-Victor, mais encore dans les maisoas de la souveraineté de Genève. Plusieurs familles de Russin , pour se soustraire aux vexations qu'il leur faisait subir, furent contraintes de se retirer dans Fintérieur du mandement de Peney. Voir les procès-verbaux dressés contre Brillon par les ordres du GonseiJ de Genève, en mai 1700. {Archives de Genève, Pièces hist., n» 4018.)

manière assez frappaole celle longue el terrible période. Peu d'années après 1 époque où il avait eu la joie de parvenir au terme de ses projets, l'évéque Jean d'Âranthon atteignit aussi la fin de sa carrière. Il mourut dans la vallée d'Abondance» le k juillet 1695, à T&ge de 75 ans. Cet infatigable champion de la cause catholique s'occupa jusqu'à ses derniers moments de consolider l'œuvre qu'il avait accomplie dans le bailliage ; quelques jours avant sa mort, dans un synode tenu à Annecy, il prit encore part à des délibérations relatives aux intérêts de l'Eglise romaine dans le pays de Gex, el une de ses dispositions testamentaires eut pour but de laisser à la postérité un monument des succès qu'il avait obtenus dans cette contrée'.

Nous ne reviendrons pas sur les divers jugements que nous avons émis au sujet de Jean d'Aranthon. Ces observations n*ont rien d'absolu ; elles ressortent d'une étude sérieuse des faits que nous avons exposés, et l'indulgence que nous devions aux vertus du prélat n'a pu nous empêcher de déplorer la part active qu'il prit aux infortunes de nos coreligionnaires, ainsi que les malheurs d'un pays livré aux fureurs de l'intolérance et de la persécution.

' Voir Pièces Justifie,, no XXXm.

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