‹ Histoire des áglises réformées du pays de GexChapitre 10 sur 25 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Durant les longues persécutions dont nous avons jusqu'ici retracé l'histoire, les habitants du bailliage avaient constamment trouvé , au milieu de leurs souffraDces , un sujet de consolation et de joie dans le dévouement évangélique de leurs pasteurs. Comprenant la grandeur et l'importance de leur tâche, ces conducteurs fidèles travaillaient avec un zèle infatigable à ranimer, soit par leur prédication, soit par leur exemple, le courage abattu de Içurs paroissiens, et à entretenir dans leurs cœurs une filiale confiance, envers le Souverain Prolecteur du faible et de l'opprimé. Mais le résultat inévitable de cette conduite devait être d'attirer sur eux toute la haine de leurs ennemis. Le clergé romain , sentant que la conquête du pays de Gex loi serait impossible tant que les conducteurs des Eglises continueraient à y exercer leur ministère, mit bientôt tout en

* Voir Piéceê justificatives, n» XIX, la réponse de Louis XIV à la lettre des «iiHons éyangéliques.

œufre pour lasser leur patience, tn les abreuvant de vexations et de tracasseries sans nombre. Aussi , lorsque, après la fin de la mission royale, la persécution se fut ralentie contre les fidèles du bailliage , elle ne tarda pas à recommencer contre les pasteors. Ces derniers se voient alors surchargés d'impôts iniques, et taïés à des sommes qu'ils sont hors d'état de payer. On leur fait un grief de continuer à yisiter leurs ressortissants. Prient-ils avec quelques-uns de leurs paroissiens au chevet d'un malade , on les accuse de tenir des assemblées illicites. L'un d*euz , contraint par la rigueur de la saison , baptise un enfant dans un village qu'une distance de plusieurs lieues sépare des temples; aussitôt il est poursuivi juridiquement pour ce foil, qu'on prétend digne de toute la rigueur des lois*.

Ces vexations de détail n'étaient que le prélude d'attaques plus sérieuses. Jusqu'à l'arrêt du 5 juin 1663, les deux pasteurs en titre de Fernex et de Sei^y, Samuel Rouph et Jacques Clerc, avaient été assistés dans leur ministère par leurs collègues Heliot , Rey, Armet et Yautier ; mais l'arrêt dont nous venons de parler interdit à ces quatre derniers pasteurs l'exercice de leurs fonctions. Cette défense, résultat des infatigables sollicitations et des déclamations mensongères du clergé romain , était censée s'appuyer sur le décret du 23 août 1662, qui, selon les représentants de la minorité victorieuse, défendait aux quatre ministres de célébrer le culte dans le bailliage. Cependant, quelle que puisse être, selon nous, l'injustice de l'arrêt de 1662, l'interprétation qu'on voulait en donner était plus injuste encore; car rien dans ce décret ne semble, aux yeux d'un lecteur impartial, autoriser une pareille conclusion. Mais les magistrats et les tribunaux de la province, complètement dévoués à la cause catholique, fournirent bientôt à ses agents des armes dont le fanatisme de la cour assurait pleinement le succès. L'arrêt du 5 juin contraignit le Conseil des Eglises à décider

' Estât praesent des Eglises R^fonn. à la Terre de Gex (mm 1064.)

qae Théodore Vautier, qui était Genevois, cesserait de prêcher. Ce pasteur, ne pouvant plus remplir de fonctions actives auprès de ses paroissiens, dut alors se retirer dans sa patrie ^ Mais ses trois collègues étant tous Français , le Conseil des Eglises , après une mûre délibération, résolut d'interjeter appel de l'arrêt qui les frappaiu II réclama pour cette instance Ta^ppui de Tavocat Loride, et Philippe Roch, député des Eglises à la cour, joignit ses sollicitations aux efforts de ce jurisconsulte '.

Durant ces démarches, en dépit des informations juridiques dirigées conlre eux par le bailli de Gex, les trois pasteurs continuèrent à exercer leur ministère au milieu de leurs troupeaux. Mais, ainsi qu'on pouvait s'y attendre, les sollicitations de la faction catholique devaient encore l'emporter auprès du Conseil, et, le 19 septembre 1664, le curé Frésier, implacable ennemi des Eglises , réussit & faire trancher la question au préjudice des protestants. Comme les décrets précédents, dont il renouvelait plusieurs dispositions, Tarrét qui fut alors rendu multipliait abondamment les prohibitions les plus vexatoires. Défense aux ministres de prendre la qualité de pasteurs, et « d'être maîtres d'école; » défense d'aller assister au culte sur les terres de Berne ou de Genève; défense aux réformés < de faire cotisations entre eux sans ordre du bailli; » défense de tenir école ailleurs qu'à Sergy et à Fernex ; défense a de faire les enterrements que soleil levant ou couchant sans plus grande assemblée que de dix personnes. » L'arrêt ordonnait en outre que les sommes nécessaires au traitement des maîtres d'école, à la réparation des églises, et à l'entretien du culte romain seraient prises sur les revenus des biens communaux, pourvu qu'elles n'excédassent pas la moitié de ces revenus. Mais la mesure la plus grave et la plus désastreuse par ses conséquences était la sanction définitive donnée à l'arrêt du 5 juin 1663 en ce qui

^ Reg. du Gons. des Eglises, 26 juin 1663.

^ ideg. du Gons. des Egtises,20 juillet et l«r août 1663.

concernait les pasteurs adjoints. Les deux pasteurs titulaires seuls étaient autorisés k prêcher et li exercer à Tavenir les fonctions pastorales dans le bailliage; ils n'avaient le droit detre remplacés que dans des cas de légitime empêchement, et ils ne devaient Têtre que par des ministres nés et domiciliés en France. L'arrêt était couronné par une disposition digne des précédentes : il mettait à la charge des réformés les frais du voyage que Frésier venait de faire à Paris pour solliciter contre eux *.

Il eût été inutile de réclamer contre cet arrêt ; les Eglises durent accepter en silence la nouvelle épreuve que leur envoyait le Seigneur, et se soumettre à la réduction du nombre de leurs conducteurs spirituels. Cependant, même alors, la sainte fermeté dont, si souvent déjà, elles avaient su s'armer pour la défense de leurs droits, ne leur fit point défaut. Usant de la faculté laissée par l'arrêt aux pasteurs titulaires d*être remplacés dans des cas de légitime empêchement , elles décidèrent de conserver dans leur sein, en qualité de pasteurs suppléants ou substitués^ deux des quatre ministres dont on avait voulu les priver. Un consistoire extraordinaire , assemblé à Sergy, et composé de délégués des différentes Eglises du bailliage, désigna César Rey et Gabriel Heliot pour remplir ces fonctions. Depuis plusieurs années, ces ministres n'ayant pu , vu la détresse de leurs troupeaux, recevoir aucun traitement, se trouvaient réduits à l'indigence ; ils furent cependant heureux de continuer à partager le sort de leurs anciens paroissiens, et le dévouement avec lequel ils acceptèrent la carrière de luttes et d'abnégation à laquelle on les conviait est , sans contredit , aussi honorable pour eux que pour les Eglises qui en furent l'objet.

Cette résolution déjouait entièrement les plans de Frésier et de ses collègues , qui avaient espéré chasser du bailliage tous

* Une copie de F arrêt du 19 septembre 1664, de la main du pasteur Rey, est conservée aux archives de Genève. (Pièces hûtoriqms^ n» 3445.)

les pasteurs adjoiols. Dans leur irritatîoD, les ecclésiastiques romains saisirent de misérables prétextes pour porter plainte à l'intendant contre les ministres. En conséquence de cette plainte, Bouchu cita, le 4 novembre. César Rey, Gabriel Heliot, ei Théodore Vautier à comparaître devant Ini h Dijon, et lança un décret de prise de corps contre Lazare Armet, qui, n'ayant plus aucune fonction à exercer, venait de se soustraire ii la persécution en se retirant à Genève \ La contumace de ce dernier fut cause de la confiscation de ses biens. Un nouveau décret de prise de corps vint frapper, au mois de décembre, Théodore Vautier, qui s'était mis, comme lui et avant lui, à Tabri des violences de leurs adversaires communs *• Les deux pasteurs substitués obéirent b la sommation qui leur était faite, et comparurent devant l'intendant ; mais les griefs allégués contre eux étaient d'une telle insignifiance, que Bouchu lui-même ne put y trouver matière à condamnation, et renvoyâtes deux ministres, en se bornant à leur enjoindre de comparaître de nouveau devant lui quand il le jugerait nécessaire.

A peine Heliot et Rey étaient-ils de retour 'dans le bailliage, que leurs ennemis, pour les punir d'avoir été reconnus innocents, présentèrent & l'intendant de faux rapports sur leur compte, dans le but de les faire surcharger d'impôts. Bouchu, toujours prêt à accueillir contre les réformés les accusations les plus invraisemblables, donna les mains à celte basse et indigne

' c Ordonnons conformément aux Arrests que Lazare Armet sera pris et appréhendé au corps et conduit sous bonne et seure garde dans les prisons royalles de la ville de Dijon , si pris et appréhendé , pour estre sinon crié à trois briefs et divers jours, ses biens saisis et annotez et commissaire estably à iceux. Gomme pareillement que les nommez Gesard Rey, Gabriel Heliot et Vaultier cy-devant ministres seront assignez comparoir en personne par devant nous en la ville de Dijon au premier jour de décembre prochain pour estre par nous procédé contr'eux ainsy qu'il appartiendra; faisons deffences à tous ministres eX autres d'intimider directement ou indirectement

les nouveaux convertis à la religion catholique > (Gopie d'assignatioii

remise à Gésar Rey.) — Archives de Genève , Pièces historiques, n^ 3445.

* ^ef, de Ja Gomp. des Past., 16 décembre 1664,

manœuvre. D'après ses ordres, la taille de Gabriel Heliot fut doublée, quoique ce ministre dût déjà payer le quadruple de ce que comportait son bien, et César Rey, qui ne possédait aucune propriété dans le pays, fut cotisé d'office à la somme de 20 livres ^

En 1665, la convocation d'un synode provincial dans le bailliage, où, depuis neuf ans, les députés des Eglises de Bourgogne ne s'élaient point rassemblés, fournit au parti catholique le prétexte de nouvelles vexations. Le synode se réunit à Sergj le 19 août et les jours suivants; Gabriel Heliot et César Rey y siégèrent en leur qualité de pasteurs substitués, et le commissaire royal, Jean-François de Bons, gentilhomme protestant, n'y mit aucune opposition. Une scène de désordre, excitée par le clergé romain , ne tarda pas k troubler les délibérations de l'assemblée. Dans le but de vexer les réformés et de faire naître du tumulte, les prêtres, les jésuites et les capucins du pays vinrent prêcher contre les fenêtres de la chapelle de Sergy, pendant que le synode s'y trouvait en séance. Ainsi qu'ils l'espéraient, cette indigne provocation excita une sorte d'émeute, qui servit de prétexte à la police pour mettre plusieurs personnes en état d'arrestation. Deux jeunes gens, entre autres, ayant essayé de délivrer un de leurs coreligionnaires qu'un prêtre venait de faire saisir par les archers, furent arrêtés eux-mêmes, traînés en prison , et condamnés à l'amende et aux dépens *.

Les adversaires des réformés , rendus plus arrogants encore par cette petite victoire, et jugeant Toccasion favorable, entreprirent immédiatement une nouvelle attaque. Â peine la session du synode fut-elle terminée , qu'ils 6rent éclater un concert de plaintes; à les entendre, de graves irrégularités avaient eu lieu dans le sein de cette assemblée , et il était ui^eot d'en empêcher le retour par une prompte et sévère répression. Malgré les ef-

* Fadum pour les sieurs Heliot et Rey. — Regist. du Conseil des Eglises. ' Notes de M. rancien archiriste Sitrdii*

forts (lu marquis de Ruvigny, dépoté général des Eglises, pour que Tautorité ue prêtât pas l'oreille à ces bruits calomnieux', le clergé obtint, au bout de quelques mois, un arrêt du Conseil royal déférant & Bouchu la connaissance de cette affaire. Bien que l'entrée des assemblées consistoriales n'eût jamais été interdite aux pasteurs substitués, l'intendant se bâta de conclure des informations qui lui furent données que Rey et Heliot avaient siégé au synode sans en avoir le droit; il entreprit, en conséquence, des poursuites contre eux, et en dirigea également contre le commissaire de Bons, coupable de les avoir admis, et accusé de plus, sur des rapports inexacts, d'avoir laissé assister â l'assemblée un ministre du pays de Yaud.

La décision de Bouchu fut le signal d'une véritable persécution contre les deux pasteurs substitués. Le 24 septembre 1666, la police envahit leurs domiciles à main armée ; les sergents et les archers fouillèrent tout ce qui s'y trouvait, comme ils l'auraient fait chez des criminels ; on plaça leurs biens sous la main de la justice, et les décrets de prise de corps lancés contre eux par Bouchu furent proclamés sur la place publique au son du tambour. Les deux accusés se rendirent à Bourg, où l'intendant les sommait de comparaître ; mais quand ils y arrivèrent, on leur apprit que leur procédure avait été renvoyée au bailli de Gex, et ils durent revenir se constituer prisonniers dans cette ville^. Une triple accusation était formulée contre eux. On leur reprochait d'avoir fait la prière à des malades dans plusieurs villages, d'avoir prêché à Sergy et b Fernex dans le courant des années précédentes , et enfin, d'avoir assisté aux délibérations du synode. Le second chef d'accusation était, à ce qu'il parait,

* Reg. du Conseil des Eglises. — Lettre de Ruvigny aux pasteurs de Gex, 14 décembre 1665.

• Notes de M. Sordet. — Reg. du Conseil des Eglises. — Relation du procès des pasteurs, écrite par eux-mêmes. (Pièce intitulée : Beschreibung des HochesbetrUbten Zustands der Reformierten Kirchen ïn dem'der Statt Genff nachgelegenen landten Gex,) Archives de Zurich, Gest. VI, 97.

le plus grave ; car les adversaires des deux ministres produisirent cinquante-sept témoins pour attester qu'ils avaient pré« ché. Heliot et Rey ne le nièrent point, mais déclarèrent l'avoir fait seulement en cas de maladie ou d'autre légitime empêchement des pasteurs titulaires, ce qui leur était permis par Tarrét du 19 septembre 1664. Malheureusement les magistrats , décidés d'avance à les trouver coupables , dirigèrent Tenquéte de la manière la plus partiale. En particulier, ils n'eurent pas honte d'altérer la déposition d'une pauvre fille d'Ornex, nommée Pernette Brochu, pour lui faire aiBrmer qu'elle avait vu le ministre Heliot prêcher à Fernex en présence du pasteur Rouph ; puis, comme elle protesta, lorsque celte déposition lui fut relue, que ce n'était point là ce qu'elle avait dit, on la jeta dans une prison , où les intimidations d'un jésuite la contraignirent, en quelque sorte, à abjurer sa foi ^

Durant leur incarcération , les deux accusés adressèrent des lettres à plusieurs de leurs collègues des Eglises réformées de France , ainsi qu'aux pasteurs de Genève , pour leur faire connaître les attaques auxquelles ils se trouvaient en butte, et pour se recommander h leurs prières; ce fut sans doute à cette source de consolation qu'ils puisèrent la force d'âme et le courage avec lesquels ils supportèrent un long et injurieux procès. Ils firent en même temps parvenir à l'intendant Bouchu un mémoire justificatif^ dans lequel, tout en réclamant énergiquement la responsabilité qu'entraînait pour eux l'accomplissement de leur charge pastorale, ils repoussaient avec fermeté les inculpations calomnieuses de leurs accusateurs *.

Après avoir subi une foule d'interrogatoires et de confrontations inutiles, les deux pasteurs furent, ay bout de vingt-huit i jours, remis en liberté sous caution; mais on leur enjoignit en même temps de partir , dans un bref délai , pour le chef-lieu de

* Notes de M. Sordet. — Factum pour les sieurs Heliot et Rey.

* Factum pour les sieurs Heliot et Rey (7 pages manuscrites de récriture àe César Rey). Arch. de Genève^ b9 3445.

la province , où TiDlendaDt lui-même devait les juger. L'avocat Roch fut aussitôt délégué dans cette ville par le Conseil des Eglises pour leur servir de défenseur; toutefois, cette démarche ne put être d^aucun secours aux accusés , qui se constituèrent de nouveau prisonniers a Dijon le 1^' décembre.

L'examen des pièces du procès fut remis li sept jurisconsultes désignés par l'intendant. Bientôt les deux pasteurs reçurent la nouvelle que leurs juges , ayant trouvé un défaut dans la confrontation de quelques témoins , se voyaient contraints de les renvoyer à Gex pour y subir de nouveaux interrogatoires. On les prévint officieusement que cet incident allait entraîner beaucoup de longueurs et de frais inutiles , en leur donnant à entendre qu'une simple adhésion de leur part aux doctrines romaines suffirait pour faire cesser cette pénible procédure et pour leur épargner bien des difficultés. La foi des deux serviteurs de Christ sortit victorieuse de cette épreuve « et ils repoussèrent avec indignation la honteuse ouverture qu'on osait leur faire. Le procès reprit alors son cours, et l'intendant décida que , si les prisonniers ne déposaient entre ses mains une caution de mille livres, ils seraient reconduits b Gex sous la garde des archers. Cette menace était effrayante pour les pauvres pasteurs ; appelés à traverser les montagnes pendant la saison la plus rigoureuse de l'année , ils avaient tout à appréhender de la brutalité de leurs gardiens durant ce pénible voyage. Mais ils reçurent, dans cette occasion, une preuve manifeste de la protection de Celui en qui ils avaient mis toute leur confiance. Instruit de leur détresse, un marchand réformé de Dijon, nommé Lambert , consentit généreusement k fournir pour eux la caution exigée par l'intendant, et les deux. pasteurs furent relâchés \

Ils ne sortaient , il est vrai , d'un cachot que pour rentrer dans un autre, et pour y éprouver de nouveau la méchanceté de

* Notes de M. Sordet, — Requête a M. l'Intendant pour'estre eslargi des priaont de I>i|oai. {Areh, d$ Genève, n*> 3445.)

leurs adversaires. Le 24 décembre, ils se remirent ^ Gez sons la main de la justice; mais, par la malice do curé qui était leur partie adverse , et qui , pendant plusieurs jours , feignit d*étre malade afin dé retarder Tinterrogatoire des témoins, la suite de leur procédure , qui pouvait être achevée en une seule séance, se prolongea plus de trois semaines.

Vers le milieu de janvier, malgré la maladie grave de l'un d'entre eux, les deux pasteurs durent repartir pour le chef-lieu de la province , et y rentrèrent une quatrième fois en prison. Enfin, le 17 février 1667, après un nouvel examen des pièces da procès , qui occupa deux ou trois audiences , et prolongea d'un mois la détention des prévenus , Bouchu se décida ^ pro* noncer leur sentence. Heliot et Rey furent condamnés k quitter le bailliage de Gex, à n'y plus rentrer sous peine àepmUùm earporellê^ et à payer chacun une amende de cent livres, applicable par moitié à l'hospice et aux écoles catholiqnes de la ville de Gex. Une amende de 200 livres fut imposée k Jean-Fran« çois de Bons, impliqué dans le procès, bien qu^il se fût acquitté de ses fonctions de commissaire royal au synode de Sei^ sans encourir aucun blâme. Enfin, outre les frais et dépens, auxquels ils étaient solidairement condamnés, Heliot, Rey et de Bons reçurent Tordre de rembourser au curé Frésier la somme de 300 livres , pour dépens faits par lui pendant la durée du procès. L'ordonnance portait cependant une restriction, assez ^ngulière en soi , mais honorable pour le caractère moral des deux ministres: c'est que ce jugement n'entrainait pour eux aucune perte de biens ni d'honneur*. La noble intervention du

* c Sans que pour raison du présent jugement lesdicts Hefiot et Rey encourent ancune notte d'Infamie ni perte de biens, i — Pilate aussi disait : € Vous ayei traduit devant moi cet homme comme excitant le peuple à la révolte, et néanmoins, l'ayant interrogé en votre présence, je ne Fai trouvé coupable d'aucun des crimes dont vous l'accusez...; je le relâcherai donc, après l'avoir châtié.» Luc, XXIII, ii, 16. — Voir Pièces justifkaiives^ n^XX, la smtence rendue par Bouchu contre les deux pasteurs.

marchaDd Lambert, qui se rendit de nouveau caution des prisonniers, permit à ceux-ci d'être élargis dès le lendemain da prononcé de la sentence ^ L'instruction de leur cause et leur captivité préventive avaient duré près de cinq mois.

De nombreux témoignages de sympathie furent aussitôt prodigués aux deux pasleurs, que, durant tout le cours du procès, leurs amis n'avaient cessé d'accompagner de leurs prières et de leurs vœux. Au reste, on n'avait point attendu le moment de leur délivrance pour leur prouver d'une manière touchante l'intérêt qu'ils excitaient. Pendant leur dernier emprisonnement à Dijon , les deux ministres avaient reçu de l'Eglise réformée de Paris un don de 50 écus, accompagné d'une lettre dans laquelle le pasteur Daillé leur exprimait la vive part prise par son troupeau à leurs longues tribulations. Précédemment déjà, un petit secours pécuniaire leur était parvenu par l'entremise de Pierre Mussard, pasteur de l'Eglise de Lyon, dont la sollicitude chrétienne et dévouée contribua beaucoup k adoucir l'amertume de leurs épreuves. Soit durant la captivité, soit depuis la délivrance de ses collègues , Mussard fut à la tête des efforts tentés pour leur venir en aide, et écrivit lui-même à plusieurs Eglises de France, dans le but de provoquer des dons destinés à couvrir les frais de leur procès. Le zèle et l'activité de ce respectable ecclésiastique parvinrent à diminuer un peu les dépenses énor* mes que la condamnation des deux pasteurs occasionnait à leurs paroissiens ^ Les cantons évangéliques joignirent probablement leurs dons à ceux des Eglises de France pour prendre aussi leur part de cette lourde charge, qui s'élevait à plus de 1,500

* Décret d'eslargissement des prisons de Dijon, daté du 18 Février 1667. (Archives de Genève, n» 3445.)

• L'Eglise de Rouen leur envoya 10 pistoles (100 livres), celle de Lyon 100 livres, celle de Tours 55, celle de Bordeaux 100, celle de Nismes 60. Les Eglises de Metz , de la Rochelle et de Blois durent aussi faire parvenir des dons. (Voir Pièces justificat.^nPXSkl, les lettres de quelques Eglises ou pasteurs aux ministres Heliot et Rey.)

Jîvres * ; c'est ce que nous permet de conjecturer un voyage que le pasteur Rey fit en Suisse au mois de mai 1667, et dans lequel il implora , en faveur des protestants du pays de Gex , la charité bien connue de leurs amis de Zurich et de Berne'.

Exilés loin des troupeaux auxquels ils avaient consacré leur vie et leurs soins , les deux pasteurs substitués se réfugièrent k Genève; mais Tétat critique dans lequel se trouvaient alors la plupart des Eglises réformées de France ne leur permettait pas de rester longtemps dans l'inaction, et l'un et l'autre affrontèrent bientôt de nouvelles luttes en recommençant un ministère actif. Gabriel Heliot rentra en Bourgogne, et devint pasteur à Beaune, dans le colloque de Dijon. Quant à César Rey, son désir de ne pas s'éloigner de ses anciens paroissiens, pour lesquels il avait conservé le plus vif attachement , lui inspira d'abord l'idée de se placer comme pasteur dans le pays de Vaud ; mais les démarches qu'il entreprit dans ce but auprès des gouvernements de Berne et de Zurich n'ayant pas éié couronnées de succès ', il se décida \k passer quelques années à Genève. Durant son séjour dans cette ville, les relations suivies qu'il ne cessa d'entretenir avec les réformés du bailliage lui permirent dé leur rendre encore , comme nous le verrons bientôt, d'importants

* Le registre du Conseil des Eglises nous apprend que les amendes et les frais de la procédure des pasteurs Heliot et Rey et du commissaire de Bons s'éleyèrent au chiffire de 1304 livres 10 sols , et que le voyage de l'avocat Roch, à Dijon, coûta près de cent livres. Les Eglises du bailliage eurent en outre à supporter des dépenses accessoires assez considérables, entre autres tous les frais de route des deux pasteurs durant leurs courses répétées de Dijon à Gex et de Gex à Dijon.

* Beschreibung des Hochesbetrubten Zustands der Reformierten Kirchen in dem.„ landten Gex, (Copie d'un récit de l'emprisonnement des deux pasteurs, terminé par une demande de secours, pour le paiement des frais du procès, et signé : 6. Helùdus V, D. Minister, 'Ixocù xpiorcû e^o'pKrrc;; Ctesar Reyus K. D. Prcsco, Christi extii.) Archives de Zurich, Gest. VI, 97. — Lettre des pasteurs de Gex au pasteur Ulrich. {Pièces justificatives, U9 XXII.)

' Voir Pièces justificatives , n» XXUI , une requête du pasteur Rey au ConseQ de Zurich.

services. Il continua même» pendant quatre ans , b faire partie du Conseil des Eglises, et, de 1667 à 1671 , sa signature figure assez régulièrement dans le registre des actes de ce corps. Selon toute apparence » obligés d'agir avec le plus grand secret et de se tenir perpétuellement en garde contre Tespionnage de leurs adversaires , les directeurs des Eglises se rendaient \k Genève toutes les fois qu'ils avaient à prendre une décision un peu importante» et y retrouvaient leur ancien collègue, qui assistait à leurs délibérations et les aidait de ses conseils. Mais, en 1671, Rey ayant été appelé à desservir l'église de Couches, dans le colloque de Chalon-sur-Saône, dut quitter définitivement ses amis du pays de Gex ; il se consacra dès lors tout entier à sa nouvelle paroisse, où il exerça son ministère jusqu'à sa mort, qui eut lieu en 1682 S Chrétien zélé, pasteur fidèle et vigilant, intrépide défenseur des droits de ses coreligionnaires , César Rey fut, sans contredit, l'un des hommes les plus distingués que les protestants du bailliage aient compté dans leurs rangs. Pendant les plus mauvais jours de la persécution, ce fut, après Dieu, en grande partie ë lui que les réformés durent de ne point perdre entièrement courage ; il ne cessa de leur donner l'exemple de la fermeté et de Ténergie, de leur conseiller une résistance légale aux attaques de leurs ennemis , et sut se multiplier pour réparer les brèches des sanctuaires. Le nom du pasteur Rey n'a point survécu aux Eglises pour lesquelles il combattit ; ce champion ignoré de la cause de l'Evangile mérite toutefois , ce nous semble, d'occuper une place honorable dans les fastes du protestantisme français , et possède certainement de légitimes droits à notre souvenir.

Durant le procès des pasteurs, et pendant les années qui suivirent, le clergé romain recommença k diriger contre les prêtes-

^ Actes du synode provincial d'IssurtiUe, tenu en juillet 1682. {Bibl. pubi de Genève*)

tants ane infinité de vexations, qai, sans avoir le même éarac^ tère de gravité que les attaques antérieures « n'en étaient pas moins excessivement pénibles pour ceux qui s'y trouvaient exposés. Le curé de Meyrin , en particulier , causait aux Eglises des alarmes perpétuelles; ce. méchant |)rétre, que sa paroisse occupait sans doule assez peu , était toujours prêt k la quitter pour ourdir contre les réformés quelque nouvelle trame * ; il se rendait fréquemment à Paris et li Dijon , et usait largement de son influence auprès des autorités pour parvenir d'une manière plus prompte à ses fins. Le clergé romain s'attachait surtout a épuiser les protestants en les soumettant ^ des taxes excessives; tantôt il persuadait à l'intendant , qui prétait presque toujours ik ses demandes une oreille facile, de déchaîner les catholiques de la moitié de la taille, et d'augmenter d'une somme équivalente les impositions des réformés; tantôt il proposait l'admission gratuite dans les communes d'un grand nombre de personnes de la communion romaine. D'autres fois on demandait la destitution de tous les fonctionnaires protestants , quoique l'arrêt d'après lequel les réformés étaient exclus des emplois publics ne dût pas avoir d'effet rétroactif, ou bien l'on intentait des poursuites contre les personnes qui allaient au prêche hors de l'Etat *.

L'intimidation était à l'ordre du jour. En 1672, des informations furent dirigées contre plusieurs habitants de la ville de Gex , coupables d'avoir chanté des psaumes dans leurs mai-*

* En disant que sa paroisse Toccupait peu, nous ne voulons pas dire qu'il ne s'occupât pas des revenus de sa paroisse ; son zèle à cet égard alla même bien souvent jusqu'à tenter de s'emparer des biens que la seigneurie de Genève possédait dans ce village, et les Conseils de la république se virent maintes et maintes fois dans l'obligation de passer à l'ordre du jour sur les lettres insolentes dont les accablait.

' Reg. du Conseil des Eglises, 20 février et 15 septembre 1666, 19 mars 1672, etc-

sons ^ Plus d'une fois, les jésuites et les religieuses enlevèreot à leurs parents des enfants et des jeunes filles pour les enfermer dans des couvents *. En 1665, Isaac Monard, ancien de Cbalex, fut poursuivi criminellement par le bailli deGex pour avoir assisté k des promesses de mariage , ainsi que sa charge I y obligeait. Daniel Rouph, ancien de Grilly,et un de ses collègues ayant, l'année suivante, accompagné le pasteur Rey chez quelques malades qu'il allait visiter à Divonne, furent, pour ce délit , condamnés par l'intendant ii une amende de 30 livres'.

Ces vexations incessantes ne laissaient, dans bien des cas, d*autre alternative aux réformés que l'abjuration ou Texii. Genève offrait un asile toujours ouvert ii ceux qu'une faiblesse bien naturelle portait h plier devant l'orage plutôt qu'à lui résister courageusement. Mais bientôt le nombre toujours croissant des émigrés du pays de Gex dans la république menaça d'épuiser entièrement les ressources de la Bourse française, qui supportait les frais des assistances accordées aux réfugiés, et contraignit à des réclamations les diacres de cet établissement. La Vénérable Compagnie s'efforça, par quelques mesures prises en faveur de la Bourse, de détruire les craintes de ses directeurs, et les secours furent continués.

Tandis que les prêtres et les fonctionnaires civils du pays de Gex travaillaient par la contrainte à la conversion des protestants, l'évéque Jean d'Aranthon poursuivait de son côté la même œuvre, avec plus de douceur, mais avec non moins d'activité. On le vit, au mois de mars 1668, arriver en personne dans le bailliage, suivi de plusieurs missionnaires. Il établit d'abord ses compagnons à Collonges , où il les laissa commencer leurs travaux ; puis , après avoir visité toutes les cures de la

* Reg. du Conseil des Eglises, 7 septembre 1672. ' Reg. de la Comp. des Pasteurs, 6 février 1666. — Reg. du Consist. de Fernex, 21 décembre 1673.

» Reg. du Conseil des Eglises, 40 novembre 1665, 27 avril 1667.

contrée, il vint les rejoindre daos ce village, qu'il avait choisi pour le centre de ses opéralions. S'il faut en croire le biographe de notre évéque, cette nouvelle mission eut auprès des habitants plus de succès que n'en avait eu la mission royale. La pompe des cérémonies romaines que l'on célébrait dans les places publiques et dans les carrefours, Téloquence du prélat, qui remplissait avec zèle les devoirs de la prédication, tout devait contribuer à réunir autour de lui, sinon de Irès-nombreux prosélytes, du moins une assez grande afiDuence de curieux ^

D'Âranthon fit encore, durant les années qui suivirent, plusieurs voyages dans le pays de Gex , s'efforçant toujours de ramener les populations dans le giron de l'Eglise romaine *. Il établit des écoles catholiques , obtint la fondation du collée de Gex, et récompensa le zèle que Bouchu mit à le seconder par la protection qu'il lui accorda auprès du pape. Enfin , il ne négligea rien de ce que put lui suggérer un dévouement véritable pour la cause qu'il défendait.

Mais si d'Âranthon réussit à s'atlirer l'estime d'une partie de ces réformés dont il opprimait les consciences , nous ne pen-

* c II n'y a pieuse industrie dont notre Evoque ne se soit servy pour détromper les peuples des fausses préoccupations qui les font entrer dans le mépris des pratiques et des cérémonies de FEglise catholique. Dans les premières Missions qui se firent au Pais de Gex, il fit dresser des autels dans les places publiques, et il y célébra la sainte Messe Pontificalement. Gela fit un merveilleux effet sur les peuples. » (Vie de /. d'Aranthon, p. 153.)

' Reg. de la Gomp. des Pasteurs de Genève, 16 juin 1671. — Vie de J. d'Aranthon. L'auteur de cette biographie raconte que le prélat réussit alors à convertir dans le pays de Gex deux ministres , et pour ne laisser aucun doute sur l'authenticité de ce fait, il ajoute qu'au moment où il écrit, l'un d'eux est encore vivant. Ge récit n'en est pas moins une pure invention, et nous sommes en mesure d'affirmer de la manière la plus positive qu'aucun des ministres du pays de Gex ne déserta la cause de l'Evangile pour céder aux sollicitations de Tévêque d'Annecy. Le biographe de d'Arantlion voudraitil dire que deux ministres étrangers vinrent à cette époque se convertir dans le bailliage? G' est possible; cependant il serait bien surprenant que nous n'eussions pu découvrir nulle part la moindre trace de cette double abjuration.

soDS pas, quoi qu'en puissent dire ses apologistes, qu'il fût par* venu ^ faire dans le bailliage un assez grand nombre de prosélytes pour changer, d'une manière sensible, la relation numérique existant entre les habitants des deux communions MMéme alors» comme en témoignent les registres du consistoire de Fernex, c'est-à-dire au moment où le protestantisme, immobilisé par une rigoureuse discipline , et combattu par tout ce que le mondeipouvait offrir de séductions, semblait ne lutter qu*avec peine contre la puissance de Rome, nous voyons les réformés du pays de Gex recevoir dans leur sein de nouveaux prosélytes, se

* On lit dans Y Histoire civile, politique et religieuse du pays de Gex, par M. Brossard , p. 403 : c La présence de révoque de Genève dans le pays de Gex, son désintéressement, son inépuisable charité, lui rallièrent presque toiu les esprits. Sa parole produisait tant d'effet que les habitants de chaque village abjurèrent de nouveau entre ses mains, et dressèrent des actes authentiques par lesquels ils s'engageaient à rester fidèles à la religion catholique, apostolique et romaine, et à en suivre les conmiandements, comme le jeûne, l'abstinence, le culte de la Vierge et des saints. Depuis cette époque, comme le prouvent les registres des communes , le pays de Gex se repeupla , et sa population resta fidèle à son culte et à son roi , tranquille et heureuse sous la double bannière de l'Eglise et de la France, y — il est difficile , ce nous semble, d'accumuler en quelques lignes plus d'assertions inexactes ou directement contraires à la vérité historique, et nous avons vraiment peine à comprendre que l'esprit de parti ait pu égarer M. Brossard d'une manière aussi étrange. Nous serions en droit de demander à Thistorien du pays de Gex pourquoi, si les choses se passèrent ainsi qu'il l'imagine , l'on dut, en 1685, s'assurer le concours'de nouveaux missionnaires pour compléter cette conversion des habitants de chaque village, déjà accomplie par l'éloquence de l'évêque d'Annecy? pourquoi les gardes du sel et les dragons de Louis XIV reçurent alors la tâche de mettre le comble à la tranquillité et au bonheur de cette population privilégiée? pourquoi, tandis que les travaux apostoliques de Jean d'Aranthon repeuplaient le pays de Gex, la révocation de l'édit de Nantes , par une coïncidence fâcheuse , rendait en même temps ce pays presque désert?... Mais, nous l'avons déjà dit, notre but n'est point polémique , et l'ensemble de notre récit contredit les assertions de M. Brossard d'une manière trop formelle pour qu'il nous soit nécessaire de les discuter longuement. Nous nous bornons donc à les reproduire en face des faits qui les démentent; c'est, à notre avis, la meilleure réfutation que nous en puissions faire.

plier k (ouïes les exigences d'une situation que leurs adversaires s'efforçaient en vain de rendre intolérable, et puiser une vigueur nouvelle dans le sentiment du danger qui les menaçait *.

A la suite des excursions missionnaires que nous venons de mentionner, Jean d'Arauthon laissa jouir les protestants du bailliage d'un peu plus de nspos, et son zèle sembla, pour quelque temps du moins, se tourner sur d'autres objets. Il exorcisait alors les glaciers dans la vallée de Cbamonix, et, si Ton en croit ses biographes, il faisait reculer tes formidables adversaires; il tonnait, dans sa cathédrale d'Annecy, contre les mascarades, ou conduisait une procession solennelle à Notre- Dame-des- Voirons. Il y avait d'ailleurs à cette époque, dans le sein même de l'EgKse romaine , et en dépit dé cette grande unité catholique en vertu de laquelle on persécutait les réformés, des tendances, ou plutôt des sectes contre lesquelles notre évéque avait beaucoup à lutter pour défendre les droits de Tépiscopat et le principe même de l'autorité. Les jansénistes d'une part et les qniétistes de Tautre s'efforçaient à Tenvi de répandre leurs doctrines dans son diocèse. Ces tentatives imparfaites et inavouées en faveur de Tindépendance religieuse trouvèrent dans Jean d'Aranthon un implacable antagoniste : « Monsieur,»

* c Melchior Jordan du village de Donsay en Dauphiné ayant tesmoigné â la compagnie les regrets et les desplaisirs quil auoit d*auoir vescu îusques a présent parmy les erreurs de leglise contraire auec le désir quil auoit il y a desia quelques années de sen tirer et denbrasser la vraye religion Dieu luy ayant fait la grâce de cognoistre la vérité a demandé très instamment la profession ouverte et publicque diceUe. La compagnie jugeant ses désirs sincères la receu a faire sa déclaration publiquement le mesme iour ou

il a suivant les ordres en face de leglise reUoncé a touttes les superstitions ausquelles il avoit par cy deuant adhéré particulliereroent au sacrifice prétendu de la messe et a promis de vivre et mourir en la profession de la vérité qu'il embrasse et de sassuiettir a la discipline obseruée en nos églises.» {Reg. du Consisi. de Femex, 9 mai 1666.) — La réception d'un autre prosélyte eut lieu le 16 mai 1666. Un fragment des registres du consistoire de Femex, conservé à la bibliothèque publique de Genève, indiqua encore 4eux autrei abjurations du catholicisme en 1676 et en 1677.

disait-il un jour h uo prêtre qu'il soupçonnait de jansénisme, <c nous sommes dans un pays ennemi des nouveautés, et où € nous faisons profession de suivre a Faveugle les décisions de < Rome sans les examiner. » Ce mot, qui du reste caractérise ce prélat mieux que tout ce que nous avons pu dire jusqu'à présent, suffira pour faire comprendre quelle importance il dut mettre à réprimer les deux sectes en question.

Mais, à défaut de Tévéque, les agents laïques de Tautorité semblaient preudre à tâche de prouver aux réformés du pays de Gex que la tranquillité n'était pas faite pour eux. Les employés de la gabelle redoublaient de tyrannie dans leurs perquisitions; toute une armée de préposés, portant le nom de gardes du sel^ était sans cesse à la piste des contraventions apparentes ou réelles ; et lorsque des habitants de la religion réformée se trouvaient prévenus d'un délit quelconque, les menaces les plus terribles, et, au besoin , les traitements les plus cruels étaient invariablement employés dans le but de les contraindre à l'abjuration. Ces procédés violents ne demeuraient pas bornés aux seuls ressortissants de la France, et les sujets genevois, spécialement ceux des terres de Saint-Victor et du Chapitre, étaient exposés aux mêmes avanies et aux mêmes vexations. Des faits de cette nature sont trop iirdividuels pour trouver place dans notre récit; mais ils sont trop importants pour que Ton puisse en faire une complète abstraction ; car, quelle que pût être, à cette époque, la rigueur du gouvernement à Tégard des inapôts indirects, il est impossible de ne pas voir, dans le désir d'obtenir à tout prix des conversions et de lasser la patience des réformés, le mobile secret de tant de persécutions et de menaces ^

* Nous indiquerons ici quelques faits à l'appui de notre assertion : Le 27 octc^re 1674, < M. Dufour a représenté, » dit le registre de la Compagnie des Pasteurs de Genève, « que le S"^ Roch, pasteur en la terre de Gex, luy a dit qu'une femme Vuaillet de ces quartiers là estant en prison à Gex pour le sel et n'ayant de quoy porter les fraix, est sollicitée de se révolter soubs promesse qu'elle sera élargie. » Le même fait est attesté par le registre du

Cependant d'Âranthon n'avait mis en oubli ni ics intérêts d« ia religion catholique dans le pays de Gex, ni ses propres prétentions sur les biens d'Eglise que la république de Genève y possédait. Ce double but lui fit entreprendre au mois de juin 1680 un second voyage à Paris. L'accueil qu*il reçut de toute la cour, el spécialement du roi, dut lui faire espérer encore plus de succès qu'il n'eu obtint réellement. Louis XIV lui donna deux commissaires chargés d'examiner ses prétentions, et l'un d'eux était ce même Poncet qui l'avait si bien servi dans l'affaire de la démolition des temples. A cette faveur on joignit des dons

consistoire de Femex. — Le 14 février 1674, Edouard Harvey de Montaigu, jeune seigneur anglais demeurant à Genève , fut enlevé à Châtelaine par deux employés au service de France ; heureusement ce jeunehomme parvint à s'échapper au bout de quelques jours , et ses ravisseurs , qui étaient Genevois de naissance, furent condamnés par contumace, Fun à la peine capitale , Fautre au bannissement. — Au mois de mai 1676 , un homme du Petit-Saconnex et sa femme ayant été soupçonnés d'avoir introduit du sel sur le territoire français , tous deux furent incarcérés à Gex , et probablement soumis à d'insidieuses sollicitations , puisque la Vénérable Compagnie fut pressée d'intervenir en leur faveur. — Vers la fin de la même année, les préposés saisirent un petit sac de sel chez une fenmie du hameau de Malagny ; ils la conduisirent aussitôt en prison à Gex , et, pendant la route, l'un des gardes lui dit que si elle changeait de religion , elle et ses enfants , on ne leur ferait ritn. — Les registi'es de la Compagnie des Pasteurs nous relatent encore les deux faits suivants : c 13 Avril 1677. M. Viollier (pasteur de Moins) a représenté par ordre de M. le premier syndic que lundi dernier les gardes du sel ont été à Moins où ils ont commis divers excès notamment en la maison de l'officier chez lequel ils renversèrent son râtelier et sa vaisselle (et ont) respandu du lait et de l'huile. Qu'ils furent aussi chez luy où ils fouillèrent partout et mesme entrèrent au temple où ils cherchèrent dessus la voûte et en bas. Qu'ils ne trouvèrent point de sel dans aucune maison. » — € 28 Novembre 1678. M' PeiTot ayant représenté qu'une fille de Russin estant aux prisons de Gex jooMr avoir pris du sel à Genève, et qu'elle est réduite à cette extrémité, ou d'estre fouettée et maixpiée au front, ou de changer de religion, à quoi on la sollicite, et que d'ailleurs elle est fort pauvre ; pour la retirer, il sera nécessaire de lui procurer quelque charité. » — Voir aux archives de Genève , Pièces historiques^ n» 3624 , les informations ou enquêtes de plusieurs magistrats genevois au sujet des excès commis par {«s gardes du sel sur le territoire de la république.

en argent que notre évéque accepta ; mais ce fiit , en définitive, tout ce que Ton put faire pour lui. Malgré la bonne volonté du monarque, les droits de la Seigneurie de Genève remportèrent, pour cette fois du moins, sur les réclamations du prélat.

Toutefois d'Aranlhon profila de sa présence b Paris pour intéresser les dévots de la cour aux fondations de bénéficence et de prosélytisme qiii existaient déjà ou qu'il désirait établir dans celte partie de son diocèse. Il obtint des princes de la maison de Condé une pension annuelle de 500 livres pour les religieuses ursulines et les Filles de Ja Charité de Gex; il reçat do roi un don de 4000 livres ; enfin , au dire de son biographe, l'argent se multipliait dans ses coffres sans qu'il sût trop lui* même comment s'opérait ce miracle d'un nouveau genre*.

Jean d'Aranlhon obtint encore du roi dans ce voyage la fondation d'une maison dite de la propagation de la foi^ que Louis XIV établit ii Gex pour favoriser les travaux de l'évêque, maison qui ne tarda pas a devenir le dépôt central de tous les enfants du sexe féminin que l'on enlevait à leurs parents réformés. Les lettres patentes d'établissement, données h St- Germain en Laye au mois d'avril 1681, ne furent que la confirmation des arrangements pris par l'évéque durant son séjour il Paris ^. Ce fut dans cette maison de la Propagation de Gex

' c Les dépenses qu'on fait à Paris mirent en peine le Chanoine qui gou^ vemoit la bourse de* TEvêque, parce qu'il voyoit qu'il ne lui restoit plus que fort peu d'argent. L'Evêque le voyant extrêmement pensif, lui dit : Qu'avez'vous? N'est-ce pas la bourse qui vous met en peine, parce que nous n avons apporté de Savoye que 4000 livres. Le Chanoine confessa que c'étoit cela même. A quoy le Prélat répliqua : Vivez en paix, à cela prè^Dieu m'a détourné de l'esprit la pensée de devenir riche ; mais aussi ne m'a-t-d laissé jamais manquer de rien. Je vous diray à ce sujet que j'ay trouvé une fois dans un de mes coffres vingt pistoles , sans avoir jamais pu sçavqir d'où elles y étoient venues, Vou^s verrez donc que Dieu aura soin de nous. En effet, ^quinze jours après , l'Agent de Savoye à Paris lui apporta cent pistoles de la part de Madame Royale, et quelques jours après l'Internonce du Pape, lui apporta 1600 livres de sa part. » (Vie deJ. d'Aranthon, p, 273.)

' Voir Pièces justificatives , n<» XXIV, les lettres patentes de rétablissement

que la célèbre Madame Guyon vinl s'établir Tannée suivante, avec le but avoué de s'y consacrer à Tœnvre dont cet établisse-' ment était l'organe, ou plus probablement pour se rapprocher du Père Lacombe , qui demeurait alors à Thonon, et pour travailler de concert avec lui ii répandre leurs doctrines quiétistes dans Genève et dans ses environs. Mais son séjour à Gex ne fut pas de longue durée, et bientôt elle quitta cette ville pour ThonoD. Cette conduite attira sur elle Tattention de l'évêque, et provoqua dans la partie catholique du diocèse des débats dont nous n'avons pas à nous occuper.

En face du redoutable ensemble d'attaques , de sollicitations et de menaces par lesquelles on cherchait h les accabler, la plus grande partie des protestants du bailliage surent se montrer fermes dans la profession de leur foi , et déployèrent , pour la défense de leurs Eglises, une énergie et une constance qui durent leur concilier l'estime secrète de leurs adversaires. Cornbattus à la fois par un clergé fanatisé, par un évéque habile et influent, par un souverain tyrannique, les réformés du pays de Gex soutinrent, l'Evangile à la main, cette lutte inégale, et triomphèrent des séductions mises en œuvre pour les placer sous le joug de Rome. Du reste, ils se faisaient encore illusion jusqu'il un certain point sur les dispositions de Louis XIV à leur égard, et persuadés que des rapports mensongers ou inexacts l'avaient excité à sévir contre leurs Eglises, ils aimaient h nour^ rir l'espoir que, mieux informé» ce prince apporterait peut-être quelque adoucissement aux rigueurs dont il les accablait.

^e la Maison de la Propagation. — Par un acte de consentement qui fut annexé aux patentes , Jean d' Aranthon accéda « à rétablissement que Sa Majesté Très Chrétienne désire de faire d'une Maison pour les Nouvelles-Ca- ^oliques dans la viUe de Gex, en attendant qu'on la ptùsse fixer dans là VUk de Gtnève.i Cette phrase significative montre combien les intérêts des Eglises du pays de Gex touchaient de près à ceux des Genevois. — Cramer^ Extr. des Reg. du Gonsist. de Genève. 7 et 14 juillet 1681.

Parvenir à présenler au roi un exposé fidèle de leur situalioD, et rétablir ainsi devant ses yeux les faits sous leur vrai jour, était, en conséquence, la préoccupation constante des directeurs des Eglises. Maintes fois ils fouillèrent les archives de Dijon ou de Berne, soit pour recueillir le texte des décrets sucessivement rendus contre eux, soit pour démontrer, pièces en main, leur droit clair et incontestable d'exercer librement le culte évangélique dans le bailliage^; maintes fois ils transmirent le résultat de leurs recherches à Tavocat Loride et au marquis de Ruvigny, qui continuaient ii leur témoigner la plus vive sollicitude, et chargèrent ces amis dévoués de défendre les intérêts de leurs Eglises auprès des ministres ou du Conseil du roi; maintes fois aussi, malgré Tinsuccès des démarches antérieures des cantons évangéliques, ils s'efforcèrent de déterminer ces Etats à de nouvelles tentatives en leur faveur auprès de la cour. En 1668, César Rey, alors réfugié h Genève, croyant s'apercevoir que les circonstances devenaient plus favorables, se hâta de réclamer d'une paanière pressante l'intercession du gouvernement zurichois: cAu nom de Dieu, Monsieur,» écrivit-il au pasteur Ulrich, <i puisquil ne sagit q.ue de presser et d'intercece der, et que nos ennemis croyent que nous obtiendrons, il faut « suyvre ceste voye ; je vous conjure par les compassions de c Dieu et par Tinterest de son Eglise dinsinuer fortement la ce chose et Dieu qui ouure ceste porte a ses poures fidelles souf- <c frants rendra efficace Tintervention des hommes pour la restau- < ration de sa Sion, et mettra par ce moyen en nos bouches des (( cantiques de recognoissance et d'exultation * à . Quelques an-

* Reg. du Conseil des Eglises, 11 mars, 29 sept. 1665; 13 mars 1669, 25 juin 1672, etc. —Les avocats Duval et Roch, et surtout le pasteur Rey, mirent beaucoup d'activité à ces recherches. On conserve aux archives de Berne et de Genève les copies de plusieurs documents officiels concernant les Eglises de Gex, transcrites de la main de ce dernier.

* Lettre de Rey au pasteur Ubrich, 8 févr. 1668. {Archiv. de Zurich^ ^st. VI, 71.)

nées après, en 1671, ei plus tard encore, en 1674 el en 1675, les chefs des Eglises supplièrent pareillement le Conseil de Berne de recommencer à plaider leur cause auprès du cabinet de Versailles. Mais, comme il est facile de le comprendre, malgré rajDfection de Zurich et de Berne pour les réformés du pays de Gex, ni Tune ni Taulre des deux républiques ne jugea convenable d'accéder aux désirs qu'ils exprimaient , et il ne fut pas donné suite k leurs demandes*.

Dès 1665, de sérieux efforts furent entrepris par les protestants du bailliage pour porter remède à la perturbation causée dans leurs Eglises par les événements des années précédentes. Une heureuse impulsion fut donnée h cet égard par le synode provincial de Bourgogne , qui , ainsi que nous l'avons indiqué plus haut, se réunit à Sergy le 19 août et les jours suivants. Cette assemblée, à laquelle assistèrent, outre les députés des Eglises du colloque de Gex , onze pasteurs et dix anciens des colloques voisins , eut surtout k s'occuper d'intérêts généraux. Elle discuta, mais en le renvoyant à un prochain synode, le projet si souvent abandonné de Torganisatiou d'un collège pour la province ; elle prit quelques mesures dans le but d'assurer la conservation des papiers qui concernaient l'ensemble des Eglises, et qui étaient confiés à la garde du consistoire de Sergy. En outre , chaque Eglise fut exhortée à faire connaître par des mémoires les événements les plus notables qui se passeraient dans son sein, et à les transmettre h celle de Lyon, chargée du soin de les conserver. Toutes les Eglises reçurent aussi l'injonction de tenir un inventaire exact de leurs propres archives.

Quelques-unes des décisions du synode furent plus spécialement relatives aux Eglises du bailliage. Outre les jeunes gens auxquels une fortune indépendante permettait de se vouer ^ l'étude de la théologie , un proposant était constamment entretenu par la province de Bourgogne dans l'une des acadé-

' Regist. du (Conseil des Eglises.

mies du royanine; rassemblée disposa de celte bourse en faveur de Pierre Roch, de Gex, qui succéda plus tard à Samuel Roupli dans la chaire de Feroex. Le synode nomma encore une commission chargée de Texamen et du règlement des comptes de celles des Eglises du bailliage que les derniers événements avaient subitement privées de leurs pasteurs. Enfin , tout en exhortant les troupeaux h payer h leurs conducteurs spirituels la pension qui leur était due et les arrérages considérables qui s^étaieot accumulés, il engagea les ministres ii user de patience, à se contenter du plus strict nécessaire, et à remplir , avec plus de zèle encore que par le passé, leurs fonctions pastorales dans les nombreuses paroisses dont le soin leur était confié*.

Les mesures pleines de sagesse que venait de prendre le synode de Sergy contribuèrent à rétablir, autant que faire se pou« vait, la régularité et l'ordre dans Tadministration des affaires ecclésiastiques. Des détails circonstanciés nous sont fournis à ce sujet, soit par les actes du consistoire de Fernex, soit par ceux du Conseil des Eglises. Les registres des délibérations consistoriales, ainsi que ceux des baptêmes, des mariages et des décès, recommencèrent depuis cette époque à être tenus régulièrement et furent conservés avec soin. Quant aux archives du Conseil des Eglises» vu l'importance de ces documents et la nécessité de les placer hors de Tatteinle du parti catholique, elles furent, à ce qu'il parait, transportées à Genève. Du reste, pour se préserver de l'espionnage de leurs ennemis, c'était à Genève, et souvent sous le couvert de pasteurs genevois que les directeurs des Eglises étaient forcés de se faire adresser toutes les lettres importantes qu'ils recevaient de leurs frères du dehors; et c'était également h Genève qu'ils devaient se rendre pour y faire réponse. Un tel état de choses était trop anormal et entraînait, vu les chétives ressources des réformés, des dépenses trop ex-

^ Actes du Synode de la province de Bourgoigne et iointes tenu au lieu de Sergier pays de Gex, etc. (Bihlioth. pubL de Genève,)

cessives pour pouvoir se prolonger longtemps; aussi, le 11 novembre 1665, cpour le bien et soulagement des Eglises, » les directeurs durent-ils prendre , non sans tristesse, la résolution < de s'abstenir de faire voyage audit Genève » si non en cas « d^urgente nécessité. » César Rey fut alors chargé d'aller seul retirer les lettres et d y répondre au nom du Conseil, sauf pour les cas les plus importants , dans lesquels il devait en référer à ce corps.

Depuis son exil, Rey se constitua le gardien des papiers des Eglises , et les soins vigilants et consciencieux qu'il prit pour leur conservation ne furent pas entièrement inutiles ; car un certain nombre de lettres, adressées aux pasteurs et aux anciens du bailliage, ont échappé à la destruction, et sont aujourd'hui déposées aux archives de Genève *.

La violence et la durée de la persécution avaient forcé les membres des Eglises d'enfreindre sur beaucoup de points les prescriptions de la discipline ecclésiastique; depuis 1665, on prit la résolution de s'y conformer à l'avenir le plus scrupuleusement possible. Des anciens furent nommés dans chacune des localités x)ji il en manquait, et l'on dressa une liste générale de ces fonctionnaires. Quatre anciens de chaqtâe vieux ministère^ c'est-à-dire de chacune des anciennes paroisses , furent tenus de se rendre à Fernex les jours de service divin pour assister à la séance du consistoire qui suivrait le culte. On leur enjoignit de veiller à ce que les enfants et les domestiques fréquentassent les sermons et les catéchismes, de visiter les cabarets à l'heure de la prédication pour engager les personnes qu'ils y trouveraient }k se rendre au temple, de faire soigneusement « rapport sur les

^ c Le S^* Gezar Rey cy deuant nostre Ministre estant sur le poinct de se retirer en l'église de Couches ou il est appeUé il nous a représenté les pa~ piers dont il estoit saisy lesquels ont esté remis au coilre suiuant linuentaire qui en a esté faict et signé cejourd'huy , et ledit coffre a esté porté en la maison du S^* Pierre VioUier Marchand couteher.» (Regist, du Cons. des Egli-ses, 23 avril 1671.)

jeux de cartes , danses et autres desordres ^ s» Selon toute apparence, des résolutions analogues furent adoptées par le consistoire de Sergy. L'usage des marreauxj ou médailles de communion, précédemment en vigueur dans le bailliage , fut rétabli, et Ton interdit aux fidèles d'aller participer aux sacrements hors de l'Etat».

Les deux consistoires rendirent à la même époque relativement à Tamélioralion des mœurs» aux exigences du culte et à divers points d^administration intérieure beaucoup d'autres décisions dans Ténumération desquelles nous ne pouvons entrer. Nous mentionnerons en revanche une résolution intéressante adoptée par le Conseil des Eglises. Conformément aux recommandations réitérées des synodes de la province, ce corps décida , en 1667, de faire rédiger un exposé historique des épreuves et des persécutions auxquelles les Eglises du bailliage s'étaient trouvées en butte pendant les années précédentes. L'exé* cution de ce travail fut confiée au pasteur Rey, qui était tout particulièrement qualifié pour l'entreprendre'. Par une curieuse coïncidence, peu de temps après la délibération du Conseil des Eglises, dont il n'était point instruit, le pasteur Pierre Mussard,

« Regist. du Ck)nsist. de Fernex , 28 octob. 1665 , 3 juin 1666 , 27 mars et 18 sept. 1667.

' « Suyuant larticle du Sinode la distribution des marraux sera faite a chaque parroisse ressortissant de la dite Eglise d'une mesme marque pour en après commencer a les distribuer par les anciens de chacune des dites paroisses a noel prochain.» {Reg. du Consist, de Fernex, 18 sept. 1667.) — < La mesme compagnie désirant conformément au résultat du dit Sinode (deBuxi) restablir l'usage des Marreaux pour la communion à laS^eCene,... pour pouruoir aux autres desordres qui peuuent provenir de ce que les membres des Eglises qui se receulient présentement en ce lieu, y viennent faire rarement leurs exercices de religion, soubs prétexte qu'ils les peuuent faire riere Suisse ou Geneue , dont ils sont voisins , continue de les exhorter vivement de venir faire à l'ordinaire leurs dits exercices en ce mesme lieu, etc.» {Ibid., 4 oct. 1671.) — Voir, sur les marreaux, le Bulletin de la Soc, d'Hist. duprotest. français, 1. 1, p. 139, 236, 342 et 423, et t. II, p. 13.

' Regist. du Gons. des Eglises , 29 avril 1667.

chaîné kii-méroe de recueillir des documeols sur Thisloire du protestantisme daus la province, pressa vivement son collègue Rey d'écrire une relation des malheurs dont les réformés du bailliage avaient été victimes^ Nous ne savons si le pasteur proscrit put terminer ce mémoire* dont il se montra disposé ii entreprendre la rédaction. En tout cas , c'est probablement à la plume de César Rey qu'il faut attribuer une brochure anonyme publiée en 1667, sous le titre: Estât des Eglises reformées du Bailliage de Gex^ et destinée à faire connaître au dehors la triste situation des protestants de la contrée *.

C'était, en effet, du dehors seulement que ces derniers pouvaient attendre protection et assistance ; et la misère dans laquelle ils se trouvaient plongés leur imposait la pénible obligation de recourir fréquemment à la charité de leurs'frères en Christ. Leurs appels, il est vrai , ne restèrent jamais sans réponse , et parfois même les amis des Eglises, prévenant généreusement leurs demandes, attestèrent ainsi qu'ilsétaient loin de regarder leurs sollicitations comme importunes. Tel fut le cas des protestants de Hesse-Cassel , qui , en 1665, chargèrent le pasteur Ulrich de faire parvenir dans le bailliage une somme de 800 écus, nouveau témoignage d'affection que les réformés du pays de Gex reçurent avec une émotion profonde et une vive gratitude'.

* cVous aurés peut estre veu,» lui écrivit-il, cdans les Actes de nos Synodes une commission qu'il leur a pieu me donner, c'est de compiler un narré des euenemens les plus mémorables des choses qui sont arriuées depuis quelques années à nos Eglises : les accidens du paîs de Gex , quorum pars magna fuisti, sont des plus considérables, h tous prie aux heures de votre loisir , d'en faire une descripsion succincte et de me la vouloir adresser, assauoir depuis la démolition de vos temples iusques au temps de votre sortie. Personne ne sait mieux que vous cette triste histoire où vous aués eu tant de part. Je vous en aurai beaucoup d'obligation, i

• Broch. de 12 pages A®, suivie du texte des arrêts des 23 août 1662, 5 juin 1663, et 19 septemb. 1664, formant H pages i^. Le seul exemplaire que nous connaissions de celte pièce fait partie de la bibliothèque de M. F architecte Blavignac.

' Les archives de Zurich renferment les copies de deux lettres écrites à

Gependanl, quoique abondants* les dons reçus par tes Eglises étaient loin de suffire à tous leurs besoins, et, sans parler des frais et des amendes résultant des procès continuels que les protestants avaient à soutenir contre leurs adversaires, Tensemble des dépenses utiles, et même indispensables, auxquelles ils se trouvaient astreints, dépassait souvent de beaucoup les faibles ressources dont ils pouvaient disposer. Il n^élaît pas possible, sans de grands frais , d'envoyer des députés aux synodes de la province; néanmoins, sentant plus que jamais la nécessité de resserrer étroitement les liens qui les unissaient aux autres Eglises du royaume, les réformés du bailliage mettaient une grande importance à se faire représenter aux assemblées synodales; et, dans une période de dix années, de 1669 a 1678, ils y envoyèrent des délégués ii cinq reprises différentes'. Les Eglises devaient, en outre, payer les honoraires des avocats et les voyages des députés chargés de défendre leurs intérêts; elles devaient contribuer pour l'académie et pour Tentretien d'un proposant ; elles devaient assister Içurs pauvres , dont on cherchait constamment à exploiter la misère pour les entraîner au catholicisme; elles devaient enfin pourvoir au traitement des maîtres d'école et des pasteurs de Sergy et de Fernex.

Celle dernière obligation fut, on le comprend, l'une de celles dont les Eglises s'acquittèrent avec le moins de régularité. Dès longtemps habitués aux privations, les pasteurs connaissaient trop bien l'indigence de leurs troupeaux pour vouloir la mettre h son comble en exigeant tout ce qui leur était légitimement dû; et si, bien des fois, il est vrai, la détresse ii laquelle ils se trouvaient réduits eux-mêmes les contraignit de réclamer d'une ma-

cette occasion par les pasteurs des Eglises de Gex aux pasteurs de Casse] et au surintendant des Eglises de Hesse, ainsi que d'une lettre de G. Rey à M. Fischer, ministre du saint Evangile auprès de S. A. le landgrave de Hesse. Voir la première de ces lettres, Pièces Justifie, jq9 XXV.

' Aux synodes provinciaux d'Issurtille en 1669 et en 1678 , de Buxi en 1671 et en 1673, et de Bourg de Cours en 1675.

iiière pressante leur modique salaire , ces dignes ministres de Christ n^en surent pas moins vivre de sacrifices, donnèrent l'exemple du plus noble désintéressement, et, pendant plusieurs années, ne reçurent d'autre récompense de leurs travaux que Tap* probaùon de leur conscience et raffeclion de leurs paroissiens. Eu 1667, au moment de leur départ pour l'exil, les deux pasteurs chassés par Bouchu n'avaient point touché de traitement depuis le milieu de Tannée 1 662 ; et, après leur bannissement, UD temps assez long s'écoula encore avant que les Eglises fussent en état de reconnaître, par une modeste rétribution, les services qu^ils leur avaient rendus^

Malgré la longue série de difficultés et de luttes endurées par Gabriel Heliot et par César Rey, de nouveaux ministres de l'Evangile ne lardèrent pas il venir recueillir l'héritage de leurs épreuves et de leur indigence, et à occuper les pbces que leur expulsion laissait vacantes. Deux jeunes gens delà contrée, Pierre et Louis Roch, avaient, peu de temps avant la démolition des temples, formé le projet d'embrasser la carrière ecclésiastique, et de vouer leurs talents et leurs forces au service des Eglises de leur pays natal. Vers le milieu de l'année 1667, ils terminèrent leurs études de théologie, et après avoir subi d'une manière satisfaisante les épreuves d'usage devant le synode de la province , ils furent consacrés au saint ministère dans l'Eglise de Lyon par le pasteur Pierre Mussard. César Rey, présent à cette cérémonie, eut la joie d'imposer aussi les mains h ces nouveaux combattants appelés à lui succéder dans l'arène où il avait si longtemps lutté pour la défense du pur Evangile*. Les deux jeunes ministre^, entrèrent immédiatement dans le champ de travail que leur assignait le Seigneur , et , bien qu'ils dussent simplement résider dans le bailliage eu qualité de substitués^

* Registre du Conseil des Eglises.

* Le registre du Consistoire de Fernex renferme les copies de divers certificats et lettres de recommandation , remis par le Consistoire de Lyon à Pierre Roch, à l'occasion de sa consécration au saint ministère.

sans pouvoir y exercer de fonctions actives en temps ordinaire, leur arrivée n'en fut pas moins» pour la population prolestante* un sujet de bénédictions et de vives actions de grâces envers Dieu. Le ministère de Pierre Roch fut spécialement affecté à TElglise de Fernex , et celui de son collègue à TEglise de Sergy. Mais, vers la fin de l'année , Jacques Clerc , pasteur de cette dernière paroisse, étant mort h la suite d*une longue maladie, Louis Roch lui succéda comme pasteur en office des Eglises qui se recueillaient k Sergy. Le poste de ministre substitué dans cette dernière paroisse demeura dès lors vacant, et malgré tous les efforts du Conseil des Eglises, il ne fut pas possible d'arriver \k le repourvoir'.

En résumé, dans l'espace de quelques années, et malgré les attaques incessantes de leurs adversaires, les protestants du pays deGex avaient, grâce au secours d'En-haut, réparé une grande partie des maux causés par la persécution. Us avaient réorganisé leur constitution ecclésiastique, remis en vigueur la discipline, resserré leur union avec les autres Eglises ; leur situation était devenue un peu moins précaire; trois pasteurs, enfin, restaient à leur tête, et les efforts de ces conducteurs dévoués allaient, pour quelque temps eucore, maintenir dans la contrée le flambeau de la réforme.

Une autre entreprise, qui se rattachait aussi au plan de restauration poursuivi par les chefs des Eglises, préoccupait vivement à la même époque les réformés du bailliage: c'était la construction de deux temples à Sergy et à Fernex. Depuis la démolition des autres lieux d'assemblée, toute la population protestante était obligée de se réunir dans les chapelles de ces deux localités; et, bien qu'il fût matériellement impossible à la majeure partie des fidèles de profiter d'une concession aussi illusoire, le nombre des habitants des villages voisins qui affluaient chaque dimanche à Sergy et à Fernex était trop considérable, et les salles de culte trop petites pour que le service divin pût s'y célébrer avec ordre et bienséance. Quoique mal observé, l'arrêt

* Regist. du Conseil des Eglises, 20 novembre et 15 décembre 1667.

da 19 septembre 1664, qui interdisait aux protestants du bailliage la fréquentation des Eglises de Berne et de Genève, leur avait fait sentir d'une manière plus pressante encore la nécessité de porter remède à cet état de choses. Aussi, dès Tannée suivante, les réformés, dont tous les efforts antérieurs pour obtenir la concession de quelques nouveaux lieux de culte étaient demeurés infructueux, formèrent-ils le projet de remplacer par des édifices d'une grandeur convenable les petites chapelles dans lesquelles ils se réunissaient. L'avocat Loride et le marquis de Ruvigny furent chargés par les directeurs des Eglises de faire auprès du Conseil royal les démarches nécessaires pour en obtenir Tautorisation.

Une semblable mission était moins facile Ik remplir qu'elle ne le paraissait peut-être au premier abord, c Je ne vous celer lerai pas,» écrivit bientôt Loride au pasteur Rey, cque comme c d'un costé on rend facilement des Ârrests contre nous pour c nous priver de nos droits» d'un autre, lorsqu'on nous a fait « quelque mal , et qu'on nous laisse quelque consolation très « légère, on ne laisse pas cependant quelques fois de conserver «t la pensée des moyens de nous en frustrer, ou quoi que ce soif c d'en retarder Texecution un si long temps qu'on nous ennuyé «t autant que Ton peut, pour tacher de nous faire abandonner c la poursuite de ce que nous demandons*. » Les prévisions de Loride se réalisèrent jusqu'k un certain point , et, pendant plusieurs mois, le gouvernement, qui n'avait, au fond, aucun intérêt ïk repousser la modeste requête des réformés de Gex, mit leur patience à l'épreuve en refusant de répondre à leur demande. Les sollicitations persévérantes et réitérées des mandataires des Eglises, soit auprès du secrétaire d'Etat de la Vrillière, soit auprès de Boucbu, triomphèrent enfin des dispositions peu bienveillantes de ces hauts fonctionnaires, et, le 12 décembre 1665, un arrêt royal, accordant l'autorisation demandée,

* Lettre de Loride à C. Rey, 10 avrfl 1665. {Archives dé Genève , Pièce» hist., n«> 3436.)

fit cesser les inquiétudes des réformés du bailliage sur l'issue de cette affaire. Toutefois, en leur annonçant cette bonne nouvelle , Ruvigny les engagea à profiter sans retard de la peratiission qui leur était donnée , de peur qu'un changement dans les dispositions du pouvoir ne vint à la faire retirer, ou que de nouvelles vexations ne la rendissent inutile*.

L'obligation de mettre immédiatement la main à l'œuvre pour la construction des deux temples plaçait les Eglises dans une position très-embarrassante. D'un côté, cette entreprise, il était facile de le prévoir, allait nécessiter des frais considérables ; de l'autre, les habitants du bailliage se trouvaient sans aucune ressource pour y subvenir; car ils n'auraient pu, sans la dernière imprudence, consacrer à la construction projetée la faible somme gardée en réserve par leurs directeurs pour l'entretien du saint ministère.

Le seul parti qu'ils eussent 2i prendre pour sortir d'embarras était de recourir encore à l'assistance généreuse de leurs frères de l'étranger. Ils se décidèrent , non sans répugnance, à employer ce moyen, et, au mois de février 1666, le pasteur Rey partit pour quêter en Suisse. Le bienveillant accueil qu'il reçut, soit à Berne, soit à Zurich, soit a Baden, où la Diète était alors assemblée, lui prouva tout l'intérêt que les villes évangéliques continuaient à porter aux fidèles du bailliage. Les cantons apprirent avec joie la permission donnée par le roi de construire les temples; ils s'empressèrent de s'intéresser, parleurs offrandes, à cette entreprise ; et le gouvernement bernois auto-

' Voir Pièces justificatives , n^ XXVI , les lettres du marquis de Ruvigny aux pasteurs de Gex. — Lettre de Louis XIV à F intendant Bouchu pour permettre aux réformés du pays de Gex de construire deux temples à Sergy et à Femex. — Ordre de Louis XIV enjoignant au bailli de Gex de fixer remplacement des temples de Sergy et de Femex. Ces pièces , datées Tune et Fautre du 12 décembre 1665, et revêtues de la signature autographe de Louis XIV , se trouvent aux archives de Zurich , où elles furent apportées par César Rey. Nous donnons, Pièces jmtificutives , n^ XXVII, le texte de la dernière.

risa le député des Eglises ii faire , c dans toutes les villes et châteaux » de son territoire, une collecte en faveur des édifices projetés ' .

Les fonds que Rey parvint i recueillir eu Suisse furent dé* posés à Genève entre les mains du professeur Turreltini, et l'on résolut de commencer immédiatement les travaux. I^ bailli de Gex se rendit à Sergy et à Fernex pour désigner les emplacements sur lesquels s'élèveraient les temples*; on dressa des plans; le Conseil des Eglises nomma des commissaires chargés de surveiller Touvrage, et les habitants de chaque paroisse furent exhortés \k fournir et k amener sur les lieux les matériaux nécessaires'. Malheureusement, le procès et l'emprisonnement des deux pasteurs substitués forcèrent bientôt h suspendre ces préparatifs , et une partie de l'argent collecté pour les temples dut même être employée }k payer les frais de la procédure, qui retombèrent en entier à la charge des Eglises. Aussi, lorsqu'àprès un an et demi d'interruption , Tou put songer i reprendre les travaux , le manque de fonds s'opposa , comme précédemment) à la réalisation de ce projet, et il fallut, avant tout, chercher & se procurer de nouvelles ressources. César Rey , alors exilé du bailliage , saisit avec joie cette occasion de s'employer encore d'une manière active au service de ses anciens paroissiens, et entreprit, en 1668, un voyage destiné à solliciter, pour la construction des temples, Tappui et le concours de plusieurs Eglises étrangères.

Le résultat de ce voyage dépassa toute attente. A la voix du digne pasteur , la charité des chrétiens évangéliques s'émut , dans plusieurs villes de France , d'Allemagne,

* Regist. du Conseil des Eglises, 20 février i 666. — Voir, Pièces jush/icativeSy n^ XXVIII, la lettre des pasteurs de Gex à FAvoyer de Berne.

* f Pour se trouuer a Fernex lorsque Mons' le bally y viendra pour marquer le lieu de lexerdce ont esté nommés Mess^*" Thomeguex laduocat Borsat. Roch procureur et Tombet.» {Reg, du Consist, de Fernex, 3 juin 1666.)

' Regist. du Conseil des Eglises, 1 juin 1666.

el surlout de Hollande , en faveur des fidèles du pays de Gex ; et des dons abondants recueillis, non-seulement pour les temples projetés, mais encore pour Taugmenlalion du fonds destiné à l'entretien du saint ministère, permirent aux Eglises du bailliage d'ajouter de nouveaux noms à la liste déjà bien longue de leurs généreux protecteurs'.

Avant la collecte entreprise par le pasteur Rey, le fonds pour l'entretien du saint ministère se composait d^une somme de 10,000 livres, placée secrètement en partie à Genève, en partie à St-6all , sous le nom du professeur François Turrettiui. Comme la cour avait poussé l'inhumanité jusqu'à défendre aux réformés de créer aucune fondation destinée h assurer la conservation de leurs Eglises , ils étaient tenus à des précautions excessives pour dérober au parti catholique l'existence de la somme qu'ils avaient réussi à épargner. L'accroissement assez notable que reçut ce fonds à la suite du voyage de César Rey les contraignit à redoubler de circonspection. Pendant quelque temps, la plus grande partie de la collecte faite par les Eglises de Hollande fut laissée en dépôt chez un banquier d'Amsterdam, nommé Dorville; mais bientôt les directeurs des Eglises jugèrent préférable de faire venir cet argent à Lyon et à Genève, et de le mettre en valeur sous le nom de quelques amis, qui se prêtèrent volontiers à cet arrangement. Ils réussirent eu particulier à placer dans le pays de Yaud, par lettre de rente datée du 24 août 1670, une somme de 7200 livres (soit 3600 écus de Berne), sur une montagne située au-dessus d*Ârzier , dans le bailliage de N}on, el appelée la Conriérie, La lettre de rente fut

' En France, les Eglises de Metz et de la Rochelle ; en Allemagne, celles de Brandebourg , de Hesse-Gassel et de Hanau; en Hollande, ceUes d'Enchuysen , de Slichten , du comté d'Embden , et d'autres localités , contribuèrent à ces dons. En 1670 , les Eglises de la province de Groningue constituèrent en faveur de celles du bailliage une rente annuelle de cent livres, et s'acquirent ainsi un titre spécial à la reconnaissance des protestants du pays de Gex.

fassée sous le nom d'un Vaudois, Etienne Hugonio , assesseur baîllival à Yevey. Le Conseil des Eglises chercha encore, Tannée saivanle, à mettre en sûreté le reste de l'argent dont il pou*vait disposer en achetant des terres dans le pays de Vaud ; mais ce projet ne parait pas avoir été réalisé ^

Ce fut en 1670 seulement que les Eglises, grâce aux secours qu'elles avaient obtenus, et à Taulorisation que leur accorda le roi de s'imposer 4000 livres de contributions extraordinaires*, purent disposer de tout l'aident dont elles avaient besoin pour la construction de leurs temples , et jeter les bases de ces édifices. Mais k peine les travaux étaient-ils commencés que les curés du bailliage firent signifier aux pasteurs de Sergy et de Fernex défense de les continuer'. Les protestants ayant réclamé k Paris par l'intermédiaire de Ruvigny et de Loride l'autorisation de passer outre» leurs ennemis profitèrent, en 1672, d'un voyage de l'intendant à Boui^ pour adresser à ce fonctionnaire la demande de suspendre la construction des deux édifices ; et ce ne fut pas sans peine que les réformés parvinrent à triompher de cette malveillante opposition ^. Enfin , toutes les difficultés

* Regist. du Conseil des Eglises , 29 septembre et 12 novembre 1665, 15 février 1670 , etc. Voir Pièces Justifie. > n^ XXIX , quelques extraits de ce registre relatifs aux fonds pour rentretien du saint ministère placés dans le pays de Vaud.

* L'arrêt royal cpii permettait aux protestants du pays de Gex de s'imposer la somme de 4000 livres aux fins c de faire construire à chascun lieu de Sergy et de Fernex un temple suffisant pour les contenir, > fut rendu à St-Germain en Laye le 30 août 1670. L'original sur parchemin, signé Louis, et conire-signé Phelypeaux, se trouve aux archives de Genève, l'ièces histor., n» 3525.

' Reg. du Gons. des Eglises, octob.? 1671.

* c Les Cm*és du Bailliage de Gex ayans fait diverses assemblées et en suite député deux de leur corps pour aller vers Monsieur lintendant a Bourg lorsqu'il y sera pour le département des tailles afin- de tascher dobtenir par surprise le sursoy du bastiment de nos temples, de faire receuoir tous les estrangers Catholiques dans les Communautés du dit bailliage sans payer les droits accoustumés, de faire descharger des tailles les Catholiques et en faire surcharger ceux de la ReUgion, de poursuiure le jugement des inforniaiiona

ayaol élé levées , les travaux purent être repris dans le coorant de Tannée suivante, et furent dès lors poursuivis activement'. L'on employa pour achever la construction les matériaux des deux anciennes chapelles, qui furent démolies en 1675; c'est donc à cette époque pour le plus tôt que Ton peut 6xer l'ouverture des nouveaux édifices**

Aucun détail ne nous a été conservé sur Tinauguration des deux temples; nous ne connaissons pas même la date précise de cette double cérémonie; ni le registre du Conseil des Eglises, ni celui du consistoire de Fernex ne la mentionnent. Ce dat être cependant une journée bien solennelle et bien émouvante que celle où, après treize ans de sacrifices et de luttes, les protestants du bailliage consacrèrent leurs nouvelles maisons de prière au service du Seigneur. Monuments de la charité de leurs frères en même temps que des délivrances de TËternel , ces enceintes, dans lesquelles un grand nombre d'entre eux avaient

qui ont esté prises contre ceux qui sont allé au presche hors de lestât, il a esté trouué bon de sadresser au secrétaire dudit S^ Intendant de linformer pleinement de la justice de notre procédé , etc.» (Reg. du Cons. des Eglises, 19 septembre 1672.)

* Le 4 décembre 1672 , les Eglises qui se recueiDaient à Fernex firent Tachât pour leur temple de la cloche de l'ancienne chapelle ; cette cloche était la propriété de Marc Chevalier , seigneur du village , et des habitants de Fernex faisant profession de la religion réformée. — Dans sa séance du 21 octobre 1674, te Consistoire de Fernex pria le ministre Roch de faire construire dans le temple des sièges <de forme convenable» pour les anciens; mission fut donnée à T avocat Etienne Borssat de diriger la construction des aqueducs pour écarter les eaux pluviales de Fédifice; Âbram Thomeguex, Pierre Roget , Pierre Vualiet , Jean Nicod et Henry Faure furent chargés c du soin de faire charrier les pierres , la chaux et le sable pour la construction. »

' c Les Sieurs anciens qui ont esté commis pour faire charier des matériaux pour lebastiment du temple sont estes exhortés d'en diligenter le charriage , affin de travalier à la construction du frontispice dudit temple pour les frais de quoi on fera le despartement pour la somme de deux mille liures, que Sa Majesté a permist d'imposer pour le dit faict, et baliera (baillera) on a prix fai4;t de desmolir la tour et bastiment ou on preschoit cideuant affîn d'en auoir les pierres. » (Reg. du Consist. de Fernex, 14 juillet 1675i)

enfin la joie de se réunir pour rendre h Dieu le culte d*esprit et de vérité, oâ*raient aux réformés d'amples sujets de reconnaissance et d'actions de grâces. Toutefois , la vue de ces édifices réveillait aussi des sentiments d'un autre genre, et, sans doute, comme les vieillards de Jérusalem au retour de la captivité, une grande partie des fidèles , évoquant la mémoire des jours où. dans chacun de leurs villages, s'élevait un temple \à la gloire du Très-Haut, avaient peine à retenir leurs larmes; mais beaucoup d'autres faisaient éclater hautement leur joie, en sorte que l'on ne pouvait point distinguer les cris de joie d'avec les pleurs*.

L'ouverture des nouveaux temples effaçait bien des souvenirs amers ; elle dut sembler comme l'aurore de jours plus heureux, et les protestants du pays de Gex purent un instant se croire au terme de leurs longues souffrances. Mais le Seigneur en avait décidé autrement; de nouveaux malheurs ne devaient pas tarder h fondre sur les Eglises , et l'heure qui allait donner le signal de leur ruine était près de sonner.

Page 1