‹ Histoire des áglises réformées du pays de GexChapitre 13 sur 25 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le dénouement fatal de la lutte héroïque soutenue par les Eglises du pays de Gex contre les efforts combinés de Rome et de Louis XIY semble marquer le terme de notre récit. Notre tâche n'est cependant point encore achevée. Si la contrainte parvint b éteindre,, pour un temps, dans le bailliage le flambeau de l'Evangile , ce flambeau , grâce b la protection divine , ne tarda pas à se rallumer, et de nos jours quelques communautés protestantes proclament de nouveau, dans le petit territoire de Gex , la foi de ses anciens habitants. C'est cette renaissance toute pacifique du culte réformé aux lieux mêmes où la persécution se déchaîna pendant près d'un siècle pour l'anéantir qu'il nous reste h esquisser rapidement.

Les réformés avaient entièrement disparu du pays de Gex, à l'exception d'un petit nombre de familles genevoises de la haute classe, qui y avaient conservé des possessions*. Ce fut en 1770, sous le ministère du ducdeChoiseul, qu'ils commencèrent il y rentrer. Â la suite d'une sédition qui avait éclaté à Genève,

*■ Le fonds capital de la bourse des réfugiés du pays de Gex s'élevait, au 31 décembre 1841 , à la somme de 31,755 fr. 99 rapp. , argent de Suisse (environ 46,000 fr. de France). — Nous avons emprunté les détails qui précédent à une notice historique sur les réfugiés du pays de Gex dans le canton de Vaud, par le prof. D. A. Chavannes (Journal de la Soc. Vaudoise d'Utilité publique, année 1842, p. 113). — Voir Pièces justifie., u9 XXXV.

■ En particulier àSergy et àFernex. Depuis la réformation jusque vers la fm du dix-huitième siècle, les seigneurs de ces deux localités furent tous, à Fexception de Voltaire, Genevois et protestants.

et dans laquelle les na^t/5 , demandant leur énoancipation, furent repoussés par la bourgeoisie % plusieurs familles de ces natifs se décidèrent h s'expatrier. Quittant le territoire de la république, elles se réfugièrent dans les environs, à Yersoix * et surtout à Fernex , où Voltaire les accueillit avec empressement , leur accorda une bienveillante hospitalité, et même, pour les fixer sur ses terres , leur fit construire des maisons aux portes de son château. La plupart de ces émigrés , horlogers de profession, transportèrent leur industrie dans le lieu de refuge que leur offrait Voltaire, à la grande satisfaction de ce dernier , qui, sur ' ses vieux jours , aspirait à la gloire de transformer le pays de Gex et d'élever au milieu d'un désert, selon son expression, une cité florissante'.

Déjà, en 1768, c'était en grande partie d'après les sollicitations du seigneur de Fernex que son ami le duc de Choiseul avait formé le plan de construire à Versoix une ville française, rivale industrielle de Genève. Voltaire s'occupa fort activement de la réalisation de ce projet ; et persévérant contre le fanatisme du clergé romain dans la noble opposition qui avait fait de lui le défenseur des Sirven et dés Calas , voulant en outre faciliter à la colonie naissante les moyens de se peupler , le vieux philosophe exprima au ministre le vœu que la liberté de conscience fût établie à Versoix, et qu'un temple protestant pût s'y élever à côté d'une église catholique. Il donnait à la cité projetée le nomade ville de la tolérance. Ces demandes, trop précoces de

^ On donnait à Genève. le nom de natifs aux fils et aux descendants des étrangers admis à Thabilation sur les terres de la république. Les natifs formaient, à fépoque dont il s'agit , une fraction considérable de la population genevoise.

* Voltaire^ Lettre à M. Dupont, du 10 octobre 1775.

* f Les âmes tolérantes et sensibles, > écrit Voltaire au marquis de Jaucourt, f seront fort aises d'apprendre que soixante huguenots vivent avec mes paroissiens de façon qu'à ne serait pas possible de deviner qu'il y a deux religions chez moi , etc. » — Voir la correspondance de Voltaire, année 1770.

quelques années , ne trouvèrent pas d'écho dans le pouvoir ; et bientôt, vers la fin de décembre 1770, la disgrâce du duc de Cboiseul vint arrêter la construction de la ville de Yersoix, en même temps qu'elle enlevait k Voltaire le plus ferme appui de sa colonie genevoise de Fernex. Cette colonie continua cependant à prospérer et , jusqu'à sa mort, Voltaire ne cessa de lui porter le plus vif intérêt.

Le nombre des habitants s'accrut bientôt. Aux Genevois s*adjoignirent des Savoyards, puis des Suisses pour la plupart protestants, en sêrte qu'en 1775, s'il faut en croire Voltaire S la population du bourg, qui, peu d'années auparavant, ne se composait que d'une quarantaine de personnes, avait atteint le chiffre de 1200 &mes. Mais composée d'éléments si hétérogènes, et contenant en outre beaucoup d'ouvriers que leur profession oo l'exiguité de leurs ressources pécuniaires devaient rendre souvent nomades, la population de Fernex diminua bientôt et se renouvela à plusieurs reprises. Elle se distingue encore aujourd'hui par un caractère d'instabilité qu'on peut spécialement observer chez une grande partie des habitants protestants du bourg.

L'œuvre de Voltaire et des philosophes de son école devait bientôt porter ses fruits, et peu d'années après l'établissement de la petite colonie de Fernex, la France se vit emportée par le torrent de la révolution. Ses premières commotions politiques, si funestes à l'ancienne monarchie, restituèrent aux protestants français, dans l'espace de quelques années , tous les privilèges dont un long siècle d'intolérance et de fanatisme les avait dépouillés. Louis XVI, par l'édit de 1787 , leur rendit les droits civils; l'Assemblée nationale leur accorda deux ans plus tard les droits politiques et religieux; enfin, la constitution de l'an III consacra la liberté d^s cultes, et la loi du 7 vendémiaire an fV en organisa rétablissement. Les réformés domiciliés dans le pays de Gex s'empressèrent de profiter de la protection de ces

* Voltairey Lettre à M. Fabbé Baudeaa, ill5.

— 2il —

lois réparatrices; dès Tan Y, ils foodèrenl à Fernex nne Eglise pour tous les protestants de TaDcien bailliage. M. Ebray , de Genève*, en fut le premier pasteur.

Depuis le traité d^échange de 1754 entre la France et la Sa* voie, une Eglise protestante existait il Carouge; elle se com* posait des réformés établis dans cette petite ville et dans les villages catholiques d'alentour. C'est h cette Eglise que fut ad* jointe celle de Fernex, à la suite de la loi du 18 germinal an X; dès lors, ces deux paroisses, desservies par le même pasteur, formèrent une Egliâe oratoriale qu'un décret inpérial du 10 brumaire an XIV réunit bientôt à TEglise consistoriale de Genève. En 1803, M. Perey succéda ^ M. Ebray dans ses fonctions de pasteur de Carouge et de Fernex ; et , pendant toute la durée de TEmpire , il célébra alternativement le culte dans les deux paroisses, fréquemment secondé dans cette double lâche par quelques ecclésiastiques ou proposants genevois*.

La restauration détruisit l'accouplement bizarre des deux Eglises , et M. Perey restant attaché k celle de Carouge, devenue genevoise, dut abandonner l'annexe de Fernex. Les protestants du pays de Gex se trouvèrent ainsi privés de pasteur , et l'existence de l'Eglise renaissante fut sérieusement menacée. Si, dans ce moment de crise, le service divin continua à être régulièrement célébré, si les traditions religieuses furent conservées avec soin au milieu des fidèles de Fernex, c'est au zèle et au dévouement d'un des membres de leur consistoire qu'ils en furent redevables. M. P. Viala, originaire de la Salle en Languedoc, mais fixé depuis de longues années à Fernex, et en quelque sorte seul représentant du vieil esprit protestant et national au milieu de la population mobile de cette paroisse,

' Depuis pasteur à Besançon et à Bâle.

* En 1807, le consistoire de Carouge et Fernex se composait de 9 membres, dont quatre de Fernex: MM. Daleizette, maire, J. Luya, P. Viala et F. Teissier. {Rabaut-DiqfuiSf Annuaire ou Répertoire ecclésiast. des Eglises réf. et protest, de FEmpire finançais. Paris, 1807.)

enlrepril, en l'absence de tout pasteur, la difficile lâche de veiller au maintien de la sanctification ^u dimanche et de la célébration régulière du culte évangélique. Plusieurs ministres on proposants genevois se firent un devoir de concourir \à ce pieui dessein en prêtant à la communauté abandonnée le secours de leurs prédications. Cependant, si parfois il arrivait qu'un obstacle imprévu retint la personne qui s'était chargée de présider le culte, M. Viala prenait lui-même la parole et adressait aui fidèles réunis dans sa demeure quelques instructions simples et édifiantes; puis tous ensemble élevaient leur âme â Dieu par a prière.

Grâce à cette ferveur , ii ce zèle ardent pour la foi réformée qu'il avait hérité de celui qui jadis animait ses pères au milieu des gorges sauvages des Cévennes, M/ Viala sut entretenir parmi les protestants de Fernex Theureuse impulsion religieuse que leur avait donnée le rétablissement du culte. Aussi, lorsqu'au bout de cinq années, en 1819, une ordonnance royale eut accordé un pasteur aux réformés de l'arrondissement de Gex , M. Viala eut la joie de pouvoir lui remettre dans son intégrité le dépôt précieux sur lequel il avait veillé d'une manière si exemplaire*.

Tout était à créer dans la nouvelle paroisse au point de vue des établissements matériels; aussi le pasteur qui. fut appelé à Fernex, M. Albert Eymar, dut-il bientôt s'occuper de la construction d'un temple. Jusqu'alors le culte avait été célébré dans deux salles contiguës que le généreux dévouement de M. Viala avait mises à la disposition des fidèles; mais ce local se trou-

* Le rétablissement d'un pasteur protestant à Fernex ne put avoir lieu sans exciter les craintes de Tévêque de Ghambéry , dans le diocèse duquel le pays de Gex avait été incorporé en 1802. Le ministre de Fintérieur, auquel ce prélat ût part de ses appréhensions, dut lui écrire pour le rassurer et pour lui rappeler que cette mesure n'était qu'im acte de justice envers les nombreux habitants réformés de Tarrondissement de Gex, (Voir Pièces justifie. f no XXXVL)

vaît tout à fait insuffisant ; la chaleur y était étouffante , et souvent beaucoup de protestants venus de villages éloignés se voyaient contraints de retourner dans leurs maisons sans avoir pu pénétrer dans l'enceinte ou sans y avoir trouvé la solennité et le recueillement qu'ils eussent voulu voir régner dans leurs assemblées religieuses'. Après une foule de démarches longtemps inutiles, M. Ëymar, secondé par M. Viala, obtint du gouvernement l'autorisation de faire construire un temple à Fernex. Mais il n'était accordé par l'Etat , pour les frais de cette entreprise, qu'une faible somme (2000 fr.), et les ressources des réformés de la paroisse ne leur permettaient pas de couvrir le reste de la dépense. Le consistoire dut alors se décider h adresser un appel à la charité fraternelle de tous les amis de TEvangile. Cet appel fut entendu ; Ton put recueillir de nombreuses souscriptions en faveur de l'édiGce projeté, et la somrme qu'elles produisirent permit aux protestants de Fernex l'érection d'un temple spacieux et l'acquisition d'une maison d'habitation pour le pasteur*. Le nouveau sanctuaire fut inauguré en 1824; dès lors, le service divin n'a cessé d'y attirer un nombreux concours de fidèles qui s'y rendent de communes même fort éloignées. Bientôt la fondation d'une branche de la Société biblique (1824), puis l'établissement d'écoles pour les enfants des deux sexes sont encore venus contribuer avec succès à unir les protestants de Fernex etk favoriser leur développement inlellectueL moral et religieux.

* Grculaire du consist. de Fernex , dans les Archives du Christianisme, t. V, p. 180.

* Le consistoire de Fernex s'adressa d'abord aux cantons suisses ; les Conseils d'Etat de Vaud, de Genève et des Grisons lui envoyèrent chacun la somme de 600 fir. , et leur exemple fut bientôt suivi par la plupart des gouvernements des autres cantons réformés. Parmi les personnes qui se signalèrent le plus par leur libéralité en faveur de l'Eglise de Fernex , on peut citer M. le baron Auguste de Staël , et sa sœur, Madame de Broglie, qui donnèrent ensemble une somme de 2000 fr. , et M. Maccauley, qui fit don de 250 liv. sterl. — Ces détails nous ont été communiqués <Tralement par M.- le past. Eymar.

Tous les réformés du pays de Gex ne s'étaient pas groupés autour de la colonie de Voltaire ; ou en avait vu s'établir dans différents villages de l'arrondissement ; mais c'est dans la ville de Gex sorloot, qu'après Fernex » l'on en comptait le plus grand nombre. Ces derniers ne tardèrent pas à manifester le désir d'obtenir aussi ii Gex l'établissement d'un service religieux. Vers la fin de 1 827, d'accord avec M. Duminy, pasteur de la paroisse', ils firent part de leur dessein à M. le maire de la ville ; mais celui-ci crut devoir y mettre opposition. Les réformés , peines de ce refus* réclamèrent toutefois avec douceur auprès des autorités compétentes par l'intermédiaire du consistoire de Fernex; ils n'obtinrent aucune réponse. Après un an d'attente, ils prévinrent par écrit M. le maire qu'ils avaient l'intention de se rassembler à un jour fixé pour la célébration de leur culte. Ce magistrat leur fit répondre que si la réunion avait lieu, il se verrait contraint de la dissoudre par la force. Les protestants de Gex, voulant épuiser toutes les réclamations légales , eurent recours à l'appui du consistoire de Lyon, duquel relèvent tous les réformés de l'arrondissement. Une pétition fut adressée par eux 2i ce corps, qui s'empressa dinformer le ministère deJ'intérieur des diiBcultés éprouvées par ses ressortissants. Cette démarche fut couronnée d'un plein succès, comme le prouve la lettre suivante , adressée par le ministre au préfet du département de l'Ain :

c Paris, 15 Mars 1830.

€ Monsieur le Préfet ,

< Le Président du Consistoire de Lyon me rend compte des € difficultés qu'éprouvent, de la part du maire de Gex, les pro- « lestants de celle ville pour se réunir en assemblée religieuse

• M. Eymar avait quitté la cure de Fernex en 1824 , après la consécration du temple. Il fut remplacé d'abord provisoirement par M. Cheyssière, puis par M. Verren. Ce dernier eut pour successeur M. Dumisy, pasteur actuel. (Voir Piècet justifie, , no XXXVII.)

i sous la direciîon du pasteur de Fernex ; il invoque mou aulor rite pour les Faire cesser. Vous m*avez déjk eutretenu de cette t affaire par votre lettre du 22 décembre 1828; mais comme t elle ne m^avaît pas été rappelée » j'avais pensé que les pro- K testants de Gex avaient renoncé k leur projet ou que les ob- K stades qu'ils avaient rencontrés à son exécution étaient apla-

< nis. Puisqu'il en est autrement , je ne puis que vous inviter, c conformément k la demande que vous me faites dans votre <c lettre précitée et qui est conforme aux principes consacrés par K la Charte, à donner aux protestants de Gcx l'autorisation né- K cessaire pour se réunir en assemblée religieuse. Munies de « cette autorisation, ces assemblées ne pourront être inquiélées R dès que le propriétaire du local se sera pourvu près de l'auto*

< rite municipale de la permission voulue par «l'art. 294 du • Gode pénal.

< Recevez , etc.

c Le Ministre Secrétaire d'Etat de l'Intérieur.

t Pour son Excellence» le Conseiller d'Etat chargé des affaires

€ des cultes non catholiques.

< (Signé) Baron Cuyier. »

Peu de temps après cette lettre, le dimanche 25 avril 1830, avait lieu la nouvelle inauguration du culte réformé dans la ville de Gex, après une interruption de 170 années. Une pièce de la maison d'un des membres de l'Eglise, disposée d*une manière simfple et commode , réunit , dans cette cérémonie solennelle, le nombre de 130 personnes. M. le pasteur Duminy, qui célébra le service, s'attacha, dans un discours remarquable, à faire sentir aux fidèles les obligations que leur imposait cette restau* ration du culte de leurs pères; il leur rappela que ce culte ne devait jamais devenir pour eux une cause d'antagonisme envers leurs concitoyens de la communion romaine , qui , pour la plupart, s'étaient intéressés à leurs efforls^et mainlenant applaudis-

saient ii un succès qui plaçait protestants et catholiques sur qd pied d'égalité; puis il leur montra que la prédication du pur Evangile devait, au contraire, avoir pour effet de resserrer tons les liens d'amitié et de bienveillance qui unissent k Gex les habi* tants des deui communions. Depuis cette touchante cérémoniet qui laissa une profonde impression chez tous les assistants » un service religieux est célébré régulièrement à Gex le premier dimanche de chaque mois par les soins du pasteur de Fernex^.

Plus récemment , le culte évangélique a aussi été rétabli à Divonne, village dans les environs duquel se trouve domiciliée une population d'environ 80 réformés, et où la création d'un établissement de bains attire en outre, depuis quelques années, de nombreux malades, appartenant en majeure partie h la communion protestante. M. le pasteur Duminy inaugura, le 27 juillet 1851, ce nouveau service, qui, depuis cette époque, est cé^ lébré chaque année pendant l'été par les soins de la société genevoise de secours religieux pour les protestants disséminés, sous le patronage du Conseil presbytéral de Fernex. Le culte a lieu dans une salle du bel établissemeni hydrolhérapique, obligeamment prêtée par le propriétaire , M. le docteur Paul Vidarl.

La restauration du culte réformé dans la contrée dont nous retraçons l'histoire s'est également opérée hors des limites actuelles de l'arrondissement de Gex. Le traité de Paris, du 20 novembre 1815, détacha six communes de l'ancien bailliage, comprenant les villages de Meyrin, Yernier, Saconnex le Grand, Pregny, Gollex, Yersoix et plusieurs hameaux , pour les céder à la république de Genève, devenue canton suisse*. Les catho-

* Nous avons puisé tous les détails relatifs à la restauration du culte réformé à Gex dans des documents manuscrits dont nous devons la communication à Tobligeance de M. Pictet de Sergy.

* Il fut un instant question, en 1814, dans les hautes régions diphMnatiques, de l'adjonction du pays de Gex à la république de Genève. Ce pro-

lîques de ces communes ne tardèrent pas k se mélanger jusqu^à un certain point avec leurs concitoyens protestants , dont un nombre assez considérable s'établirent sur le territoire réuni au nouveau canton, et c'est par le fait de ce mélange et de la bonne harmonie qui n'a cessé de régner entre les habitants des deux communions que le culte réformé a pu être rétabli dans trois des villages cédés.

Il le fut d'abord à Versoix, grâce aux soins de M. Mouchon, pasteur de Genthod. En 1835, aidé du concours des nombreux protestants domiciliés dans la commune , ce respectable ecclésiastique se procura dans Yersoix un local modeste, maf^ suffisant, qui fut disposé en chapelle, et où, depuis cette époque, un service religieux est célébré tous les dimanches de la mauvaise saison par le pasteur de Genthod.

La même année vit une chapelle prolestante s'élever à Yeruier. M. le pasteur Na ville , chef d'un établissement d'éducation distingué , était fixé dans ce village depuis plusieurs années, et y célébrait chaque dimanche dans sa maison un culte domestique auquel les réformés du voisinage étaient heureux d'assister. L'approche du juBilé anniversaire de la réformation de* Genève en 1835 inspira k M. Naville l'idée de faire construire une chapelle qui lui permettrait de réunir, en plus grand nombre qu'il ne pouvait le faire chez lui, les nombreux prêtes* tants de Yernier et des hameaux voisins, souvent privés du culte public par i'éloignement où ils se trouvaient de tout tem-

jet , fort diversement apprécié par les Genevois (voir Rilliet , Hist. de la Restaur. de la Républ. de Genève, p. 89 et suiv.), causa les plus vives alarmes aux curés du pays de Gex, qui appréhendèrent, s'il était adopté, la chute presque immédiate du catholicisme dans le territoire donl on proposait la cession à la Rome protestante. M. Rouph de Varicourt, curé de Gex, descendant d'une ancienne famille réformée du bailliage, rédigea et fit signer par ses confrères une adresse à la duchesse d'Angoulême, dans laquelle cette princesse était suppliée d'engager Louis XVIU à repousser le projet en question. (Voir Pièces jtisti/ic., n^ XXXVUI.)

pie. M. Naville, eo dcmandanl ^ l'Etat l'autorisation nécessaire pour l'érection de cette chapelle . offrait de la desservir gratuitement durant toute sa vie, et, en outre, de céder, gratuitement aussi, le terrain sur lequel elle serait construite. Ces offres généreuses furent acceptées, et l'empressement des souscripteurs genevois , jaloux de rivaliser avec le dévouement chrétien de M. Naville, permit de voir bientôt s'élever le nouveau sanctuaire. L'inauguration de cet édifice, qui allie à toute la simplicité réclamée par le protestantisme pour ses lieux de culte une architecture des plus élégantes, eut lieu le 30 avril 1837. Le discours de consécration fut prononcé par M. Humberl, pasteur de la paroisse de Satigny, dont relève, comme annexe , la petite communauté réformée de Vernier *.

Enfin, le 14 mai 1852, une école évangélique a été ouverte dans le village de Pregny. Cette école, dont la fondation est due à la générosité de deux propriétaires de la commune, rend de précieux services à la population réformée des environs. Un culte pour la jeunesse y est célébré chaque semaine par Tiostituteur qui la dirige, et quelquefois par le pasteur de Genlhod.

Au moment où nous écrivons, cent soixante et dix ans se sont écoulés depuis l'époque où la révocation de Tédit de Nantes proscrivit le protestantisme du pays de Gex, et renversa les deux derniers temples de cette contrée. Le chiffre actuel de la population prolestante de l'ancien bailliage, comprenant, soit les réformés de rarrondissemenl de Gex, soit ceux des communes réunies au canton de Genève, est de 1500 à 1600 âmes. En dépit des efforts de François de Sales, de Jean d'Âranihon et de Louis XIY, le culte évangélique se célèbre, au

* G*est M. le pasteur Eugène Picot qui , depuis la mort de M. Naville, son beau - père , lui a succédé dans la direction du culte que leur zèle commun était parvenu à fonder. — Voir Protestant de Genève, t. VIII, p. 22; t. XII, p. 265.— Jubilé de la Réform. de Genève (Historique et Conférences), p. 129. Genève, 4835.

dix-neuvième siècle, dans six localités où le célébraient autrefois lés protestants du dix-septième. Une ère de tolérance a remplacé les jours néfastes de la persécution ; aux haines religieuses ont succédé des rapports bienveillants et affectueux entre les habitants des deux communions, et aujourd'hui les réformés domiciliés sur le sol de Tancien bailliage y rendent en paix au Seigneur ce même culte d'esprit et de vérité que leurs ancêtres en la foi ne pouvaient lui offrir qu'au prix de tant de sacrifices, de dangers et de souffrances, c La bonté de l'Eternel pour ceux « qui le craignent subsiste à jamais , dit TEcriture , et sa misé- « ricorde s'étend aux enfants de leurs enfants.»

Nous sommes parvenus au terme de la tâche que nous nous étions prescrite. Bien souvent, dans le cours de ce récit, nous avons eu à déplorer les malheurs de nos Eglises ; bien souvent nous avons dû protester, au nom de la justice et de l'humanité, contre le zèle amer et fanatique de leurs persécuteurs. Mais jamais, en traçant ces lignes, nous n'avons eu d'autre pensée que celle de faire connaître à nos frères des faits que le temps efface chaque jour, et dont il est utile pourtant de conserver la mémoire; jamais le désir de soulever une polémique irritante n'est entré dans notre esprit. Nous nous plaisons même à le déclarer, nous«nous sommes trouvé heureux de rencontrer parmi nos adversaires quelques-unes de ces nobles figures dont on aime à retracer le caractère , tout en déplorant l'emploi, trop souvent fatal, de leurs talents et de leurs vertus.

Et maintenant, la pensée qui se présente à nous, ce n'est pas une pensée de haine ou de réprobation pour le parti victorieux , c'est une pensée de commisération pour le faible, de sympathie pour Topprimé, de réconciliation , de paix et de fraternité pour tous. Le cri qui nous échappe en terminant, ce n'est pas un anathème, c'est une plainte, mais une plainte éclairée par un rayon d'espérance. Après avoir gémi avec le psalmiste sur les infortunes de Jérusalem, nous nous écrions avec lui :

« Mais toi, 6 Eternel» tu subsisteras toujours» et l'on se sou- < viendra de toi de génération en génération. Lève-toi, prends a pitié de Sion ; le temps de ta miséricorde, le temps fixé est « arrivé; tes serviteurs sont affectionnés à ses masures, et ils <c s'attendrissent sur sa poussière ! »

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