G. de Tudelle, LXXF
scènes infernales : la martyre jetée toute vive aux lézards de la piscine, qui mangèrent son enfant dans ses entrailles; la couronne de quatre-vingts gibets au pied desquels furent massacrés les chevaliers, dont les squelettes devaient pendre à leurs chaînes, enfin la guirlande de bûchers qui, pendant trois jours, brûlèrent les quatre cents Cathares, à moins que cette immense incinération d'hommes vivants ne fût faite sur un crémador unique et colossal. Ce crémador, entouré de la joie immense des pèlerins chantant le Veni Creator , dépasse l'horreur des sacrifices de Moloch dans la vallée de Hinnom.
Pendant ce temps, on pillait Lavaur. Les évêques lancèrent l'interdit sur les maraudeurs. Ils rapportèrent le butin aux pieds des légats. Montfort livra ces richesses, qui étaient immenses, en payement à Ramon de Salvagnac, trésorier général de la croisade. Ce Shilock de Cahors spéculait sur la dévastation de la patrie romane. Il dut recevoir le salaire de sa scélératesse et finir sur quelque odieux gibet. Du moins, après la victoire du Midi, son domaine de Salvagnac fut confisqué et donné à Bertran de Toulouse, seigneur de Bruniquel1 La justice de Dieu n'eût pas été complète si le cadavre de ce traître, lâche milan de son pays, n'eût pas été la proie des vautours.
Montfort donna Lavaur à son cousin Bouchard de Marli; mais ce capitaine n'avait d'autre population que quelques femmes sauvées du massacre et
i. Guil. de Tudelle, LXXII.
quelques truands trouvés dans les souterrains. Leur ignobilité fut leur salut. Montfort, pour garder Lavaur égorgé, fit construire une bastide en amont de l'Agout, et donna plus tard à la maison de Voisin le château d'Ambres, vers le Dadon, qui est le torrent de Lombers l. Puis il quitta la cité-martyre, et marcha sur Puy-Laurens pour se venger du mobile Sicard qui l'avait trahi, et qu'il soupçonnait d'être la cause du massacre des Allemands. 11 donna son château à Gai de Lucé et repassa par la plaine funeste de Montjoie. La première fois, il n'avait pu que ramasser les blessés ; maintenant il voulait rendre les derniers honneurs aux morts. La terre était incrustée d'ossements. Une colonne de lumière flottait sur le champ de bataille. C'est l'évêque de Toulouse qui le dit à Innocent III et à Pierre de Vaux-Cernay. Le vapeur de lumière et l'auréole de sang ont cfisparu; mais depuis six cents ans, la charrue du laboureur déterre du champ de bataille des armures et des ossements. La plaine du massacre s'appelle encore le Champ du sang, et, par une âpre ironie, la Mont-Joie. Joie vengeresse de la patrie2! Sépulcre triomphal !
Ainsi Montfort, avec la protection d'Innocent III, la connivence de Philippe Auguste, le secours armé des princes, le concours des évêques, le fanatisme de tous les vagabonds de l'Europe, sans compter les