CHAPITRE III
Armements des Croisés. — Philippe-Auguste en refuse le commandement. — Mais il met à leur tête deux chefs affidés. — Un prince de sa maison, le duc de Bourgogne. — Un officier de sa cour, Simon de Montfort. — La croisade se forme en trois masses énormes. — Elles s'ébranlent et convergent vers le Midi.
Il fallut deux ans à Rome pour rassembler, organiser et lancer sur le Midi cet ouragan d'hommes, de chevaux et de fer. L'hymne lugubre parti de la basilique du Castellar, et le cantique funèbre des bords du Rhône, s'entre-répondaient, comme deux chœurs de mort, de ville en ville, dans tout l'Occident. Les chaires répercutaient les paroles furibondes qui tombaient du Vatican. Des prodiges sinistres éclataient sur la terre et dans le' ciel.' L'Aquitaine assista pendant deux ans aux apprêts de son supplice, aux pompes de ses funérailles.
Il est à remarquer que les trois grands promoteurs de la croisade furent trois Espagnols, l'abbé de Cîteaux, l'évêque d'Osma et saint Dominique.
L'expédition fut résolue au monastère de Saint- Antonin de Pamiers. Après les conférences du Castellar, les docteurs catholiques s'étaient dispersés L'évêque d'Ostna, remontant l'Ariège, repassa les monts au port d'Andorre et mourut bientôt après en Gastille, sur le point de revenir en Aquitaine, pour la croisade. Raoul, légat du saintsiège, tirant vers le Rhône, pour se joindre à «on collègue Gastelnau, mourut à l'abbaye de Franque-Vaux, près de Nîmes, avant la scène tragique ,1e Saint -Gélis. Arnauld Amalric, abbé de Cîteaux, était revenu dans le nord , laissant pour chef des missionnaires de l'Albigeois, Gui, abbé de Vaux-Cernay. Mais n'obtenant aucun succès, ils s'en retournèrent bientôt en France. Dominique, seul, resta dans les Pyrénées. La croisade fut prêchée simultanément dans le nord et dans le midi. Au nord de la Loire, le puissant abbé de Cîteaux mit en campagne ses prédicateurs. Ces moines entraînent les seigneurs en promettant les indulgences du pape. Ces indulgences étaient les mêmes que pour la Terre- Sainte : ce ne serait qu'une courte guerre ; des provinces voisines à conquérir, de riches châteaux, d'opulentes cités, le plus beau pays du monde, au lieu de passer les mers et de batailler dans les déserts d'Orient. Aussi beaucoup de princes prirent-ils la croix. De ce nombre, Eudes III, duc de Bourgogne, du sang royal de France; les comtes de Nevers, d'Auxerre, de Saint-Paul et de Genève. Pour se distinguer des croisés d'Orient, qui portaient la croix rouge sur l'épaule, ils la mirent sur la poitrine. Les cisterciens d'Aquitaine parcoururent l'Au-
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vergne, le Limousin, le Périgord. Le comte de Forez, le comte d'Auvergne, les vicomtes de Turenne et de Gourdon, prirent les armes, mais ils étaient sympathiques. Le comte d'Auvergne venait d'être relevé d'un anathème qu'il expiait en pèlerin. Au pied des Pyrénées, le principal missionnaire fut Dominique. Cet Espagnol guerroyant s'était campé au Villar, en plein Lauragais. De là il tenait en échec Laurac et Fanjaus. Il vivait avec son compagnon chez un vigneron nommé Sans Gasc. Godolina sa femme servait les deux Castillans. Cette cabane est le germe de l'inquisition, l'embryon de l'ordre dominicain. Dominique, à la tête d'une mission, prêchait, inquisitoriait, terrorisait déjà en annonçant, en appelant à grande voix la croisade l.
Le comte de Toulouse, pour détourner l'orage qui grossissait dans le nord, se rendit auprès de Philippe-Auguste, son cousin et son suzerain, dont il avait abandonné l'alliance pour celle d'Aragon. Ce monarque, le plus politique de son siècle, blessé de cet éloignement, mais toujours circonspect, refusa d'intervenir, et froidement conseilla la soumission. Ramon députa auprès du pape, Bernard, archevêque d'Auch, et Ramon de Rabastens, ancien évêque de Toulouse. Innocent accueillit l'ambassade, accepta cette soumission quoique tardive, et même promit d'absoudre le comte, pourvu qu'il remît en garantie sept de ses châteaux à l'Église romaine. Le comte y consentit, mais malgré son adhésion, le pontife continuait d'exciter la croisade. Il pressait le
i. Guil. de Puilaurens, X.
roi de France de se mettre à la tête de l'expédition, ou de lui donner pour chef son fils, le prince Louis, ou de nommer à sa place un baron français. Philippe allégua qu'il avait en face deux puissants ennemis, deux terribles lions, l'empereur Othon et Jean, roi d'Angleterre. L'avisé monarque se récusa donc, mais tout en refusant d'accorder même un de ses lieutenants, il s'assurait en secret des résultats éventuels de la croisade, dont il avait l'air d'abandonner toute la gloire au légal pontifical.
Philippe II est le premier grand monarque capétien. Son siècle lui donna le surnom d'Auguste. Il le méritait, dans le sens antique de majesté. Il résistait aux papes, refoulait l'Allemagne, envahissait l'Angleterre, échafaudait largement la France. Sur la façade de Notre-Dame de Paris, il se faisait sculpter en Charlemagne, portant dans sa main la pomme impériale, le globe du monde. Mais comme son homonyme de Rome, il était plus habile que guerrier, plus politique que chevaleresque. C'était un lion doublé d'un renard. Ainsi le jugeait déjà son siècle. Un chroniqueur contemporain fait dériver son surnom d'Auguste de son talent à augmenter son pouvoir et sou domaine royal 1. Un troubadour disait de lui :ll vaut peu, donne peu, mais pour ravir à lui la palme'2. Il avait effectivement enlevé à l'Angleterre le Maine, l'Anjou, le Poitou, la Touraine, la Normandie. Il convoitait le vaste et magnifique comté de Toulouse, que la France disputait depuis cent