‹ Histoire des Albigeois (volume 2)Chapitre 112 sur 190 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Suites de la bataille de Las-Bordas. — Soulèvement du midi contre Montfort. — Nouveaux croisés de France, d'Allemagne, d'Esclavonie. — Arrivée du prince de Sidon. — Sièges de Tudelle, de Saint-Marcel, d'IIautpoul.

Le roi Philippe-Auguste ne voyait pas sans une crainte secrète les conquêtes de Montfort. A Ramon VI, son cousin, prince pacifique, se substituait un sujet, un baron guerrier, un aventurier audacieux, un usurpateur de sa souveraineté. Il s'en plaignit à Innocent III. Le pontife répondit que « le comte de Toulouse était accusé d'hérésie; qu'il avait convoqué un concile pour le juger; que Ramon ne s'était pas purgé de son crime ; qu'il avait ainsi perdu ses domaines; mais que le saint-siège avait suffisamment pourvu à l'honneur du roi.» Rome, en attendant, s'appropriait le comté de Maguelonne.

I , aj bataille [de Las-Bordas avait cependant n âlé Montfort. On le disait prisonnier, écorché vif,:pendu à un gibet... Assiégé par lecomte de Toulouse, il ne répondait pas, il faisait le mort. Il attendait des

troupes de France. Il alla à leur rencontre jusqu'à Narbonne. Elles étaient conduites par Alain de Roucy. Avec ce renfort , il marcha contre Ramon VI. Ce prince leva le siège de Castelnau et se rendit dans l'Albigeois, qui se soulevait tout entier sous le contre-choc de la bataille. Puilaurens, Gaillac, Rabastenes, La Guépie, La Garde, Puiceley, Cahuzac, Saint-Antonin, acclamèrent le comte national. La Grave se délivra aussi, mais plus tragiquement : c'était le temps des vendanges ; le châtelain croisé faisait arranger ses tonneaux; le tonnelier invite le chef à inspecter son travail; le capitaine se courbe, et l'ouvrier, d'un coup de hache, abat sa tête. Son sang fut le premier vin qui rougit cette futaille. Le peuple se soulève et massacre les étrangers. Quelques jours après, Raudouin, allié de Montfort, arriva sur le matin. A la croix de Toulouse, on le prit pour le comte Ramon. On lui ouvrit les portes, et le transfuge ordonna le massacre. Tout fut impitoyablement mis à mort ; mais il perdit Salvagnac où croît le beau froment (167). Il ne lui resta que Bruniquel.

Montfort, au désespoir, accourut à Pamiers pour contenir le soulèvement ariégeois. Déjà Saverdun s'était insurgé. 11 donnait le signal au Podaguez et au Lauragais. C'est alors que le comte de Foix lui envoya son cartel qui était le défi national. Les croisés prétendent qu'il ne tint pas son cartel ; mais son fils le tint, et la nation le tiendra jusqu'à ce que la croisade soit exterminée. Simon faisait ravitailler Fanjaus par le châtelain de Melphe. L'Infant l'attendit, entre Fanjaus et Mirepois; il mit en fuite

Melphe, tua son frère Gausbert, sabra l'escorte, et enleva le convoi.

Montfort resta languissant tout cet automne. Mais voici que des bandes lui arrivèrent de France, d'Allemagne, d'Esclavonie. Simon avait connu ces Esclavons catholiques pendant sa chevauchée deZara, de Raguse et de Hongrie. Les Grecs étaient sympathiques aux Albigeois. Maître Guillaume, archidiacre de Paris, et Jacques dë Vitry, curé d'Argenteuil, amenaient les peuples des bords du Rhin. L'évêque de Toulouse et l'abbé de Vaux-Cernay conduisaient ceux de l'Ile-de-France. Leur capitaine était Robert de Mauvezin. On' ignore le nom du Vaivode des Dalmates aux caftans brodés, aux jupons- flottants, à l'aspect oriental. Ils arrivèrent en décembre à Carcassonne, et, malgré l'hiver, Montfort les mena débloquer le château de 0uier, assiégé par le comte de Foix, et ravager le val de l'Ariège.

Enfin arriva Gui de Montfort. Les deux frères, partis ensemble pour l'Orient, se retrouvaient, après une absence de cinq ans, à Castres, aux fêtes de Noël; l'un prince du Liban, l'autre des Pyrénées. Gui revenait avec sa femme, Helvise d'Helin, de race royale, dame de Sidon, et les enfants qu'il avait eus de cette Syrienne, qui seront un jour seigneurs de l'Albigeois et de la Phénicie. Les deux guerriers se racontèrent leurs aventures sur terre et sur mer : c'était le siècle des merveilles. Pour le distinguer des nombreux chefs du même nom, nous donnerons au généreux Gui le titre de prince de Sidon.

Les deux Montfort, à peine réunis, également

avides de guerre, marchèrent contre Tudelle d'Albigeois. Ce château appartenait au père du fameux Gérard de Pépios. Le vieillard défendit lui-même son donjon. Tudelle fut enlevé" d'assaut et ses défenseurs massacrés. On n'épargna que le baron, pour l'échanger contre Drogon de Compans, cousin de Robert de Mauvezin, captif dans les tours de Foix. Le vieux Pépios se retira près de son fils au camp des princes. Montfort. marcha ensuite contre Cahuzac. Les comtes de Toulouse, de Gommenges et de Foix s'avancèrent jusqu'à deux lieues de cette forteresse. De Gaillac ils semblaient vouloir contrarier le siège. Ils ne bougèrent pas : immobiles, ils virent Montfort escalader Cahuzac. Ils furent évidemment contenus par 3'ost du prince de Sidon. Cahuzac tomba vers l'Epiphanie, au plus fort de l'hiver. Les trois comtes rétrogradèrent vers le sud. Simon revint à Albi consulter l'abbé de Cîteaux. Cet oracle de la guerre lui ordonna d'assiéger Saint-Marcel, solide forteresse à trois lieues d'Albi.

Montfort appela de Bruniquel lo comte Baudouin, qui vint le joindre à Cahuzac, et les deux chefs réunis investirent Saint-Marcel. La place était forte par ses murailles, par le torrent le Sezou qui baignait ses fossés, et par l'intrépide courage de Pépios. Le comte de Foix s'enferma de plus dans la forteresse, et les deux autres princes formèrent le blocus. Pendant un mois et demi, Montfort battit, fracassa, escalada le rempart. Mais, dit le troubadour, il ne fit œuvre qui vaille une pomme pourrie , si ce ri est, Diîu me pardonne, des chants de messe! Le comte deFoix,du dedans, l'écrasait dans les fossés. Ce prince

en personne vint incendier ses calabres. Le comte de Toulouse, au dehors, affamait le camp et enlevait les vivres qui venaient d'Albi. Le dernier jour, vendredi saint, les croisés n'avaient plus à dévorer que le bois de leurs machines détruites, les grains de leurs chapelets et les dérisions des assiégés qui, du haut des murailles, leur renvoyaient leurs hurlements et leurs cantilènes. Montfort décampa la veille de Pâques (24 mars). Le comte de Foix livrait cet ost famélique à Ramon VI; mais le prince eut peur d'Allard de Rousse et de Pierre de Livron qui protégeaient la marche. 11 laissa échapper Montfort, qui, vaincu et honteux, rentra dans Albi.

L'invasion musulmane empêcha le roi d'Aragon de secourir le comte de Toulouse. Le vainqueur de Tolosa ne viendra qu'un an plus tard et pour tomber à Muret. Montfort, que le monarque eût alors probablement abattu, se fortifiera de vigueur et d'audace et continuera ses progrès. Repoussé de Saint- Marcel, il passa les fêtes de Pâques à Albi; puis, après quinze jours de "repos, descendit à Castres et monta contre Hautpoul. C'est un château du Toulousain qui, de son escarpement, domine un hameau jeté dans les précipices, et, dans l'éloignement, les bourgs de Saint-Amans, de Mazamet, de la Higa, cachés par les bois dans les ravins de l'Arn, de l'Arnette et de la Larnette, torrents de la Montagne- Noire. Le seigneur d'Hautpoul était allié aux puissantes maisons de Castres et de Saissac. Son donjon aérien le rendait très hardi. Son emblème héraldique était le coq, le clairon du jour, à la crête em-

pourprée, au plumage noir, et à la griffe de combat comme la serre de l'aigle. Dans sa fierté, ce baron s'intitulait roi de VHautpoullois. C'était un royaume de rochers, de forêts, de torrents et de nuages, au pied septentrional du pic de Nore. La croisade, qui enveloppait Castres et Carcassonne, avait fait remonter les populations des deux versants vers ce sommet. Hautpoul était devenu une capitale de proscrits. Comme ce donjon ne pouvait les contenir tous, ils campaient aux alentours; leurs noms signalent encore ces campements patriotiques : forêt des Ramondens, hameaux des Martyrs, Terres de Dieu. L'une des châtelaines d'Hautpoul, Ermengarde, la belle Albigeoise, était sœur du patriarche Guillabert de Castres, et belle-sœur de Bertrand de Saissac, ex-régent cathare de Carcassonne. Ermengarde était la rivale de beauté d'Aladaïs de Boissezon et de Brunissende de Cap-Aret. Leur troubadour était Ramon de Miraval, et leur platonique adorateur, le roi d'Aragon. Hautpoul était un siège de cour d'amour. Ses tours étaient ceintes d'une triple auréole de chevalerie, de poésie et d'albigéisme. Mais cet arc-en-ciel était maintenant enveloppé d'une tempête.

Simon de Montfort arriva, le second dimanche après Pâques, sur le soir, au pied de la montagne d'Hautpoul. Il fit mettre pied à terre à ses chevaliers, et, du ruisseau, se mit à grimper le redan septentrional. Pierre de Vaux-Cernay était de l'expédition, et voici le tableau qu'il nous fait des aspérités des lieux : « Or, était le fort d'Hautpoul situé sur le point le plus ardu d'une très haute montagne et très escarpée, entre d'énormes roches presque inaccesn. 16

sibles. Sa force était telle, ainsi que je l'ai vu de mes yeux et connu par expérience, que si les portes du château eussent été ouvertes et qu'on n'eût fait aucune résistance, nul n'aurait pu le parcourir sans difficulté extrême et atteindre jusqu'à la tour. » Le vaillant petit roi de ï ' HautpouÛois lança ses archers sur les crêtes et les ravins, comme une nuée de guêpes. Ce ne fut que le troisième jour que Montfort put atteindre un rocher au niveau du bourg et y asseoir une calabre. La brèche ouverte, les chevaliers, descendant dans le ravin de granit, résolurent de tenter l'assaut. Ils gravirent le redan et pénétrèrent même dans le faubourg; mais les assiégés, du haut des murs et des toits, les accablèrent sous une grêle d'énormes cailloux, et leur fermèrent le retour en mettant le feu sur leurs derrières et dans la brèche. Ecrasés par cette pluie de pierres, ils durent s'ou- ir un chemin à travers les flammes pour ressortit murs et regagner leur camp.

Montfort était vaincu ; il essaya de négocier. îl est vrai que le chroniqueur attribue cette négociation aux assiégés, pour les charger d'une perfidie invraisemblable de la part d'un vainqueur. Montfort avait dans son camp un transfuge de l'illustre maison de Gap-Aret. Il l'envoya parlementer aux portes. Gomme il parlait de reddition, une flèche vint en sifflant lui couper la voix. Blessé à la jambe, il put regagner le camp des croisés. Pourquoi Hautpoul se serait-il rendu? Il était défendu par les chevaliers de Lombers, de Saissac, de Gap-Aret. Il était protégé par les Ramondens des forêts, les faidits des Terres de Dieu; parle vertige et l'abîme; l'été,

par l'ardent soleil; l'hiver, par les âpres glaciers; en tout temps, par l'ouragan du pic de Nore.

Eh bien, ce donjon d'Hautpoul, gardé par la terre et par le ciel, invincible aux hommes, inexpugnable aux machines, fut vaincu par un brouillard et par une terreur panique. Un soir, la montagne fut enveloppée d'une légère brume, comme par une haleine du pic de Nore. Ces chevaliers, vainqueurs à la clarté du soleil, se virent perdus dans cette ombre et cette nuée. Us s'épouvantèrent, se crurent surpris, égorgés, s'échappèrent par les poternes, abandonnèrent le glorieux donjon et se firent tuer par les croisés dans les précipices pour gagner le champ d'asile des bois de Ramondens. Montfort entra dans Hautpoul, massacra les fugitifs attardés dans ses murs, incendia le bourg fracassé, et en balaya dans les ravins les décombres et les cadavres; mais il garda l'inexpugnable donjon pour dominer son microscopique royaume de l'Hautpoullois ; puis il traqua les Ramondens dans la forêt et descendit vers Sorèze.

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