G. de Tudelle
chard. Ils mourront avec honneur ceux qui mourront ici! Ils seront sauvés! Et si nous perdons des chevaliers, l'ennemi y perdra aussi la fleur de ses barons. »
Le comte de Foix chevauche à Saint-Martin des Bordes; ses chevaliers dressent à l'arçon leurs lances, et de leurs arbalètes lancent une nuée de flèches. Tels sont les cris qu'ils poussent, tel en est le retentissement, qu'on dirait que le ciel va tomber avec la foudre. Grande, au baisser des lances, devint la bataille. Les uns crient : Toulouse! Commenges ! Foix! Les autres : Montfort et Soissons ! Un chevalier du comte de Foix, le meilleur de ses barons, Gérard de Pépios, pique son destrier de ses tran-' chants éperons. Sur son chemin, à l'issue d'une broussaille, il rencontre un compagnon de Bouchard; c'était un Breton. Il le frappe sur l'écu, lui perce les brassards, le pourpoint et le haubert, tellement que, par le dos, il lui pousse jusqu'à l'arçon un tronçon de lance dont le pennon est tout sanglant. Il tombe mort à terre, sans confession. Les Français en sont fort courroucés. Ils volent à la rescousse, furieux comme des lions. Bouchard agite un pennon de soie au lion de Montfort ; ils poussent, . ils frappent, de leurs tranchantes épées, sur le penchant d'une vallée qui mène à Montréal. Us en tuèrent une centaine, mais ils perdirent le fils du châtelain de Lavaur, atteint, par le nasal et la visière, d'une flèche dont le coup fut mortel. Il tomba mort devant le sénéchal.
Bouchard éperonne et avec lui les Français. Us crient : Montfort ! Mais lui, par-dessus tout, invoque
la Vierge. De l'autre côté s'élance le comte de Poix" avec ses preux barons. C'est là que vous auriez vu tardes brisées, lances rompues, débris jonchant la terre, et maint cheval sans maître bondir effaré dans la prairie. Martin Algaïs et ses hommes, quoi que l'on en dise, s'enfuirent de cette mêlée jusqu'à ce que la bataille fût gagnée. Ils reparurent alors, disant qu'ils venaient de la poursuite des routiers. L'évêque de Gahors et les hommes sans armure s'enfuirent une grande lieue jusqu'à Fanjaus, ce qui ne m'étonne de tels compagnons. Tout leur convoi leur fut enlevé. Mais les vainqueurs firent une grande folie avec ce butin. Ils s'attardèrent à piller le camp des croisés.
Cependant Montfort est à Castelnau. Il fait armer ses chevaliers. Il annonce que leurs compagnons ont perdu leur convoi. Il sait que si Bouchard est vaincu, il sera bloqué dans Castelnau et toute la terre perdue. Il laisse les hommes de pied dans le château et vole armé de toutes pièces, et bannières déployées, à la bataille.
Il s'y lance par la voie battue, l'épée nue à la main. De tous ceux qu'il rencontre, il prend les uns, tue les autres, routiers et mécréants éperdus. Le comte de Foix se porte à sa rencontre; son écu est fendu et son épée brisée, tant il a frappé de coups. Roger-Bernard, son fils, a fendu la foule. Porada le suit avec une lourde massue, et Sicard de Puilaurens, et les autres faidits qui sont là plumant la grue. Longue fut la mêlée. Des deux côtés beaucoup de morts. Le châtelain de Lavaur y perdit trois de ses fils.
Cependant l'ost de Toulouse, dans la prairie, a,u pied du château, veut se retirer, tant est grand son effroi. Mais Savari s'écrie : « Seigneur, tenez-vous tous tranquilles. Que nul homme ne bouge; autrement on est perdu! 0 Seigneur de gloire, par ta très sainte loi, garde-nous de déshonneur! » Le comte de Toulouse se crut trahi. Ramon de Récaud s'enfuit jusqu'à Montferrand ; puis il revint, et ne quitta plus son armure. Après la bataille, Bouchard vint assiéger le camp. Il criait à haute voix : « Frappez sur l'ost! ils sont déconfits! » Les chevaliers prirent un grand élan pour franchir les fossés d'un bond, et assaillir l'ost roman parmi les tentes et les pavillons. Mais les tranchées arrêtèrent la cavalerie qui trébucha dans les fossés et se crut perdue et morte. Montfort rentra dans le château, satisfait de cette victoire incomplète. Les croisés, avant d'ôter leur armure, revinrent sur le champ de bataille, à la clarté de la lune. Ils n'y trouvèrent pas le comte de Foix. Ils pillèrent le camp désert, et ramassèrent dans le sang une partie de leur butin perdu. Le comte de Foix s'était éloigné. Le comte de Toulouse décampa. Il abandonna ses engins. Montfort ne le poursuivit pas. De part et d'autre on était fatigué.
Ainsi se termina cette grande bataille formée d'une victoire, d'une revanche disputée et d'une retraite indécise. Mais Montfort aurait dû périr et la croisade être balayée.
Montfort a-t-il combattu? Pierre de Vaux-Cernay, présent à la bataille, assure qu'il n'arriva qu'à la fin et pour poursuivre les fuyards. Donc le héros catholique des deux affaires, c'est Bouchard de
Marli. Le héros albigeois, c'est le comte de Foix, qui, selon le troubadour, eut son cheval tué, son épée brisée, son bouclier fendu, et s'éleva au niveau des chevaliers de la Table-Ronde. Dans la seconde affaire, c'est Roger-Bernard, infant de Foix, qui rétablit le combat. L'arrivée de Montfort décida la retraite. Il y eut des fuyards dans les deux osts, et les deux chefs proclamèrent leur victoire. Montfort, revenu à Castelnau,se déchaussa, entra pieds nus dans l'église, et fit chanter un Te Deum. Le comte de Foix regagna le camp abandonné devant Castelnaudari. La victoire romane parut si évidente que Puilaurens, Gaillac, Rabastencs, Saint-Antonin, se rendirent à Ramon VJ, et que le comte de Foix défia en combat singulier le général de la croisade. Le vaincu, blessé au coeur, frappé à mort dans ses enfants, c'est l'héroïque Bouchard de Marli, châtelain de Lavaur, car il perdit dans ces trois combats ses jeunes fils, beaux comme des fds de roi.