CHAPITRE VIII
Siège de Moissac. — Ville, abbaye et territoire de Moissac. — Combats nombreux sous ses murs — Dans une mêlée, Montfort a son cheval tué ; il est enveloppé par l'ennemi et délivré par son frère, le prince de Sidon. — L'abbé intercède pour les habitants. — Les faidits sont égorgés.
Montfort, maître de l'Agénais, résolut, du conseil des évêques et des barons, 4'assiéger Moissac. Insensiblement il investissait ainsi Toulouse. « Or, dit le chroniqueur contemporain, était Moissac bâtie au pied d'une montagne, dans une plaine, au bord du Tarn, en lieu très fertile et fort agréable. On l'appelait ainsi du mot Mois, qui veut dire eau, parce que cette ville abonde en fontaines très douces qui sont au-dedans de ses murs. Le roi de France, Pépin, avait fondé à Moissac un monastère de mille moines l. » L'abbé de cette grande clôture cénobi-
1. P. de Vaux-Cernay, Mois signifie mou. Moïs-sac, en basse latinité, mollis aqud.
tique était au camp de Mont fort, et c'est lui qui conduisait les croisés contre sa ville, contre son peuple qui avait expulsé ses moines. Certes cet abbé n'était pas le descendant spirituel de saint Amandus, patron de Moissac et patriarche des Albigeois !
Le comte de Toulouse, instruit du projet de Simon, jeta Pépios et ses faidits dans Moissac. Mais Pépios, ayant organisé la défense au-dedans, se posta au-dehors avec ses chevaliers pour contrarier l'attaque. Montfort devait arriver le lendemain ; parti le soir de Penne, il s'arrêta le matin à Mon* cuc , s'y reposa pendant les chaleurs, et le matin suivant, à neuf heures, parut devant Moissac. C'était la veille de l'Assomption, de sorte que le siège commença le jour même du triomphe de la Vierge, capitaine céleste de la croisade. L'archevêque de Reims, l'évêque de Carcassonne, l'archidiacre de Paris, le chantre de Saint-Denis, inaugurèrent les opérations de guerre par des oraisons et des litanies. Après la messe, l'archevêque, assis sur une peau noire d'ours ou de mouton, tint conseil sous sa tente. Montfort, la comtesse Alix, le prince de Sidon, Baudouin de Toulouse et les principaux capitaines s'y trouvèrent avec les évêques; ils arrêtèrent les points d'attaque et le dressement des machines. Ils avaient quinze mille hommes, et néamoins ils crurent qu'ils n'avaient point assez de troupes pour envelopper la place et résolurent de l'attaquer par la plaine, par le fleuve, à portée des pavillons dressés sur la y rêve du Tarn l.
i. G. de Tudelle, p. 181 str. CXVI1I.
Pendant que les charpentiers échafaudaient les calabres, on menait joyeuse vie dans le camp. « On y mangea, dit le poète, mainte oie et maint chapon rôti. Le vin était en abondance et toutes sortes de victuailles. Le comte Baudouin, viveur comme tous les aventuriers qui ont le pressentiment de leur mort, égorgeait et dévorait dans cette bombance la Brebis de Toulouse, la patrie romane. On s'y baignait dans le fleuve, dans le vin et dans le sang ; tout s'y prêtait : la terre molle, joyeuse et délectable, et la saison, car les collines étaient parfumées de pêches, de figues et de raisins. Ces vendanges même, nous le verrons bientôt, causeront la chute de Moissac. Ces bourgeois, au moment de leur récolte bachique, virent venir Montfort avec horreur, Pépios avec terreur. Placés entre les engins de Montfort et les lances de Pépios, il fallut combattre, et c'est ce qu'ils firent, d'abord à regret, puis vaillamment.
Gui de Vaux-Cernay, légat du pape, et l'ingénieur Guillaume, archidiacre de Paris, parvinrent, non sans alerte et sans combat, à dresser leurs machines. Leur jet meurtrit quelque peu la muraille. Mais le jet de la ville endommagea aussi leurs engins. Les faidits firent une sortie pour renverser complètement ces pierriers qui les fracassaient. Montfort accourut, l'archevêque de Reims harangua les troupes, les évêques entonnèrent la Marseillaise de la croix. Le combat fut ardent et mêlé. Un neveu de l'archevêque y fut tué. Les faidits, refoulés dans leurs murs , emportèrent son cadavre , et l'attachant comme un projectile à la flèche d'un mangonneau,
ils le lancèrent, mutilé et sanglant, dans le camp des croisés1.
Au siège de Moissac, dit le poète, grandes et fréquentes sont les batailles. Les portes de la montagne étaient [encore libres. Les faidits en sortaient et venaient harceler et braver insolemment les pèlerins. Les croisés les refoulaient, et le combat remontait le coteau ensanglanté. Le comte Baudouin y perdit un damoiseau adolescent ; ni heaume ni haubert ne purent le garantir de la mort ; la flèche entra dans son ventre comme en un sac de paille. Baudouin était réservé à un autre trépas moins glorieux. Quand un croisé tombait, les vainqueurs l'entouraient, quoique mort, et, en signe de haine et de mépris, enfonçaient leurs lances dans son cadavre. C'étaient les vengeances de la patrie 2.
Bientôt les pèlerins de France arrivèrent, et d'autres encore, conduits par Réginald, évêque de Toul. Montfort fit occuper les hauteurs, mais incomplètement. Les assiégés sortaient encore de leurs murailles; ils jetaient l'alarme au camp, et toutes les fois qu'ils voyaient l'évêque de Carcassonne prêcher et haranguer les pèlerins, ils lançaient des flèches qui n'atteignaient jamais les auditeurs marqués de la croix. C'était une mêlée dans l'air de flèches et d'anathèmes. Après que les engins ordinaires eurent longtemps battu la place et disloqué la muraille, Montfort lit armer un chat plus puis-
1. P. de Vaux-Cernay. G. de Tudelle met cela dans la nuit où fut blessé Montfort, mais il n'était pas au siège.