‹ Histoire des Albigeois (volume 2)Chapitre 134 sur 190 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le roi d'Aragon vient à Toulouse. — Concile de Lavaur. — II, rejette les propositions du roi. — Il rend compte de ses résolutions au pape.

Ramon VI, nous l'avons vu, s'était rendu à Saragosse pour implorer les secours du roi d'Aragon. Le vainqueur de Tolosa fut ému des malheurs du prince vaincu. Malgré l'hiver, il résolut de passer les Pyrénées. Vers l'Epiphanie, il arrivait à Tou louse. « 0 Toulouse, s'écrie un moine furieux, vrai nid d'hérétiques, tabernacle de voleurs ! » Tabernacle, en effet, mais de volés, de proscrits, de tous les déshérités du Midi. La patrie romane était réduite aux murailles de sa métropole. Ce camp de Faidits dut saluer avec un enthousiasme attendri le vainqueur de l'Islam. Sa victoire sur les Maures présageait son prochain triomphe sur les croisés. Il se posait en roi des proscrits. Il choisit des soldats, des écuyers, des chevaliers. 11 en créa une seconde milice urbaine pour repousser les deux Montfort et 11. 20

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le comte Baudouin qui venaient chevaucher autour

de Toulouse.

Sur l'ordre impératif d'Innocent III, l'archevêque de Narbonne, l'évêque de Riez et Me Thédise durent enfin convoquer un concile pour la purgation canonique de Ramon VI. Ce concile, réuni d'abord à Avignon, fut bientôt, pour raison d'insalubrité, transféré à Lavaur, la cité tragique. Il délibéra sur les ossements d'Améric et de Géralda de Laurac, et de trois cents martyrs. Ce concile conciliateur fut dominé par les grands chefs de la guerre et du massacre. Le roi d'Aragon voulut préalablement conférer de la paix avec Simon de Montfort et l'abbé de Citeaux. L'entrevue se fit entre Toulouse et Lavaur, probablement à Vertfeuil, lieu consacré par une mission de saint Bernard. Pierre de Vaucernai s'y trouvait à la suite de son oncle, l'évêque de Carcassonne i. Le monarque pria l'archevêque de Narbonne et les autres prélats de restituer leurs domaines aux comtes de Toulouse, de Gommenges, de Foix et de Béarn. Le sombre dictateur de la croisade feignit de se désister de son omnipotence en faveur du concile. Il répondit ' « Rédigez par écrit toutes vos demandes et envoyez-les, signées et scellées, aux évêques réunis à Lavaur. » Le roi pria le comte de Montfort et le prince de Sidon'de ne pas faire de mal pendant huit jours à leurs ennemis. Simon répondit farouchement : « Je ne me désisterai pas de

1. Pierre est ici plus croyable que don Vaissette, qui prôtend que l'eutrevue eut lieu à Lavaur.

faire du mal ; mais par révérence pour vous, je ces» serai de faire du bien, durant ces huit jours. » Pierre II, de son côté, promit une suspension d'hostilités qui, selon le chroniqueur, ne fut point tenue par les princes romans.

Trois jours après le monarque écrivit, de Toulouse, ses demandes aux prélats de-Lavaur.

Demandes du roi des Aragonais aux prélats réunis en concile dans la ville de Lavaur:

« Pierre, par la miséricorde de Dieu, roi d'Aragon, pour Ramon, comte de Toulouse, lequel désire retourner au giron de notre mère l'Eglise, requiert humblement de vos Saintetés et les prie instamment pour qu'en donnant satisfaction personnelle de tous excès quelconques, selon qu'il aura paru convenir à 1 église elle-même, ainsi que des dommages et torts apportés aux diverses églises et aux prélats, suivant ce que la clémence de cette sainte Mère jugera devoir enjoindre au comte, il soit par grâce et miséricordieusement rétabli dans ses possessions et autres choses qu'il a perdues. »

« Que si, par cas, l'Eglise, en punition des fautes du comte, ne voulait entendre à la demande du roi il requiert et prie pour le fils comme pour le père' en telle sorte cependant que celui-ci n'en rende pas moins personnelle satisfaction pour tout excès commis, soit en marchant aux frontières des Sarrasins avec chevaliers, pour secourir les chrétiens, soit en allant outre-mer, selon que l'Eglise décidera être le mieux expédient. Quant à l'infant, qu'il soit tenu en sa terre sous garde bien diligente et surveillance très fidèle, en l'honneur de la sainte Eglise romaine

jusque à temps que signes manifestes se fassent voir chez lui de bonne nature et généreuse. »

« Le comte de Commences ne fut jamais hérétique. Il ne fut jamais le défenseur, mais plutôt l'adversaire des hérétiques. Il a perdu des domaines pour avoir assisté son seigneur et cousin le comte de Toulouse. Le roi demande encore et prie pour lui, comme pour son vassal, que restitution lui soit faite de ses domaines, sauf pareillement telle satisfaction que lui commandera l'Eglise, s'il semble qu'il ait manqué en quelques points. »

« Le comte de Foix non plus n'est ni ne fut hérétique. Le roi demande pour lui, et prie comme pour son parent bien-aimé, auquel sans honte il ne peut faillir ni justement en tel besoin, qu'en sa faveur et révérence pour lui, il soit réintégré dans ses choses: moyennant toutefois qu'il satisfera à l'Eglise, en tout' et pour tout ce en quoi la clémence de cette bonne Mère jugera qu'il s'est rendu coupable. »

« Pour Gaston de Béarn, son vassal, le roi demande et prie affectueusement qu'il soit rétabli dans ses terres et feauté des siens vassaux, d'autant plus qu'il est prêt à obéir et se soumettre aux ordres de l'Eglise, devant juges non suspects, si d'aventure il ne nous est loisible ouïr sa cause et l'expédier. »

« Au demeurant, pour tout ce qui précède, le roi a cru qu'il fallait invoquer miséricorde plutôt que jugement, adressant à votre clémence ses clercs et ses barons, et tenant pour ratifié sur les points ci-contenus tout ce que vous ordonnerez avec eux; suppliant

qu'en ce fait vous daigniez user d'une telle cuvons pection et diligence que le secours des barons et du comte de Mont fort puisse être bientôt donné aux affaires de la chrétienté, dans le pays d'Espagne, pour l'honneur de Dieu et l'agrandissement de notre sainte mère l'Église. »

« Donné à Toulouse le 7e jour avant les Calendes de février. »

Le roi Pierre, dans sa lettre, manque de sincérité. Il inculpe trop l'infortuné Ramon. Il insiste trop sur son envoi outremer, exil qui mettait l'infant sous la tutelle de l'Eglise ou du monarque. Il rappelle trop, et d'une manière absolue, le vasselage partiel, con- 'testé ou chimérique, des princes pyrénéens. 11 parle en suzerain pour profiter des ruines accumulées par Montfort, et prévenir l'invasion imminente du roi de France. Enfin, et plus noblement, il cherche à détourner la croisade et son terrible chef contre l'Espagne musulmane. Le Concile est bien plus sincère et plus véridique dans son implacable fanatisme. Nous transcrivons intégralement sa réponsè. Ses discours sont des harangues de l'histoire, et leur phraséologie verbeuse et barbare peint le siècle :

« A l'illustre et très-cher en Jésus-Christ, Pierre, par la grâce de Dieu roi des Aragonais et comte des Barcelonais, le Concile, réuni à Lavaur, salut et sincère affection dans le Seigneur ! »

« Nous avons vu les pétitions et pièces que Votre royale Sérénité nous a adressées pour le comte de Toulouse et son fils, les comtes de Foix, de Commenges, et le noble homme Gaston de Béarn, dans lesquelles lettres, entre autres choses, vous vous

dites un dévot fils de l'Église : pourquoi nous rendons actions de grâces au Seigneur Jésus-Christ, et à Votre Grandeur royale, et en tout ce que nous pourrons faire selon Dieu, nous admettrons affectueusement vos prières, à cause de ce mutuel amour que notre sainte mère l'Eglise romaine vous porte, à ce que nous voyons, et vous à elle, non moins que par révérence pour Votre Excellence royale. »

« Quant à ce que vous demandez et priez à l'égard du comte de Toulouse, nous avons cru devoir répondre à Votre royale Sérénité que ce qui touche la cause du comte et de son fils, laquelle dépend du fait de son père, n'a, par autorité supérieure, été du tout laissé à notre décision, vu que le comte de Toulouse a fait, sous forme certaine, commettre son affaire par le seigneur Pape à i'évêque de Riez et à maître Thédise; à quel sujet, comme nous croyons, vous gardez en fraîche mémoire combien de grâces fort grandes le seigneur Pape accorda au dit comte après ses nombreux excès ; pareillement quelle faveur le vénérable archevêque de Narbonne, légat du Siège apostolique et pour lors abbé de Giteaux, fit, il y a deux ans, si nous nous en souvenons bien, au même comte, sur votre intercession et en considération de vos prières. »

« En effet le légat consentait à ce qu'il conservât intactes et tout entières ses seigneuries et propriétés, et que lui demeurassent aussi dans leur intégrité les droits qu'il avait sur les châteaux des autres hérétiques qui faisaient partie de son fief, sans albergue, quête ni chevauchée; en outre, pour ce qui est des châteaux qui appartenaient aux autres hérétiques et

n'étaient de son fief, lesquels ce comte disait monter a cinquante, le légat voulait bien encore que la quatrième partie, voire la troisième, tombât en sa possession »

« Toutefois, méprisant cette grande grâce du seigneur Pape, du susdit légat et de l'Eglise de Dieu, le comte, allant droit contre tous les serments qu'il avait anciennement prêtés aux mains des légats, ajoutant iniquité sur iniquité, crime sur crime, mal sur mal, a attaqué l'Eglise de Dieu, et a porté grandement dommage à la chrétienté, traitant et s'alliant avec les hérétiques et routiers, si bien qu'il s'est rendu indigne de toutes faveurs et de tous bienfaits. »

« Quant à ce que vous demandez pour le comte de Commenges, nous avons jugé devoir en cette façon vous répondre sur ce point : savoir qu'il nous a été donné à tenir pour certain que, comme il a, après nombre d'excès et de violations de serment, contracté alliance avec les hérétiques et leurs fauteurs, et d'accord avec ces pestiférés combattu l'Eglise, bien qu'il n'eût jamais été lésé en rien, bien qu'ensuite il ait été soigneusement admonesté de se déporter de tels actes, et, revenant au cœur de l'Eglise, de se réconcilier à l'unité catholique, néanmoins ce dit comte a persévéré dans sa méchanceté; en sorte qu'il est retenu dans les liens de l'excommunication et de l'anathème. Même, dit-on, le comte de Toulouse a certifié maintes et maintes fois que ce fut le comte de Commenges qui le poussa à la guerre, d'où il suit que ce °dit comte fut en cela l'auteur des maux qu'elle a causés

i. P. de Vaux-Cernay, ch. 43.

HISTOIRE DKS ALBIGEOIS.

en si grand nombre à l'Eglise. Cependant, s'il se montrait tel qu'il méritât le bienfait de l'absolution, après qu'elle lui serait accordée et qu'il aurait le droit d'ester en jugement, l'Eglise ne lui dénierait justice au cas où il aurait quelque plainte à former. »

« En outre, Votre Grandeur royale demande pour le comte de Foix. A quoi nous répondrons qu'il est constant à son sujet que depuis longtemps il a été receleur des hérétiques, d'autant qu'il n'est douteux qu'il faille nommer ainsi ceux qui s'appellent croyants. Le même comte, après ses excès multipliés, après tous ses serments., le rapt des personnes et des biens, la capture des clercs et leur détention dans les cachots, (pourquoi et beaucoup d'autres causes il a été frappé du couteau d'anathème), voire après la grâce que le susdit légat lui avait octroyée en faveur de votre intercession, a fait un sanglant carnage des Croisés, qui, dans leur pauvreté et simplicité pieuses, marchaient au service de Dieu contre les hérétiques de Lavaur. »

« Pourtant quelle était cette grâce et combien grande, c'est ce dont Votre royale Grandeur se souvient bien, à ce que nous pouvons croire, puisque c'était à sa prière que le légat offrit composition à ce comte ; et si cette composition ne fut faite, c'est qu'il ne l'a voulu. 11 existe, en effet, des lettres adressées au comte de Montfort et scellées de votre sceau royal, lesquelles contiennent la clause suivante : « Nous vous disons de plus que si le comte dë Foix ne veut se tenir à cette décision, et que par suite vous n'écoutiez point les prières que nous ferions

pour lui, nous ne cesserons pas pour cela d'être en paix avec vous. » Toutefois si ce dit fait en sorte d'obtenir le bénéfice de l'absolution, et qu'après en avoir mérité la grâce il se plaigne en quelque point, l'Eglise ne lui déniera justice. »

« Vous demandez encore et priez pour Gaston de Bôarn; qu'il soit rétabli dans ses domaines et féauté des siens vassaux. Sur quoi nous vous répondrons, pour ne rien dire actuellement d'autres nombreux griefs, ou plutôt innombrables, "portés contre lui, qu'allié du moins aux hérétiques et à leurs fauteurs ou défenseurs contre l'Eglise et les Croisés, il est persécuteur très notoire des églises et des membres du clergé. Il a été au secours des Toulousains au siège de Castelnaudari; il a près de lui l'assassin de frère Pierre de Castelnau, légat du siège apostolique ; il a longtemps retenu en sa compagnie des routiers et les y retient encore. L'an passé, il les a introduits dans l'église cathédrale d'Oléron, où ayant coupé la corde qui soutenait la custode du Saint- Sacrement, ils firent tomber à terre le corps de notre Seigneur Jésus-Christ, lequel, chose horrible à dire seulement, fut répandu sur le pavé. De plus, en infraction de ses serments, il a usé de violence envers les clercs : pourquoi et plusieurs autres raisons que nous taisons présentement, il a été enchaîné dans les liens, de l'excommunication et de l'anathème. Néanmoins s'il donnait satisfaction à l'Eglise autant qu'il le doit, et s'il obtenait le bénéfice de l'absolution, on ferait droit à ses plaintes, au cas qu'il en eût quelqu'une à présenter. »

« En effet, sans cette condition, il ne serait conve-

nable à Votre royale Majesté, très-illustre prince, d'intercéder pour les susdits, tous excommuniés ; et pour nous, n'oserions répondre d'autre sorte sur tels faits et telles personnes. A celte cause, admonestons et exhortons en Dieu Votre Sérénité royale qu'elle daigne avoir en mémoire l'honneur que lui fit le siège apostolique, et celui qu'il fait actuellement à votre illustre beau-frère (Frédéric II) le roi de Sicile; de même que ce que vous avez promis au seigneur Pape lors de votre sacre, et les commandements qu'en avez reçus *. Nous prions le ciel qu'il vous conserve longtemps pour l'honneur de Dieu et de la sainte Eglise romaine. Que si, par cette réponse de nous, n 'était Votre royale Majesté bien satisfaite, nous aurons soin de communiquer le tout au seigneur Pape, pour la révérence et grâce que nous vous portons. »

« Donné à Lavaur le 15e jour avant les calendes de février (1212). »

Pierre de Vaucernai fut le secrétaire du Concile, car les mêmes phrases se retrouvent dans ses chroniques : phrases longues et lourdes, latinité de fer, armée, comme la hallebarde de Montfort, d'un glaive, d'une hache, et d'un assommoir.

Le roi d'Aragon, se voyant débouté, demanda une trêve entre Montfort et Ramon VI jusqu'à Pentecôte, ou du moins jusqu'à Pâques. Les évêques refusèrent encore, craignant que cette suspension d'armes ne refroidît le zèle guerrier des Croisades du

1. Pierre fut couronné par le pape en 1204, et Frédéric II en 1212.

nord. Le prince proposa d'autres accommodements; ils furent tous rejetés par le Concile qui crut y voir l'intention secrète du rétablissement de Ramon VI et des Faidits dans leurs domaines. Il ne voulut, dit le chroniqueur, ni lâcher les terres ni relâcher les guerres. Le monarque indigné déclara qu'il prendrait sous sa protection les excommuniés, et appela comme d'abus au siège apostolique. C'est alors que l'archevêque de Narboniio, légat du Saint-Siège, lui adressa cette lettre qui sent la foudre :

« Au très-illustre seigneur Pierre, par la grâce de Dieu roi d'Aragon, frère Arnauld, par la miséricorde divine archevêque de Narbonne, légat du siège apostolique, salut en charité de coeur et par les entrailles de Jésus-Christ. Nous avons appris, non sans grande émotion et amertume d'esprit, que vous vous disposez à prendre sous votre protection, et à défendre contre l'armée du Christ, la cité de Toulouse et le château de Montauban, ensemble les terres abandonnées à Satan, à cause du crime d'hérésie et d'autres forfaits horribles, séparées de toute communion avec notre mère l'Eglise, et livrées aux Croisés par l'autorité de Dieu, dont le saint nom y est si gravement blasphémé. Comme donc ces choses ne pourraient que nuire non seulement à votre salut mais à votre dignité royale, nous prions du fond de nos entrailles Votre royale Grandeur, et l'exhortons dans le Seigneur, de la part de notre Dieu rédempteur Jésus-Christ et de son très-saint vicaire, notre seigneur le Souverain Puntife, dont l'autorité nous est déléguée; nous vous faisons inhibitions que vous défendiez les susdites terres, et

que, communiquant avec les excommuniés, il vous arrive d'encourir la tache d'anathème. Nous ne voulons du reste cacher à Votre Sérénité que si vous croyez devoir laisser aucun des vôtres pour la défense de ces lieux, comme ils seront excommuniés de droit, nous vous ferons publiquement déclarer tel en tant que défenseur des hérétiques. »

Le roi d'Aragon ne tint aucun compte de cette semonce insolente de l'abbé de Cîteaux. Il prit sous sa protection Toulouse, les princes pyrénéens, et les peuples réfugiés dans la grande cité romane. Il se déclara magnanimement le défenseur de l'Aquitaine, le champion de l'humanité. Il reçut l'hommage de Toulouse abandonnée du roi de France. La guerre continua avec ses embuscades, ses rencontres, ses pillages, ses meurtres, ses proies. C'est au milieu de ce tumulte d'armes que le Concile prolongea le tumulte de ses paroles d'airain, et le compte rendu qu'il en fit au Vatican clôtura sa session orageuse par un dernier coup de tonnerre.

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