G. deTudelle, strop. CXXIII, v
les états du vicomte de Carcassonne, son héroïque cousin, et du comte de Toulouse, son infortuné beau-père. Ramon VI, dépossédé de presque tous ses états, s'était rendu en Aragon pour implorer la protection du roi Pierre II. Le monarque mit les deux Ramon à l'ombre de son épée et envoya une ambassade solennelle à Rome pour justifier ces princes et se justifier lui-même, calomnié pendant qu'il combattait à Tolosa. Bermond, informé de cette députation, fit partir ses messagers pour réclamer du Saint-Siège l'héritage de Toulouse. Il disait à Innocent III que ses ancêtres et lui étaient spécialement les vassaux de l'Église romaine; qu'il avait épousé une infante de Toulouse, seule fille légitime de Iïamon VI et de Béatrix de Béziers; que le jeune Ramon était doublement adultérin , né d'une femme parente du comte au troisième degré, et épousée du vivant de la mère de sa femme Constance ; que si le jeune comte de Toulouse était reconnu légitime, non seulement le droit de Constance serait anéanti, mais encore celui des croisé» venus pour rétablir la foi romaine dans la province de Narbonne; qu'il était l'ami du comte de Montfort et prêt à se soumettre à tous les ordres du Pape... Ainsi parlait ce traître, et d'autres lâchetés. Pour soutenir sa missive et son messager secret, il se rendit lui-même à Rome, et mourut en 1215 dans la métropole du monde catholique.
Pendant que le roi d'Aragon combattait magnanimement à la journée de Tolosa, les Montfort, les Foulques, lesThédise, les serpents de la croisade, le
noircissaient de leur venin auprès d'Innocent III. Ce monarque s'était reconnu le vassal du Saint- Siège. Le pape avait confirmé les droits de Marie, reine d'Aragon. Il avait adjugé à cette princesse contre ses frères le comté de Montpellier. Et pourtant les droits de Marie et de Constance étaient similaires, comme naguère les titres des enfants d'Agnès de Montpellier et d'Agnès de Méranie. Mais les barons pesaient moins que les rois dans les balances romaines. Montfort et les légats, dans l'intérêt de la croisade, tâchèrent de relever les causes perdues d'Anduze et de Montpellier. Les fils d'Agnès, déclarés adultérins à la mort du comte Guilhem VIII, furent sur le point de l'emporter sur la fille d'Eudoxie, la reine Marie d'Aragon. En vain le roi s'était déclaré vassal du Saint-Siège ; en vain Marie avait livré en otage, au chef des croisés, son fils captif à Carcassonne; en vain le vaillant Pierre II revenait vainqueur de l'Islam, de la bataille de Tolosa. Le monarque, la reine et l'infant allaient être sacrifiés, et Montpellier adjugé au prince illégitime , candidat d'Amalric et de Montfort. Tout à coup Innocent se ravise. Il sort de cette contradiction, et du même coup étend les droits du Saint-Siège. Il proclame sa juridiction divine et cite la reine Marie, le comte Guilhem et les consuls de Montpellier à son tribunal. Il adjuge la terre à Marie, laisse le titre vide au prétendant, confirme leurs libertés aux consuls et retient pour le Saint-Siège la suzeraineté de saint Pierre. Alors comparut aussi Bermond d'Anduze. Les deux causes étaient connexes. Le César sacerdotal, en jugeant ces principicules cévenols, affir-
mait sur les trônes et les sceptres de la terre sa domination théocratique.
Sur le trône judicial du monde, Innocent III était joué et trompé. Cet infaillible ne parvenait plus à savoir la vérité sur la croisade. Il avait ordonné à ses légats de recevoir la justification du comte Bamon, et ces légats serviles, désobéissant au pontife, l'entouraient de calomnies et d'un nuage de mensonges sur -le prince spolié. Arnauld-Amalric, en ceignant la tiare, usurpait le duché de Narbonne. Montfort s'intitulait comte Je Toulouse, avant même d'avoir conquis cette métropole. Il s'adjugeait tous les domaines de la maison de Saint- Gélis, malgré le Pape, et régularisait de son chef son investiture frauduleuse aux assises de Pamiers. Le char d'airain de la croisade roulait sur les mêmes pentes où l'avait lancé l'automédon romain. Le phaéton épouvanté voulait enrayer, ralentir le char fulgurant, mais leschevaux, ivres de sang, n'écoutaient ni le freinni la voix, et un démon aiguillon-* nait ce quadrige de l'enfer.
Innocent III écrivit à ses légats,- Arnauld Amalric et Ramon d'Uzès (fin d'avril 1212). « Quoique Ramon, comte de Toulouse, ait été trouvé coupable en plusieurs choses contre Dieu et contre l'Eglise, et que nos légats aient excommunié sa personne et abandonné ses états au premier occupant, cependant il n'a pas été encore condamné comme hérétique et convaincu complètement de la mort de Pierre de Gastelnau. C'est pourquoi nous avons ordonné qu'on lui assigne un jour pour se purger, suivant la forme marquée dans nos lettres, nous réservant de rendre
là-dessus une sentence définitive. Nous ne comprenons donc pas pour quelle raison nous pourrions accorder à d'autres ses états qui ne lui ont pas été ôtés, ni à ses héritiers, surtout pour ne pas paraître lui avoir extorqué frauduleusement les châteaux qu'il nous a remis; l'Apôtre veut qu'on s'abstienne de l'apparence même du mal. Nous mandons à l'évêque de Riez et à Me Thédise d'y procéder selon la forme prescrite. Mais qu'ils ne manquent pas de nous instruire de la vérité *. »
Ainsi, malgré les ordres formels d'Innocent III l'évêque de Riez et Me Thédise avaient repoussé la justification du comte de Toulouse. Ils avaient livré ses domaines à Montfort, et Simon avait scellé son usurpation par les assises de Pamiers. C'est alors (janv. 1213) que le pontife reçut à Rome l'ambassade du roi d'Aragon. L'évêque de Ségovie et le docteur Colombi parlèrent au Pape, et le Pape transmit leurs harangues aux légats :*
« Pierre, roi d'Aragon, notre cher fils, nous a fait savoir qu'il avait refusé de secourir le vicomte de Béziers, son vassal, qui implorait son assistance, après la publication de la croisade contre les hérétiques provençaux, lorsque les croisés furent entrés sur les terres de ce vicomte; et que pour ne pas retarder l'exécution des desseins de l'Eglise, il avait mieux aimé manquer aux catholiques que de protéger les hérétiques mêlés avec eux; en sorte que le vicomte, se trouvant sans protection, a perdu tous ses domaines et a été enfin tué misérablement. Vous, arche-
i. Innocent III, 1 XV, ep. 102.
oOi HISTOIRE DES ALBIGEOIS
vêquede Narbonne et Simon de Montfort, ayant conduit ensuite l'armée des croisés dans les domaines du comte de Toulouse, vous ne vous êtes pas contentés d'envahir tous les lieux où il y avait des hérétiques, mais vous vous êtes encore emparés de ceux dans lesquels il n'y avait aucun soupçon d'hérésie ; car ayant exigé le serment des peuples du pays et leur ayant permis d'y demeurer, il n'est nullement vraisemblable qu'ils soient hérétiques. Les mêmes ambassadeurs nous ont remontré que vous avez usurpé le bien d'autrui avec tant d'avidité et si peu de ménagements, qu'à peine de tous les domaines du comte de Toulouse lui reste-t-il la ville de ce nom, avec le château de Montauban. Entre ces domaines usurpés, le roi d'Aragon marque le pays que Richard, roi d'Angleterre, avait donné à sa sœur en la mariant avec ce comte, les terres des comtes de Foix, de Commenges, et celles de Gaston de Béarn. Ce prince se plaint, de plus, de ce que vous, archevêque de Narbonne et Simon de Montfort, avez oblig'; les sujets de ces trois comtes, quoiqu'ils soient ses .vassaux, à prêter serment de fidélité à un autre, dans les domaines que vous avez envahis. Il ajoute qu'à son retour de la guerre contre les Sarrasins, le comte de Toulouse l'ayant été trouver et lui ayant exposé ce qu'il avait souffert de la part des croisés, il avait attribué à ses péchés le refus que l'Eglise faisait de recevoir la satisfaction qu'il offrait, étant disposé d'exécuter tous nos ordres autant qu'il serait possible. Que ce comte lui avait dit ensuite que, pour n'être pas le seul à souffrir une pareille confusion, il lui remettait ses domaines, son fils et sa femme, sœur
de ce prince, afin qu'il prît leur défense ou qu'il l'abandonnât, comme il jugerait à propos. Le roi marque ensuite qu'étant sur le point d'essuyer un affront sur ce sujet, et que n'étant pas juste que la peine soit plus grande que le délit, il nous supplie humblement de conserverie comté de Toulouse pour le fils de ce comte, qui n'a jamais été imbu de Terreur et qui ne le sera jamais, avec la grâce de Dieu. 11 a promis de garder en son pouvoir tant le fils du comte de Toulouse que le comte lui-même, tout le • temps qu'il nous plaira, afin de faire instruire le premier dans la foi et avoir soin de son éducation, et d'apporter toute son attention pour extirper l'hérésie du royaume d'Aragon et pour y faire fleurir la fti catholique : avec otfre de donner pour l'observation de toutes ces choses telle caution que le Saint-Siège demandera. Enfin, il a déclaré que le comte de Toulouse est prêt à faire pour le passé la pénitence que nous voudrons lui imposer, et d'aller servir contre les infidèles, soit dans les pays d'outre-mer, soit en Espagne , sur les frontières des Sarrasins. Au reste, comme l'alfaire est difficile et qu'elle a été conduite à une fin assez heureuse, on doit y procéder avec beaucoup d'attention pour ne pas détruire légèrement ce qui avait été exécuté avec tant de peine. C'est pourquoi nous voiys ordonnons d'assembler un concile dans un lieu commode et assuré, d'y convoquer tous les archevêques, évêques, abbés, comtes, barons, consuls et recteurs que vous jugerez à propos. Et après leur avoir proposé les demandes et les désirs du roi d'Aragon, sans aucune considération humaine, de nous envoyer leur
avis afin de statuer ensuite tout ce qui sera convenable »
Innocent III écrivit en même temps à Montfort : « L'illustre roi d'Aragon nous fait remontrer par ses ambassadeurs que vous guerroyez, non seulement contre les hérétiques, mais encore contre les catholiques; que vous répandez le sang des innocents et envahissez les terres des comtes de Foix, de Commenges et de Béarn, ses vassaux non suspects, et que vous ravissez leurs terres dans le temps où il fait la guerre aux Sarrasins. Rendez leurs terres à ces princes, rendez au roi l'hommage que vous lui devez pour Carcassonne ; qu'on ne dise pas que vous travaillez pour votre intérêt et non pour la foi 2. »
Enfin le pontife, magnanime cette fois et bien inspiré, ordonne à Arnauld-Amalric de suspendre la croisade, de détourner la guerre contre les Sarrasins et d'en conférer avec le roi d'Aragon 3.
Il est évident qu'Innocent III est changé. Ce n'est plus le pontife foudroyant. Il sort de sa bouche un accent humain. Qui l'a .donc ainsi transformé? Est-ce la voix du roi d'Aragon ? Est-ce le cri de l'Aquitaine égorgée? Est-ce le chœur des villes martyres, Béziers, Carcassonne et Lavaur remontant du fond de l'abîme? Le vice-Dieu, qui se croyait le vicaire du Christ, s'est-il entrevu avec horreur dans la chaire du monde catholique comme nn spectre d'Attila, une larve de Satan?