CHAPITRE VII
Le roi d'Aragon passe les Pyrénées, rejoint les princes à Toulouse, et tous ensemble vont assiéger Muret.
Le roi d'Aragon passa les Pyrénées au pont de Penasco, descendit la vallée de la Garonne, longea celle de la Save, en chassa Amauri de Montfort, puis, après avoir en chemin repris plusieurs châteaux, fut reçu dans Toulouse comme le libérateur du Midi. Les comtes de Foix, de Commenges, de Béarn, tous les chevaliers dépossédés l'attendaient dans ses murs. Toulouse lui donna 1,000 chevaliers, 40,000 fantassins, de nombreux engins de guerre, et le monarque, à la tête de cet ost superbe, alla mettre le siège devant Muret.
Muret est une ville à quatre lieues de Toulouse, vers le Sud, au confluent de la Garonne et de la Lonja, germée du sépulcre de Germérius, cet évêque dont la trahison introduisit Glovis dans Toulouse. Elle se composait d'un château, d'un bourg groupé autour de la cathédrale, et d'un faubourg revêtu d'une courtine de terre, de briques et de cailloux
roulés par les torrents. Les princes et les consuls assirent leur camp entre lès deux fleuves. Pendant qu'ils dressaient leurs pavillons, les chevaliers dialoguaient avec les hirondelles, qui émigraient alors, et qu'ils chargeaient de messages d'amour pour leurs dames :
— « Hirondelle, ton chant m'importune. Que veux-tu? Que me demandes-tu? Pourquoi ne me laisses-tu pas dormir, moi qui n'ai pas sommeillé depuis que je suis sorti de Manda? Encore si tu m'apportais un message et des saluts de celle en qui j'ai mis mon bon espoir ! J'entendrais alors ton langage !
— Seigneur ami, c'est pour obéir au désir de ma dame que je viens vous voir, et si elle était, comme je le suis, hirondelle, il y a déjà bien deux mois qu'elle aurait été ici à votre oreiller. Mais ne connaissant ni le pays, ni les chemins, elle vous mande par moi de ses nouvelles.
— 0 gentille hirondelle, j'aurais dû mieux vous recevoir, vous faire plus de fête et plus d'honneur ! Que Dieu vous protège, lui qui arrondit le monde, qui fit le ciel, la terre, et la mer profonde. Si j'ai proféré quelque parole contre vous, par merci ne m'en punissez pas.
— Seigneur ami, voici mon message d'amour : Quittez ces pavillons, laissez là guerre et batailles. Repassez les ports découpés dans l'azur, et revenez auprès de la beauté qui soupire sur sa tour, et gémit en ne voyant pas à l'horizon bondir votre palefroi.
— Hirondelle, je ne puis en ce moment quitter le roi. Il me faut le suivre à Toulouse, où j'espère bien, soit dit sans me vanter, — s'en lamente qui
voudra, au beau milieu du pont de Garonne, abattre de selle maint chevalier.
— Seigneur ami, que Dieu comble vos désirs! Moi je retourne à ma Dame, et j'ai grand'peur qu'elle ne me brûle ou ne me batte; car en apprenant ce qui vous arrête, son cœur va être tout effarouché de douleur. »
Cette élégie gracieuse nous conduit à la plus horrible catastrophe. Le mardi 10 septembre, le roi d'Aragon arriva devant Muret ; c'était le soir, et le lendemain il donna l'assaut et enleva le premier faubourg; il eut pu emporter la place dans ce moment d'effroi, mais il arrêta l'escalade et se retira dans son camp. Il voulait attirer Montfort. Muret était la souricière où il espérait prendre ce tigre.
Les assiégés respirèrent, refoulés dans le bourg et le château. Le commandant dépêcha des messagers vers Montfort. Ils le rencontrèrent à Fanjaux. Grand était l'émoi des croisés. La comtesse eut un songe : il lui sembla que le sang lui coulait abondamment de chaque bras. Le matin, tout effrayée, elle raconta la vision à son mari, qui montait à cheval. « Tu parles bien comme une femme , répondit Montfort; laisse les présages aux Espagnols ». La comtesse revint à Garcassonne et le comte partit pour Muret. Dans la selve de Gaja, il rencontra un second messager qui lui raconta l'attaque du roi. McMfort manda à la comtesse de lui envoyer de Carcas«onne tous ses chevaliers. Le vicomte de GDrbeil qui. après sa quarantaine, s'en retournait en France, rebroussa chemin et conduisit ces secours à Montfort. Simon
rt
lit halte à Bolbonne. Il entra dans l'église et se recommanda aux prières des moines. Il pria longtemps à genoux, puis, se relevant, il déboucla son ceinturon et posa son épée sur l'autel : « 0 bon Jésus ! ditil, vous m'avez choisi, quoique indigne, pour conduire votre guerre. En ce jour, je prends mes armes sur votre autel. Faites justice à votre champion des batailles ». Cela dit, il partit pour Saverdun. Il avait avec lui sept évêques et trois abbés que l'archevêque de Narbonne avait réunis pour négocier la paix avec le roi d'Aragon. Il avait de plus une trentaine de chevaliers, pèlerins récemment arrivés de France, entre lesquels son frère utérin , Guillaume des Barres, le même qui avait eu l'honneur de désarçonner Richard Cœur-de-Lion à Palerme. Etant à Saverdun, après quelques instants de repos, Montfort voulut marcher toute la nuit vers Muret ; mais hommes et chevaux étaient exténués. Ils pouvaient rencontrer des combats sur les chemins. . . . Simon ne se rendit qu'à regret au désir de ses compagnons. Il passa la nuit au château d'Enguerrand de Boves. A l'aube, il appela son chapelain, se confessa et fit son testament, qu'il envoya, revêtu de son sceau, à l'abbé de Bolbonne, avec ordre, en cas de trépas, de . l'expédier à Rome pour qu'il fût confirmé par le seigneur pape. Lorsqu'il fut jour, le comte, ses barons et les évêques se réunirent dans l'église, où l'un des prélats célébra la messe en l'honneur de la bienheureuse Vierge Marie, patronne de la croisade. Après la messe, les évêques excommunièrent solennellement le comte de Toulouse, son fils Ramon et les princes pyrénéens. Ils se turent sur le roi d'Aragon,
car ils voulaient négocier avec lui ; mais, dit le chroniqueur, il fut compris mentalement dans l'anathème. Montfort revêtit son armure, sortit de Saverdun par la porte de l'Ouest, harangua sa petite armée au nom de la sainte et indivis ib le Trinité, et se remit en marche. Il fit halte à Hauterive, à mi-chemin de Muret; puis il obliqua vers la place assiégée. 11 pleuvait ; ils devaient traverser un défilé et craignirent une embuscade dans ce chemin étroit, inondé et fangeux. Auprès était une chapelle rustique; Montfort s'y arrêta , et, pendant son oraison, la pluie cessa et le soleil reparut. Il remonta à cheval, trouva le défilé désert, et arriva sans combat à l'extrémité du pont de Muret, De là il découvrit, de l'autre côté du fleuve, toute l'armée de Toulouse et d'Aragon, plus nombreuse que le sable de la mer. Le roi était ravi de voir l'ost croisé défiler sur le pont et venir, selon son désir, se faire prendre dans Muret.
Les Français, entrés dans le château, voulurent attaquer sans retard. Montfort refusa : c'était le soir, les chevaux étaient fatigués; il attendait dans la nuit le vicomte de Corbeil et les secours de la comtesse Alix ; puis les évêques voulaient négocier avec le roi d'Aragon. Déjà, de Saverdun, l'évêque avait demandé un sauf-conduit; le roi avait répondu qu'il n'en donnerait pas, puisqu'ils venaient en armes. De Muret, ils renouvelèrent leur demande. « Pour quatre ribauds que ces évêques ont amenés avec eux, ce n'est pas la peine de leur accorder une conférence, » répondit dédaigneusement le roi. Le lendemain, (jeudi 12 septembre,) le comte se rendit à sa chapelle, située dans le château, tandis que les
évêques célébraient la messe dans l'église du bourg. Après le service divin le comte descendit dans le bourg pour conférer avec les prélats et les barons. Ils hésitaient à livrer bataille. Les évêques résolurent d'aller pieds nus implorer le monarque. Un moine va les annoncer au pavillon royal. La porte s'ouvre sur l'ordre de Simon. Mais un flot de soldats s'y précipite du dehors. Montfort les refoule, referme les deux battants, et les Romans, repoussés, lancent une nuée de flèches sur le logis des prélats. « Vous le voyez, dit Simon, rien ce sert ; grand est le tumulte; laissez-nous combattre » — « Combattez », répondent les évêques, et Montfort crie à ses guerriers : « Aux armes ! » Il remonte au château. L'évêque d'Uzès officiait dans la chapelle du donjon, il entre, interrompt le sacrifice, tombe à genoux et s'écrie : « Mon Dieu je vous offre mon âme et mon corps » . On lui amène son cheval de bataille. Il met le pied à l'étrier; mais l'animal se cabre et renverse presque le héros. Le camp pousse des huées. Alors, saisissant vigoureusement les crins, il enfourche son palefroi dompté. « Riez ! crie-t-il aux ennemis; je me confie dans le Seigneur, et je vais vous huer jusqu'aux portes de Toulouse ».
Il redescend dans le bourg et trouve ses barons à la tête de leurs batailles. Ces "chefs sont : Gui, son frère germain; Guillaume des Barres, son frère utérin ; son cousin Bouchard de Marli, et le traître Beaudoin de Toulouse, qui, en préparant l'échafaud de son peuple, se dressait à lui-même une potence à Montauban, et dans l'histoire un gibet éternel.
L'ost croisé était rangé devant l'église, au pied de
ce clocher décoré d'un chien, d'un bouc, d'un singe, d'un moine, qui gardent la basilique de Dieu. Foulques, évêque de Toulouse, vice-légat et vicaire de l'archevêque de Narbonne, en sortit la mître en tête, revêtu de ses habits sacerdotaux et portant un morceau de la vraie croix. Chaque chevalier descendit de cheval et adora la relique des batailles. L'évêque de Gommenges, pour abréger la cérémonie, prit la relique, et, d'une hauteur, en bénit l'ost prosterné : « Allez, au nom de Jésus-Christ; je vous servirai, dit-il, de témoin, et je vous serai caution au jour du jugement. Tous ceux qui mourront dans ce glorieux combat obtiendront la récompense et la gloire éternelle des martyrs. » Les croisés se mirent en marche; les évêques et saint Dominique rentrèrent dans l'église et y demeurèrent en prières pendant la bataille. Ce spectacle est grand et Mou tfort superbe.