‹ Histoire des Albigeois (volume 2)Chapitre 138 sur 190 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Manassès, évêque d'Orléans, et Guillaume, évêque d'Auxerre. se croisent. — Ils joignent Montfort à Garcassonne. — Montfort les conduit contre Toulouse. — Amauri est fait chevalier à Castelnaudari.

Ainsi les négociations du roi d'Aragon échouèrent partout; auprès d'Innocent III, de Philippe- Auguste, des évêques et des peuples. Manassès, évêque d'Orléans, et Guillaume, évêque d'Auxerre, s'armèrent, marchèrent sur Toulouse, et le flot des croisades du 'Nord, momentanément arrêté, roula de nouveau vers le Sud. Montfort les reçut à Garcassonne, les conduisit à Muret, et dévasta la banlieue de Toulouse, brûlant les blés déjà mûrs, coupant les vignes et les vergers pour affamer la grande cité, remplie de tous les proscrits du Midi. Il prit une vingtaine de châtelets qu'il rasa, excepté celui de Pujol, plus fort par son site, où il laissa Pierre de Sissi , Simon de Lisènes et Robert de Sartes, chevaliers français.

Puis Montfort se rendit à Castelnaudaii pour une grande et éclatante solennité militaire. Il voulait revêtir son fils Amauri de l'ordre de chevalerie. Il y convoqua tous les évêques : Bouchard de Marli, Lambert de Groissi, Gui de Lévis, les chefs des croisades, ses pairs d'entre les conquérants, et parmi ces étrangers, le traître et parricide prince Beaudoin. Gui de Montfort quitta le siège de Puicelci pour le sacre de son neveu. La cérémonie devait avoir lieu le jour de la Saint-Jean. La ville de Castelnaudari fut trop étroite pour contenir tant de monde. Montfort fit couvrir la prairie de pavillons. Un autel fut dressé sous la tente. Dieu campait au milieu de ses guerriers : c'était une scène militaire. « Le comte très-chrétien,* dit le moine chroniqueur, « pria Vévêque d'Orléans qu'il fit son ainé chevallier du Christ ». Jusque-là, c'étaient les barons qui transmettaient l'ordre de chevalerie. Mais, pour cette guerre sainte, le chef de la croisade voulut que ce fussent les évêques. L'évêque d'Orléans revêtit ses vêtements pontificaux, et célébra la messe sous la tente, en présence des clercs et des chevaliers. Gomme il récitait l'office, le comte prit le jeune Amauri par la main droite, et, la comtesse le tenant par la main gauche, ils s'approchèrent de l'autel pour l'offrir au Seigneur, suppliant le prélat de le faire chevalier au service de Jésus-Christ. Aussitôt les évêques d'Orléans et d'Auxerre s'agenouillèrent devant l'autel, ceignirent l'enfant de la ceinture militaire et entonnèrent le Veni creator Spiritus. « 0 nouvelle manière de réception et non expérimentée jusqiïà ce jour! Qui aurait pu, à ce spec-

tacle, s'empêcher de pleurer ! » s'écrie le moine présent. C'était l'invention de la chevalerie sacerdotale, à propos d'une conquête théocratique ; la transmission de cette conquête, la fondation d'une dynastie, et ce spectacle était bien propre à émouvoir les farouches guerriers de la Croix.

Montfort imitait Philippe-Auguste : il associait son fils à l'empire de son vivant ; c'était le sacre anticipé d'Amauri. Après les fêtes de Castelnaudari, escorté des évêques, il conduisit à Muret le jeune Eliacin de la Croix. Les barons de Gascogne vinrent à Muret rendre hommage-lige à l'Infant. Il dit adieu aux évêques d'outre-Loire, puis il marcha en Gascogne pour lui livrer la partie conquise et le charger de conquérir l'autre. Les évêques revinrent à Carcassonne pour regagner la France. Ils avaient louablement accompli leur quarantaine, ayant ravagé le Toulousain et sacré l'usurpation. Le comte de Toulouse donna un coup de lance dans cette pourpre triomphale de Montfort.

Le comte veut reprendre Pujol, sentinelle de la croisade, qui surveille et incommode Toulouse, à deux lieues vers le Sud. Il se rend au Capitole et déclare son projet. « Agissons vite », répondent les consuls. Ils font crier par la ville : « Que tout le monde sorte par la rue de Morvar ! » Tout le peuple est assemblé dans les prés de Montaudran. « Seigneurs, dit le comte, voici pourquoi je vous ai fait mander. Les hommes de Pujol pensent nous détruire; ils veulent nous empêcher de faire la moisson. Ils sont en deçà de Lantar. » — « Seigneur, s'écrient les citoyens, allons les envelopper; vous

avez assez de compagnons, nous sommes-tous armés. Voici le preux comte de Foix, le comte de Commences, et les auxiliaires catalans! »

Le comte, les consuls et la commune marchent sur Pujol. Us investissent la place; Pierre de Sissi, Robert de Sartes et Simon de Lisène y commandent. Le comte tente d'emporter la place d'escalade. Il est repoussé et contraint d'en battre les murailles. Un sage et éloquent légiste, qui était du Capitole, se leva : « Seigneurs ducs, comtes et marquis, et vous tous qui êtes assemblés ici, écoutez ! Pour nous est le bon droit, pour eux est le péché, car ils détruisent nos héritages. »

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