‹ Histoire des Albigeois (volume 2)Chapitre 141 sur 190 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Toulouse apprend la défaite. — Retour des princes, des barons, des consuls. — Gémissements de la cité.

Toulouse attendait, anxieuse, des nouvelles de la bataille. Elle comptait sur la victoire, le trépas de Montfort, la capture des évêques. Qui n'eût pas cru comme elle à ce triomphe? Tout à coup un chevalier arrive effaré du côté de Muret. Il ne prend pas le pont de la Garonne. 11 lance son cheval dans le fleuve et aborde vers le castel narbonnais. C'est Guilhem d'Enteiseb, un messager que le comte envoie peut-être aux princesses dona Eléonor et dona Sancha d'Aragon, il aborde, il s'écrie : « Tout est perdu; le roi d'Aragon est mort, les comtes vaincus^

les Toulousains hachés, le camp enlevé par Montfort! » On ne peut le croire, mais le désastre est coup sur coup confirmé par les débris de la bataille. Les comtes de Toulouse, de Commenges, de Foix, arrivent haletants et poudreux, les barons avec leurs chevaux, les fantassins sur les nefs, et enfin le fleuve, taché de sang , roule des cadavres. Alors des lamentations s'élèvent dans la cité veuve. Chacun pleure ses morts. Toulouse gémit sur la patrie romane tombée dans les plaines fatales de Muret.

Le comte, les consuls, les princes confédérés délibèrent au Capitole. Le désastre est immense, mais non pas irréparable. Le roi d'Aragon a péri, mais non pas l'Aragon. L'Angleterre est sympathique. Les chefs méridionaux survivent ; la chevalerie est toute entière; la moitié de l'infanterie revient sur les nefs. Les citoyens, même les femmes, même les enfants, combattront. Toulouse peut opposer 2.000 chevaliers, 20,600 citoyens, tout le peuple armé à la croisade. Montfort attaquera ou les évêques négocieront; on repoussera Montfort, on parlementera avec les légats. Les comtes de Foix tiendront la campagne, et le comte Ramon ira chercher des secours en Angleterre, en Allemagne et même à Rome.

La bataille de Muret fut un coup de tonnerre qui produisit une dispersion générale de peuple effarouché. Ramon VI ouvrit la marche, il conduisit son fils, âgé de quinze ans, en Angleterre; il devait en ramener des secours. Mais le roi Jean n'était pas le Ccenr-de-Lion.

La comtesse Aliénor et l'infante Joana quittèrent aussi Toulouse. Où se retirèrent-elles? Peut-être à la

cour de Marseille, chez leur neveu Ramon-Bérenger, comte de Provence. Peut-être suivirent-elles, éplorées, le char funèbre de l'héroïque martyr de Sixéna.

Ermessinde, femme de l'infant de Foix, princesse âgée de vingt ans, jeune mère, pour dérober le fruit de son sein ou l'infant qui pendait ç sa mamelle, se retira à Gastelbon, son berceau catalan, donjon perché sur l'arête qui séparait les vallées d'Andorre et de Palhars , ses vassales. Elle y fonda un second champ d'asile pyrénéen.

Escaronia de Gaussade et Obisca de Rabastens, filles d'Esclarmonde de Foix, se réfugièrent sans doute auprès de leur mère à Montségur. C'est là que dut se retirer aussi Aladaïs de Penne, avec ses enfants, Bernard et Olivier, qui devaient être deux héros.

C'est une touchante et romanesque histoire. Aladaïs était veuve. Son mari était tombé probablement sur le champ de bataille de Muret. Jordan, le beau vicomte de Saint-Antonin, le troubadour doiït elle inspirait les chants, avait disparu dans le même tourbillon. Son cœur ne put résister à ce double trépas. Elle dit adieu au monde, à son noble manoir, à sa charmante vallée de l'Aveyron, se réfugia à Montségur, devint solitaire johannite, et s'enferma dans une grotte. Cependant Jordan n'était pas mort. Guéri de ses blessures, il voulut revoir Penne, et l'objet adoré de ses chants. Il ne retrouva plus Aladaïs ni ses frères, les vicomtes de Saint-Antonin. Les poétiques manoirs étaient occupés par les croisés. Montfort avait donné le Quercy au traître n, 23

Baudouin de Toulouse pour sa participation impie au carnage de Muret. Proscrit, il remonta le fleuve, et se jeta à gauche dans les bois et les rochers de Capde-Nac, l'antique Uzellodunum. Il y vivait dans une grotte, pleurant sa patrie et ses amours, lorsqu'un jour il reçut un message de Bernard de Gourdon et de sa femme dona Hélis de Turenne. Bernard était frère du meurtrier de Richard Cœur-de-Lion. Hélis était sœur du vicomte de Turenne et de l'amante de Bertran de Born : une de las très de Torena. Ils combattaient encore sar la Dordogne et reçurent magnifiquement le noble proscrit dans leurs châteaux de Casenac et de Doms. Mais après la chute de Toulouse ils durent se retirer dans les Pyrénées, et Jordan trouva réunies à Montségur ses deux héroïnes, la Clorinde de la Dordogne et l'Herminie de l'Avevron.

L'épopée de Guilhem de Tudella offre une lacune de deux ans, inaperçue jusqu'ici. 11 est probable que le vaillant troubadour, qui chevauchait et chantait à côté des comtes de Foix, fut grièvement blessé dans la mêlée sanglante de Muret. Son chant s'interrompt à la mort du roi d'Aragon et ne recommence qu'à l'ouverture du concile de Latran ( 1213-1215). Ce long silence ne peut avoir d'autre raison qu'une blessure qui l'éloigna des champs de bataille, et qu'il alla soigner au château de Foix, puis, après la reddition volontaire de l'inexpugnable donjon, au champ d'asile du Thabor.

Guilhabert de Castres, depuis sa sortie de Fanjaus, vivait à Saint-Paoul de Jarrats, au pied du Thabor. L'archidiacre y était l'hôte des Lanlar.

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Mais Foix et Lavelanet pris par les croisés, il suivit ses barons à Montségur, inaugurant son pontificat par la fondation d'un nouvel asile pyrénéen. Les fugitifs, les blessés, encombraient le Thabor. Guilhabert en fit une colonne et se mit à leur- tête. Il remonta l'Ers jusqu'aux gouffres fatidiques, redescendit par le ruisseau de Pissa-Vacca vers Lordat et la vallée de l'Ariège, et par les cascades d'Odus gagna les conques d'Andorre et de Palhars. Castelbon, à cheval sur cette crête, domine les cours de la Balira et de la Noquera. C'était le berceau de l'infante Ermessinde, le domaine d'un rameau de Gommenges. Ermessinde et Roger-Bernard firent de leur vicomté une succursale de Montségur. Guilhabert donna pour base à sa colonie Ja conversion d'Ermessinde et de son père Arnauld de Castelbon. Désormais ils appartenaient au Paraclet. Guilhabert se partagea entre les deux asiles pyrénéens.

Parmi les exilés de Castelbon se trouvaient deux amis, Ramon Batalha et Arnauld Roquier, l'Oreste et le Pylade albigeois. Batalha était un Bellissen de Mirepois; Roquier, de Belpech, le grand chirurgien des guerres romanes. Batalha se mourait de ses blessures ; toute la science et toute la tendresse de Roquier ne purent sauver son ami. Le vieux guerrier mourant légua son cheval de bataille au Paraclet et en laissa la jouissance et la tutelle à l'Esculape du Consolateur. Le coursier ne servit plus à la mort, mais au salut. Roquier revint de l'exil sur le noble animal. Le généreux palefroi eut un bonheur que n'eut pas son premier maître infortuné; il revit

ses prairies natales de l'Ers et mourut peut-être pour la défense nationale. Ils devraient n'avoir qu'un même tombeau. Mais toute l'épaisseur des Pyrénées sépare les sépulcres inconnus du cheval et du chevalier.

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