CHAPITRE II
Montfort et les évêques à Muret. — Ils envoient à Rome un bulletin de la bataille et l'étendard du roi d'Aragon. — Ils né gocient avec les Toulousains, — Les Montfort sont vaincus à Montségur et au Mas d'Azil.
Montfort s'était vanté d'entrer dans Toulouse. 11 est possible que dan? la première épouvante, lancé après les fuyards, il fût entré pêle-mêle avec eux, par les portes de Saint-Subra. Mais son avantgarde, fatiguée, s'arrêta au Portel, et rétrograda lorsqu'elle en aperçut les tours. Toulouse devait être le fruit de la victoire. Elle devait tomber abattue sous le coup de sa masse d'armes. Montfort rentra dans Muret. Il fut plus pressé de rédiger le bulletin de la bataille, et de chanter le cantique de triomphe. Ce fut l'œuvré des prélats. Ce bulletin, hymne de guerre, débutait par le Gloria in excelsis.
« Gloire à Dieu dans le ciel et paix sur la terre aux hommes qui aiment la sainte Eglise 'de bonne volonté ! Le Dieu fort et puissant, le Dieu puissant dans les batailles a octroyé à la sainte Église, le
cinquième jour de l'Octave de la sainte Vierge Marie, la merveilleuse défaite des ennemis de la foi chrétienne, une glorieuse victoire, un triomphe éclatant ! »
« Le souverain pontife avait expressément défendu au roi d'Aragon de porter secours aux ennemis de la foi; loin de recevoir avec une piété filiale les réprimandes du Très-Saint-Père, se révoltant avec orgueil contre le mandat apostolique, ce monarque envahit le pays conquis par la vertu de Dieu et le secours des croisés, pour le rendre aux ennemis de l'Église. Il réunit les comtes de Toulouse, de Foix et de Gommenges, avec une armée nombreuse de Toulousains et vint assiéger Muret. A cette nouvelle, du conseil des vénérables archevêques, évèques et abbés, Simon, comte de Montfort, avec quelques puissants croisés arrivés tout récemment de France, marcha vers la place investie. Arrivés dans Muret, le comte et les croisés, après s'être purifiés de leurs péchés par une confession orale , se disposèrent vaillamment au combat. Ils demandèrent humblement à l'évêque de Toulouse, légat du siège apostolique, en place du seigneur archevêque deNarbonne, de sortir sur les ennemis de Dieu. Les soldats du Christ, bénis par les évêques en habits pontificaux, et tenant le bois vénéré de la croix du Seigneur, sortirent de Muret rangés en trois corps, au nom de la Sainte-Trinité. De leur côté, les ennemis quittèrent leurs tentes déjà tout armés, et malgré leur multitude infinie, furent vaillamment attaqués par les clients de Dieu, confiants, malgré leur petit nombre, dans le secours céleste. Soudain la vertu du
Tout-Puissant brisa ses ennemis par les mains de ses serviteurs et les anéantit en un moment. Ils firent volte-face, et prirent la fuite comme la poussière devant l'ouragan, poursuivis par l'Ange du Seigneur. Les uns, par une course honteuse, échappèrent à la mort ; les autres, évitant nos glaives, périrent dans les flots; un bon nombre fut dévoré par l'épée. Il faut grandemenfgémir sur l'illustre roi d'Aragon, tombé parmi les morts, puisqu'un si noble prince qui eut pu et dû être le défenseur de l'Église, uni au contraire aux ennemis du Christ, attaquait méchamment son Épouse sainte. D'ailleurs pendant que les vainqueurs revenaient triomphants, l'évêque de Toulouse, compatissant à la tuerie de ses ouailles, et désirant sauver ceux qui avaient échappé à cette boucherie, envoya vers leurs tentes un religieux pour qu'ils déposassent leurs armes, et que, redevenus catholiques, il les préservât de la mort. Mais ils repoussèrent l'appel de leur pasteur et maltraitèrent son envoyé, sur quoi la milice du Seigneur les tua, fuyants et dispersés, autour de leurs pavillons. L'on ne peut en aucune façon connaître le nombre exact des ennemis qui ont péri dans la bataille. Pour ce qui est des chevaliers du Christ, il n'en a été tué qu'un seul, plus un petit nombre de servants. Que le peuple chrétien tout entier rende donc grâce au Seigneur Jésus du fond du cœur pour cette grande victoire des chrétiens. A lui qui, par quelques fidèles, a battu une multitude innombrable d'infidèles, et a donné à la sainte Église de triompher saintement de ses ennemis, honneur et gloire dans les siècles des siècles! Amen! Nous, évêques
de Toulouse, d'Uzès, de Lodève, de Béziers, d'Agde et de Commences, plus les abbés de Glarac, de Villemagne et de Saint-Thiberi, contre-scellons de nos scels ces choses dignes d'une éternelle mémoire. Donné à Muret, le lendemain de cette victoire glorieuse, savoir le 6e jour de l'Octave de la Nativité de la bienheureuse Vierge Marie, l'an du Seigneur 1213. »
Les évêques envoyèrent aussi une relation non moins triomphale à Rome. Montfort fit présent à Innocent III de la bannière du roi d'Aragon, qui fut arborée au château Saint-Ange1. Il envoya sans doute des trophées à Philippe-Auguste, et distribua aux abbayes des reliques de la bataille. L'abbaye de Lezat avait son grand portail incrusté de fers de chevaux qui en constellaient le bois de leurs croissants. Nous pensons que cês fers venaient de la bataille de Muret, et que Montfort fit cette offrande guerrière à Simon-Pierre, son patron, patron de cette abbaye voisine, ainsi que de l'Église romaine, et dont le glaive céleste avait consommé sa miraculeuse victoire.
Mais le grand trophée, c'était Toulouse; et celuilà, il ne put l'offrir au Louvre ni au Vatican. Il campait à quatre lieues de la grande cité ; il en voyait les clochers à l'horizon, et s'était vanté de l'enlever au galop; qui donc l'arrêtait? Montfort perdit queljours à respirer l'encens des- évêques et le parfum sanglant de ses lauriers. Toulouse n'ouvrait point
i. Philippide, chap. VIII.
ses portes. Il n'en voyait pas venir les capitouls suppliants. Quand il se réveilla de son songe, la magnanime cité, naguère éperdue, maintenant tranquille, était défendue au dedans par 20,000 citoyens armés, des femmes guerrières, des enfants belliqueux, et au dehors par 2,000 chevaliers, les princes pyrénéens, et leur chef le comte de Foix, veillant autour de ses murailles comme un lion. Montfort recula, il n'osa se heurter contre la noble métropole, et furieux contre le comte de Foix qui stérilisait sa victoire, il passa la Garonne et porta le fer, le feu, le ravage, dans la vallée de l'Ariège. laissant les évêques entamer des négociations perfides pour la reddition de Toulouse.
Foulques, comme vice-légat du Saint-Siège et évêque de Toulouse, fut naturellement chargé de s'aboucher avec les capitouls. Il somma les Toulousains de se soumettre absolument aux ordres du pape et des légats. Les consuls acceptèrent d'entrer en négociation. Négocier c'était gagner du temps. Ils promirent, à ce qu'il paraît, une entière soumission à l'Eglise romaine. Les légats exigèrent pour garants 200 otages. Les Capitouls refusèrent. Après de longs débats ils en offrirent 60. Les évêques s'en contentèrent; mais les consuls refusèrent de livrer les citoyens ; la négociation, qui n'était qu'un » leurre, fut rompue; les vaincus se jouaient des vainqueurs.
Montfort, accru d'un renfort de croisés conduits par Raoul, évêque d'Arras, s'était jeté sur le comté de Foix. Son ost, en quatre colonnes, remonta les vallées de l'Ariège, de l'Arise, de la Lèze et de
l'Ers," mettant tout à feu et à sang. Ces quatre corps convergeaient vers Foix. Le long de l'Ers, il s'élança sur Montségur, brûla le hameau, escalada la Roche, et fut précipité dans l'Ers. Son lion se hâta de redescendre, et l'oreille basse, pour n'être pas acculé dans cet impasse de rocs et de forêts. Ramon de Per relie défendit sa forteresse aérienne. De son donjon il vit incendier ses bourgs dans les vallons : Belestar, le Peyrat, la Roca d'Olmès, Lavelanet, Peyrela, Pvocafissada, Paoul de Jarrats. Une longue traînée de flammes signalait la retraite de Montfort vers Foix. Il incendia les faubourgs, ravagea les vergers, sans attaquer l'inexpugnable forteresse aux trois tours; puis il remonta vers le Gonserans.
Cependant le comte de Foix s'était élancé après les soldats de la Croix. Il pourchassait Montfort dans la grande vallée de l'Ariège. Apprenant que ses capitaines remontaient les vallons de la Lèze et de l'Arise, il y détacha ses fils, Loup et Roger-Bernard, à travers le Podaguez. Loup opéra sur la Lèze, et Bernard marcha sur l'Arise pour couper le chef croisé. Celui-ci, remontant le torrent du Nescus, avait trouvé, au confluent, Garbonne, d'origine ibère, Rieux, d'origine latine, Montesquieu, d'origine îbère, Dalmaza, d'origine latine, Las-Bordas et Sabarat. d'origine ibère. La gracieuse vallée était d'origine cantabre, mais Rome lui avait imposé les colonies latines de ses monastères. Elle avait trois abbayes : Porte-Cluse, dormant sur le coteau rocailleux du sud, au murmure de sa cascatelle; Las-Salenquas, célèbre par les amours du comte de Foix, et Saint - Pey dont on voit encore le clocher debout, comme
une pyramide indiquant la tombe du cloître disparu. Les barons avaient repris ces monastères concédés par leurs aïeux. Devant l'ost delà Croix, ils avaient reculé sur le Mas-d'Azil.
Le Mas est une conque de verdure, de vignobles et de rochers arides. et grisâtres. Elle a deux porte» cyclopéennes : au sud la grotte, qui vomit un torrent; au nord le Cap-Aret, gorge à ciel ouvert, qui relâche le gave écumant. Cette rotonde, comme l'indique son nom, fut un asilium d'Ibères, de Grecs, de Goths, d'hérétiques. Le christianisme y fat porté par le grec Cyrille. On voit sa cellule d'été sur la bouche septentrionale de la grotte, et sa cellule d'hiver devant l'arcade méridionale. Je tiens mon port, s'écria l'anachorète, en découvrant la . voûte majestueuse, plus belle que la grotte de Galypso. Cyrille évangélisait les proscrits farouches de la forêt de Silva-Agra.
Pour contenir ces faidits, dont le nom semble indiquer des insurgés de la foi, Charlemagne campa un de ses leudes au château cantabre de Durban. Sur la tombe de Cyrille un ermitage s'était élevé, sous l'invocation du proto-martyr Stéphanos. Cet humble monastère devint une grande abbaye sous Louis-le-Débonnaire (817). Eboratus, seigneur de Durban, fit don à Aznarias, abbé du Mas-d'Azil, du Val de Silva-Agra, pour le salut de l'âme de l'empereur. Un vaste cloître s'éleva dans l'âpre forêt. Les moines promirent encore de prier fidèlement pour Eboratus, son épouse Vérana et ses fils Mauri et Saïon. Eboratus, le leude de Durban, est donc le fondateur du Mas d'Azil.
L'abbaye s'élevait entre le Gastera du comte et le moulin des moines. Le Mas, asile national, resta un refuge religieux; il recueillit deux sectes grecques, la Gothe et la Cathare. Ces sectes mélangées se confondirent, et leurs adhérents furent parqués dans un gheto nommé la rue des Goths, le long du torrent. Au sud, se forma la ville haute ou plébéienne; au nord, la ville basse ou nobiliaire; ici étaient le temple hérétique, le château féodal, et, entre les deux, les fourches patibulaires, la place de las Esclamanças ou des lamentations. La grotte cyclopéenne fut comme la vulve d'où naquit, d'un Verbe du Christ, la gracieuse métropole de l'Arise, qui l'enveloppe comme d'une écharpe dans son repli d^azur.
Pierre et Ramon, seigneurs de Durban, embras- . sèrent l'albigéisme. Tous les châtelains de l'Arise étaient cathares. Les moines appelèrent Montfort à leur secours. Pendant que Simon opérait dans la vallée de l'Ariège, Gui, son frère, fut chargé d'envahir la vallée plus étroite de l'Arise. Les deux osts devaient se rejoindre vers Saint-Girons. Le prince de Sidon prit snccessivement Montesquieu, Daumazan, les Bordes, Sabarat et son Cap-Aret foitifié, et parut devant le Mas-d'Azil. Assiégea-t-il h ville et la grotte? La roche et la cité lui furent- (iles livrées par l'abbaye? Dans tous les cas, il les dépassa et vint assiéger Durban; sur ce rocher, avec les fils d'Ebolat étaient Peyrotta de Clairmont, Godefroi de Larboust, Henri de Campagne, le vaillant Ramon des Bordes, l'héroïque Amiel de Palhërs, les Rocabrune, les Camarada, les Narbonne
du Nescus, toute la chevalerie de l'Arise. Le prince de Sidon campa dans la vallée, près du moulin. Il escalada Durban et fut rejeté dans le cirque, en cascades. Les infants de Foix accoururent sur ses derrières comme deux lionceaux, rallièrent la ville et la grotte, les lancèrent sur le camp des croisés. Durban descendit de son sommet. Ce fut un carnage. L'Arise roula des morts. La grotte vomit des cadavres. Le moulin s'appelle encore le moulin de la bataille. Déodat de Barase s'élança après les fugitifs, les atteignit au-dessus du Gastéra et les hacha auprès de la fontaine qui porte aujourd'hui le nom de ce baron du Tarn. Les Peyrota ont laissé leur" nom à une cellule de rocher, située sur la grande caverne et qui s'appelle encore Peyronard, de son ermite brûlé dans son alvéole de stalagmite. L'amour chérit la victoire... serait-ce de cette bataille que naquit l'hymen de Loup de Foix et d'Honora de Durban ? Quoi qu'il en soit, le prince de Sidon, fugitif à travers les bois de Serrelongue, rejoignit son frère Simon vers Saint-Lizier, chef-lieu du Conserans. Le vaincu de Montségur put embrasser le vaincu du Mas-Azil. Puis Ils redescendirent par la vallée du Salât, vers la Garonne. A la fête de saint Luc l'évangéliste (18 oct.), ils étaient de retour à Muret. Mais cette fois encore Montfort n'osa pas attaquer Toulouse dont il voyait les clochers à l'horizon. 11 se dirigea vers les Alpes.
Les Alpes s'agitaient, le Rhône bouillonnait, le midi se relevait du coup de foudre de Muret. Qui donc soulevait les terres Rhodanes? Ce n'était pas Ramon VI; il était en Angleterre;
mais Éléonore d'Aragon, sa femme, retirée en Provence. Montfort y courut; Narbonne et Béziers lui fermèrent leurs portes. Montpellier et Nîmes ne l'hébergèrent qu'à regret. Pons de Montlaur agitait le Vivarais. Adhémar de Poitiers défendait le Valentinois. Us arrêtaient les croisés qui descendaient le Rhône. Pons se soumit aisément, mais Adhémar de Poitiers résista avec fierté. Il était fils de la comtesse de Die, la Sapho de la Drôme; son frère était gouverneur de l'infant de Toulouse. Ils étaient cousins de Richard Coeur-de-Lion. Simon se rendit à Romans, près de Valence. L'archevêque de Narbonne l'accompagnait. Us y trouvèrent Eudes, duc de Bourgogne, et les archevêques de Vienne et de Lyon. Ils citèrent le comte de Valentinois. Adhémar s'y rendit, mais il rejeta toute paix. Aux deuxièmes sommations, il refusa de nouveau. Il céda enfin, menacé des armes de Montfort et des anathèmes d'Innocent III, et remit en gages quelques châteaux, non à Simon, mais au duc.
Le duc de Bourgogne était un capétien; André de Bourgogne, son frère, était dauphin de Viennois sous le nom de Guigs VI. Montfort aussi descendait des rois de France par la fameuse Bertrade, épouse adultère de Philippe 1er. Tous ces Capétiens se réunirent à Vienne avec les trois archevêques, non-seulement pour fêter le glorieux vainqueur de Muret, mais encore pour resserrer leur union par le mariage d'Amauri de Montfort avec Bôatrix, héritière du Dauphiné. Par cette alliance, Montfort dominait toute la Provence transrhonane et pesait sur toutes
les terres de Toulouse. Le Dauphiné devenait un contrefort de sa conquête. Mais pendant qu'il célébrait ces triomphantes fiançailles, il dut redescendre précipitamment des Alpes pour défendre ses provinces impétueusement attaquées vers les Pyrénées.