‹ Histoire des Albigeois (volume 2)Chapitre 157 sur 190 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Retour de Rome 'les envoyés de Montfort. — Il apprend que le concile lui a adjugé sa conquête, hormis la Provence. — 11 résout d'aller prêter l'hommage-ligé à Philippe-Auguste. — Mais auparavant il veut enlever a l'archevêque de Narbonne le duché de Gothie. — Il entre dans Narbonne. — Il est excommunié trois fois. — Il porte l'affaire devant le pape. — Il part pour la France, est reçu en triomphe et prête serinent à Philippe-Auguste. — Mort d'Innocent III '.

Pendant que les princes pyrénéens s'embarquent à Gênes, les mandataires de Montfort, Gui, Foulques, Dominique, arrivent à Toulouse. Ils apprennent à Simon les décrets du concile. Sa conquête lui est assurée. Encore a-t-il fallu l'arracher au pontife. Il réserve la Provence au jeune comte Ramon , et laisse la conquête des croisés à la décision des batailles. Ainsi, après le concile tout reste èn suspens. Devant cette incertitude du pontife, Montfort cherche

1. Voir pour ce livre : Dom Vaissette, pour la chronologie. — Pour le récit, l'Anonyme. — Guilhem de Tudelle. — l'ierre de Vaux-Cernay. — Guillaume le Breton. — Guillaume de Puilaurens. — Hurter, hist. d'Innocent III .

à s'appuyer sur Philippe-Auguste : il est capétien, allié des capétiens de Bourgogne, vassal et agent secret des capétiens de Paris. Philippe a été effrayé et irrité de la superbe du conquérant. Celni-ci dissipera ses ombrages en tombant aux pieds du monarque. II s'étayera du Louvre contre le Vatican.

Mais avant de se rendre outre Loire, il veut vider sa querelle avec l'archevêque de Narbonne. Le concile n'a rien décidé sur le duché de Gothie. Amalric, prétendant revenir de Rome duc de Narbonne, exigeait l'hommage du vicomte Améric, ordonnait aux habitants de relever les murailles et de construire deux forteresses. Montfort interjeta appel au pape (30 janvier 1216) et ajourna l'archevêque à Rome pour la Pentecôte. Le primat répondit : « Si le comte usurpe le duché de Narbonne, je l'excommunie, lui et ses fauteurs. » Les évêques s'interposèrent entre les deux grands chefs de la croisade. Ils supplièrent Mont fort de ne pas entrer dans Narbonne. Amalric et Simon acceptèrent l'arbitrage des évêques ; mais l'archevêque leur défendit d'entrer dans Narbonne. Montfort ne tint aucun compte de la défense du primat ; il se présenta à la porte du bourg et il y trouva le terrible Arnauld. L'archevêque voulut fermer les portes; mais les Français le repoussèrent l'épée à la main; Montfort entra dans Narbonne, et fit arborer sa bannière sur le palais vicomtal. Amalric doubla, tripla, quadrupla ses foudres; il excommunia le chef de la croisade en présence du chapitre, des consuls et du vicomte. Il interdit toutes les églises de Narbonne, et notamment l'oratoire vicomtal; il fit taire toutes les cloches, ces voix de bronze de la cité. Simon,

l'archange de l'excommunication, se vit un instant le roi des excommuniés. Mais il ne s'en troubla pas ; il fit dire la messe dans sa chapelle et chanter joyeusement dans l'air la crécerelle du campanile féodal. L'oiHciant fut un clerc français, et peut-être Pierre de Vaux-Cernay, l'historien de la Croix et le séide de Montfort. Simon était un ferme esprit : il prenait et laissait des volontés des évoques et faisait la sourde oreille aux admonestations des papes. 11 n'avait nullement l'intention d'exécuter les décrets d'Innocent III : il voulait toute l'Aquitaine, des Alpes à l'Océan. Sentant vaciller sous lui le Vatican, il résolut de s'arc-bouter du Louvre. Il était sûr de trouver en France un refuge et un triomphe. L'archevêque vint l'excommunier jusque dans son donjon. Le comte le menaça de la voix et du fer; ses valets lancèrent des pierres contre le palais archiépiscopal; ils lapidèrent dans son manoir sacré l'exterminateur de Béziers. L'Amistança populaire dut rire amèrement de ces querelles scandaleuses entre les deux princes de la spoliation. L'insurrection romane allait les uiellre d'accord. C'était le commencement de la justice de Dieu. Montfort, content d'avoir mis sa main de fer sur le duché de Gothie, et laissant sa querelle avec l'archevêque se traînerdevant la cour romaine, hâta son départ pour, la France.

Il se rendit à Carcassonne, puis à Toulouse. Rentré au Gastel-Narbonnais, il convoqua dans son manoir comtal (7 mars 1216) les consuls, le conseil commun et le peuple de Toulouse. 11 voulut s'unir avec les vaincus par un dernier serment solennel

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et reçut leur hommage ; ils lo reconnurent leur seigneur, ainsi que son fils Ânaauri* et les actes officiels furent signés : Simon, comte de Toulouse. Le lendemain (8 mars) le comte, entouré de tous les évêquesdu Midi, fit à son tour aux consuls, au conseil, au peuplé* le serment suivant : « Moi, Simon de Montfort, par la grâce de Dieu, comte de Toulouse et de, Leycester, vicomte de Béziers et de Carcassonne, je jure et promets de bonne foi que je serai bon et fidèle seigneur, à l'honneur de Dieu et de la sainte Église, envers tous les hommes de Toulouse. Si je manque, je me corrigerai, par le conseil des prudhommes, pour ne pas être parjure, ce qu'à Dieu ne plaise ! » Amauri prêta le même serment. On voit que, docile aux décrels du concile, Simon ne prit pas le titre de marquis de Provence. Mais il ne lâcha pas néanmoins le Rhône et les Alpes. Il acheva d'éventrer la cité, d'aplanir les fossés, d'abattre les tours des manoirs, d'enlever les chaînes des rues et de fortifier le château Narhonnais; il y perça une poterne du côté du Levant pour entrer et sortir à l'insu de la cité, dont il le sépara par un large fossé palissadé et rempli d'eau de la Garonne.

Après avoir muleté et mutilé la ville et le peuple, il partit pour son voyage triomphal. Il laissa sa femme , sa famille et sa conquête sous la garde de son frère Gui. 11 emmena avec lui ses compagnons de guerre , et entre autres sou cousin et fidèle Achate, Bouchard de Marli. Tant qu'il fut sur la terre romane, sa marche fut silencieuse ou n'eut que les acclamations des prêtres. Mais au delà de la Loire commencèrent les ovations '

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les villes, les bourgs, les hameaux se rendaient à sa rencontre, évèques et prêtres en tête, avec des bannières, des hymnes et des fleurs, cet encens de la terre; et le carillon des cloches, cette salutation du ciel. On jonchait son chemin de rameaux verts sous les pieds de son cheval. Les images des saints d'argent et d'or faisaient cortège à l'homme de fer, à l' Attila iconolâtre. On chantait : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur », appliquant à l'homme de guerre l'acclamation triomphale de l'Homme-Dieu. On baisait ses vêtements, les housses de son harnais, les baves de son palefroi. Etait-ce le Maure ou le Lion ? L'un et l'autre de ces coursiers célèbres partageaient le triomphe du héros catholique et féodal.

C'est ainsi que Mont fort traversa Bourges, métropole de la conquête; Orléans, où fumait depuis cent ans le premier bûcher capétien; Chartres, où il confirma une donation faite à la cathédrale par sa mère Amicia, cette Anglo-Normande dont les fortes entrailles avaient conçu de deux hommes trois héros de fer. On achevait alors la célèbre basilique, dont l'architecte sculpta sur le contrefort du sud cette épigramme de granit, peut-être à l'occasion de ces fêtes : un âne jouant du théorbe! Il revit son humble manoir, d'où il sortait naguère simple baron, et où il rentrait, après sept ans d'absence, roi d'un territoire plus vaste que la France, et avec une renommée sinistrement immortelle. Enfin il rentrait dans Paris, dans le Louvre, et le superbe, fléchissant le genou, prosternait ses crimes et ses exploits aux pieds de son chier sire Philippe,, illustre roi des François.

Le vieux lion de France, naguère ombrageux et menaçant, se dérida devant l'hommage du rampant et famélique chacal de Montfort. Philippe, sans pitié pour son cousin Ramon VI, accorda à l'usurpateur l'investiture de Toulouse. Non content d'un diplôme royal, Simon, défiant, s'en fit délivrer deux. Voici le plus bref : « Au nom de la sainte et indivisible Trinité, Philippe, par la grâce de Dieu, roi des Français : Sachent tous, présents et à venir, que nous avons reçu notre cher vassal, Simon de Montfort, pour notre homme-lige, pour les fiefs et terres qui ont été conquis sur les hérétiques et ennemis de Jésus-Christ dans le duché de Narbonne, le comté de Toulouse et les vicomtés de Béziers et de Carcassonne; dans les fiefs que Ramon, autrefois comte de Toulouse, tenait de nous, et pour les terres qui sont de notre fief. Sauf le droit d'autrui et celui de nos vassaux. Donné au Pont-de-l'Arche, l'année 1216 et la trente-septième de notre règne. »

Montfort accompagna le monarque autour de Paris, prolongeant son triomphe parmi les honneurs, la plus grande bienveillance et. la plus aimable familiarité de Philippe. Le vieux renard capétien redoublait d'autant plus d'amabilité qu'il voyait bien que le tigre qui venait d'engloulir le bélier solaire de Toulouse n'en pouvait digérer les cornes, et qu'il revomirait cette constellation du printemps. Simon cependant, aux verrières de la chapelle de Montfort-l'Amaury, faisait peindre ses conquêtes, des sièges, des batailles, les bannières de la Croix; ses nouveaux titres, mêlés aux anciens, de vicome de Béziers, de comte de Toulouse, de duc de Gothie ; son

cheval de guerre, ferré par saint Éloi, le célèbre forgeron, qui déhanchait le coursier boiteux de la croisade et rajustait son fémur disloqué, par un miracle chevaleresque ; symbole de sinistre augure, et sainte malice du maréchal limousin . Montfort décorait ainsi de ses trophées les sanctuaires du Nord : les Hautes- Bruyères, qui devaient recevoir bientôt son cercueil; Port-Royal, sépulture des Marli, et Saint-Denis, nécropole des rois de France. Il se rapprochait des morts. Craignant d'en manquer, il se faisait construire deux sépulcres décorés de victoires, et déguisait sous ces chimères triomphales les lugubres réalités de son trépas et de son néant. Pendant qu'il prolongeait et multipliait les échos de ses fanfares, un messager arriva, sur son coursier haletant, annonçant, de la part du prince de Sidon, que les bords du Rhône étaient en feu.

C'était la fin de la Croisade. Innocent III avait déchaîné l'invasion ; il vit le commencement de l'insurrection nationale. Toute la croisade est comprise entre le massacre de Béziers et le concile de Latran. Innocent en est le Démiurge ; Montfort, le Titan. La réaction populaire tuera Innocent et Montfort. Innocent vit la première défaite de Simon. Dans cet échec, il prévit la ruine finale et le triomphe suprême de la patrie romane. Le regret, plus que le remords, étouffa ce vice-Dieu. Il mourut avant l'âge, à Pérouse (août 1216), six mois après le concile de Latran. Ce concile est sa souveraine apothéose : c'est là que ce maître du monde trôna entouré du Nord et du Midi, de l'Orient et de l'Occident. Il avait égorgé les Albigeois, abattu l'empire

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grec , bouleversé l'Allemagne , l'Angleterre , la France, anathématisé trente rois, séquestré les trônes, asservi la catholicité, immobilisé le dogme, mutilé l'Eucharistie, institué l'inquisition, ce chevalet de l'intelligence, et le confessionnal, ce tombeau perpendiculaire de l'âme. Il avait fermé la Bible, et comme l'esprit humain incarcéré l'esprit divin. Théocrate, il n'avait que faire de l'Ecriture ; scolastique subtil, il y trouvait quatre sens : l'historique, l'allégorique, l'anagogique et le tropologique. Janusquadrifrons. Dans sa harangue de Latran il dit un seul mot du salut par la Foi. S'il l'eût admis, il eût été Luther. Il n'admet que le salut par l'Eglise, et par le glaive, ce sacrement de fer des croisades. La Foi, c'est la liberté; la grâce, c'est l'amour : il retranchait dans le salut l'éclair, l'électricité, l'instantanéité deDieu. Sa foi admettait la'perfidie; son amour, la haine et la mort. Le théocrate était d'airain, mais l'homme reparaissait parfois sous le vice-Dieu. Son concile fut plus inexorable que lui. Lateranus latrat et latrocinat. Au milieu de ses chiens aboyants, il resta relativement calme et juste. Il se montra magnanime envers le comte de Foix, l'exterminateur des bohèmes de la croix. Il réserva, dans sa pitié, la Provence à Ramonet de Toulouse, et laissa tomber quelques paroles de miséricorde naïve et charmante, mais stérile, sur l'orphelin de Carcassonne. Son dernier cri fut un cri de guerre : « Glaive, glaive, sors du fourreau! » Il mourut en calife d'Occident. Il s'était rendu à Pérouse pour activer la croisade orientale, rêvant d'aller à sa tête reconquérir Jérusalem. Ce César de la crosse et de la croix ne vivait que de

sang et de larmes d'oranges. Il ne put digérer, comme l'autre, le sang végétal. 11 mourut à cinquante-quatre ans, après avoir, pendant dix-neuf années, régi, agité, gouverné, ensanglanté, épouvanté et foudroyé le monde. Les moines mêmes doutèrent du salut de leur autocrate. Lutgarde, une nonne du Brabant, le vit enveloppé de flammes : la Vierge l'avait sauvé de l'enfer, mais il devait rester dans le purgatoire jusqu'au jour du jugement. C'est le trône brûlant qu'il occupe dans l'histoire, sedet eternumque sedebit. C'est un olympien de l'ombre, un superbe Antéchrist. Voilà le jugement de Joachim de Flore.

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