CHAPITRE IV
Montfort revient vaincu à Toulouse. — La victoire de Beaucaire fait bouillonner la métropole romane. — Elle envoie des parlementaires. — Ils sont retenus prisonniers. — Soulèvement, barricades, bataille dans les murs de Toulouse.
Montfort revint vers Toulouse, vaincu, réfractaire aux décrets du pape, et pourtant l'indispensable champion du Vatican. Il bondit des bouches du Rhône aux sources de la Garonne. La victoire de Beaucaire convulsionnait tout le Midi et Toulouse s'agitait orageusement, centre du danger insurrectionnel et de la défense militaire. De là Simon se portera sur les ports de Catalogne et d'Aragon, car il sait que le lion ibère rôde en rugissant derrière les Pyrénées.
Deux camps se dressent encore indépendants sur leurs sommets neigeux: en deçà, Montségur ; en delà, Castelbon. Du premier le comte de Foix est le chef; du second, Ramon VI. Déjà Ramon a passé le port de Salao; il va surprendre Toulouse et placer Montfort entre deux feux, Toulouse et Beaucaire. Mais l'habile Simon a cédé Beaucaire et marche précipitamment
sur Toulouse. Ramon, devancé et trop faible, recule, repasse la grande Montagne, et pendant un an encore attendra une occasion dans la conque de Palhars.
Montfort cependant s'avance à grands pas et menaçant vers Toulouse. La ville est en pleine insurrection. Les consuls assemblent le conseil. Que fautil faire? Combattre ou se soumettre? Les murailles sont entr'ouvertes, les tours particulières abattues, les chaînes des rues coupées, le peuple désarmé, le comte disparu. Résister paraît impossible aux prudents, mais possible aux hardis. Montfort s'est arrêté à Montgiscard, à quatre lieues de Toulouse. Il attend ses troupes, et fait tâter la ville par quelques cavaliers ; la ville retient comme otage cette cavalerie. Montfort s'élance furieux et en bataille. Les consuls sortent pour le fléchir et prévenir le combat :
« — Seigneur comte, lui disent-ils doucement, vous plaît-il de nous écouter? Voici de quoi nous émerveiller : comment se fait-il que vous veniez armé de glaives et de fer mortel? Vous nous avez octroyé et promis que, de votre part, il ne nous arriverait jamais de mal. Vous devriez entrer sur vos palefrois, sans armes, sans armures, en jupons d'orfroi, avec des chants et des guirlandes, comme il convient à un seigneur. Maintenant vous nous effrayez et montrez un coeur de lion courroucé. — Barons, répond le comte, qu'il vous plaise ou déplaise, armé ou désarmé, j'entrerai dans la ville et saurai ce qui s'y fait. Pour cette fois c'est vous qui m'avez attaqué à tort ; vous m'avez enlevé Beaucaire, le Venaissin, la Provence et le Valentinois. Vous
vous êtes liés par serment contre moi avec le comte Ramon, pour qu'il recouvre Toulouse. Mais, par la vraie croix! je n'ôterai point mon haubert et mon heaume de Paris que je n'aie choisi des otages parmi la fleur de la ville. — Seigneur, ayez merci de nous, de la ville et du peuple; nous ne vous avons rien fait ni rien pria ; le Christ en est témoin. — Barons, c'est trop poar moi de votre offense et de votre défense; ni avant ni depuis la conquête vous ne m'avez aimé. — Seigneur comte, dit Alard de Roucy, vous auriez besoin d'un frein pour retenir votre courroux. Vous déchoirez en abaissant Toulouse. — Seigneur, j'ai tout dépensé, rentes .et cens ; mes guerriers sont dans la misère. Que ces députés soient incarcérés au Castel-Narbonnais ; avec leurs biens nous reprendrons la Provence, mais auparavant ruinons Toulouse. — Seigneur frère, dit le prince de Sidon, ne prenez que le quart ou le cinquième, car si avec votre cœur félon vous détruisez la ville, vous serez honni par toute la chrétienté et vous offenserez Jésus-Christ. — Seigneur comte, ajoute maître Robert, légiste savant, le pape a fait choix de vous; agissez avec droiture, pour ne point jeter la tribulation dans l'Eglise. Toulouse ne vous a pas trahi; ne la condamnez point sans jugement; elle ne doit, en toute justice, souffrir ni perte ni tourment. »
Devisant ainsi, ils arrivent aux portes de la ville, et les députés sont jetés dans les cachots du Castel- Narbonnais.
Mais voici venir l'évêque Foulques : il éperonne son cheval dans les rues; il donne sa bénédiction.
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Il crie : « Sortez au-devant du comte, qui est si bon. Et puisque c'est Dieu , l'Eglise et moi qui vous l'avons donné, recevez-le en grande procession; vous en aurez récompense dans ce monde et dans l'autre. » « Seigneurs, s'écrie l'abbé de Saint-Sernin, c'est chose vraie ce que dit mon seigneur l'évêque; allez au-devan t du comte recevoir son lion. » Là-dessus les citoyens se rendent dans la campagne. Mais voilà que dans toute la ville se répand un murmure : « Retournezvous-en, le comte veut des otages; il vous traitera comme racaille. » Et en effet les hommes du comte brisent les coffres, enlèvent les trésors. « Rachetezvous ou vous serez mis à mort ! » Les citoyens murmurent entre leurs dents : « 0 mon Dieu! comme vous nous avez livrés à Pharaon! »
Les femmes et les enfants pleurent. Tout à coup, par toute la ville, retentit un seul cri : « Barons, prenons les armes ! Voici le moment de nous défendre contre le fer et le lion; mieux vaut une mort glorieuse ! » Tous alors se rassemblent de toutes parts, courant ou éperonnant, chevaliers et bourgeois, serviteurs et valets un écu ou un armet, un
pourpoint ou un gonion, hache émoulue, faucille ou javelot, arc ou arbalète ou bonne épée de Planson, coutel, gorgère, camailou cotte de mailles. El, lorsqu'ils sont tous réunis, pères et fils, dames et demoiselles, concurremment, commencent à élever, chacun devant sa maison, des barrières. Les bancs, les coffres, les cuves, les pieux, les tonneaux roulants, les poutres, les chevrons, montent de terre sur des tables jusqu'aux balcons. On fait par toute la ville de tels apprêts de défense que les cris et le va-
carme, mêlés au son des trompes, font bruire et retentir les rues et le ciel. « — Montfort ! » s'écrient les Bourguignons et les Français. « — Toulouse, Beaucaire, Avignon! « répondent ceux de la ville. Et, là où ils se rencontrent, avec transport ils s'entrefrappent, furieux et acharnés. Les lances, les épées, les piques ou les tronçons, les flèches