‹ Histoire des Albigeois (volume 2)Chapitre 168 sur 190 · II ISTOIRE · texte numérisé non relu

II ISTOIRE

reprend Roger de Conserans, allez devant, car vous n'y serez pas plutôt que j'y serai aussi. — Noble action parlée, dit Roger de Montaud; mais il faut l'achever, sans quoi ce serait honte et dommage.

— Seigneur comte, dit l'abbé son frère, poussez à Toulouse; nous à vos côtés et les citoyens, c'est assez pour la défendre. — Seigneur comte, ajoute Guéraut deCaraman, vous recouvrerez Toulouse, et nous nos héritages. Nos bras la défendront et vous y serez en paix. — Et si vous y trouvez des Français, ils resteront vos prisonniers, s'écrie Hunald de Lantar.

— Seigneur, dit don Améric de Roaïx, envoyez vos messagers, et que votre résolution soit transmise à Toulouse. — Ainsi, don Améric, vous approuvez aussi? — Pour Dieu ! notre bien-aimé seigaeur, s'écrient tous d'une seule voix, entrez donc à Toulouse ! N'eussiez-vous que vos barons, pas un homme ne résistera. Sortez de votre exil, car mendier les grâces d'autrui, mieux vaut la mort ou n'être jamais né! — Barons, répond le comte, Dieu soit loué de la fidélité que je trouve dans vos cœurs d'émeraudes. Vous êtes tous désireux d'entrer dans Toulouse; vous êtes tous d'accord. Marchons donc vers la noble cité qui vient à nous. »

Ainsi s'ouvre et se termine ce parlement dans lequel le feu s'allume et la clarté resplendit1.

Le comte monte à cheval avec ses barons. Il marche à découvert et d'un pas rapide, à travers coteaux et vallons, combes et bois ombragés. Il descend les

Strophe 182.

histoire Diis albigeois

gracieuses et sauvages rives du Salât; il traverse la Garonne à Saint-Martori; ses. chevaux foulent le sol de Caligurris, berceau de Vigilance, le réformateur. En avant de tous chevauche, avec son petit escadron, Roger-Bernard de Foix. Après lui, gonfanons déployés, trois autres Roger : Roger do Montaut, Roger d'Aspet, Roger de Gonserans ; ces deux derniers sont des Gommenges. En arrière vient le comte, avec le comte de Gommenges, son cousin, et les barons toulousains, les Maurand, les Lantar, les Roaïch et don Améric, le chef populaire de la cité. Us se dirigeaient sur la Salvetat quand l'avantgarde se heurta contre Joris, le chef croisé du Nébousan, qui battait l'estrade. A cette rencontre, des cris s'élèvent, des cris d'étonnement et de défi; mais Roger de Montaut s'élance, attaque, est attaqué, et les refoule de son glaive étincelant. Roger d'Aspet vole à son secours; il renverse Aimard de la Bessa, dont le cœur crève sous son tricot de fer. Roger-Bernard, les ayant entendus, arrive, gracieusement porté par son coursier arabe ; il atteint Richard de Cornados d'un tel coup qu'il fracasse son écu, déchire son haubert, et contre terre lui brise le crâne et la cervelle. Le carnage commence alors avec les autres, qui vont taillant et tranchant les adversaires de si rude façon que plusieurs demeurent dépecés et en lambeaux. Joris, à voir frapper les compagnons de Roger-Bernard s'est effrayé, et s'est enfui de la mêlée; on le talonne, mais il galope encore mieux. Le comte arrive, éperonnant son coursier; il ne trouve que des ennemis tués ou fugitifs. Le combat était fini : ce n'était qu'un choc d'avant-garde, mais

.de bon augure. — Seigneur comte, c'est un signe, dit l'infant de Commenges, que nous prendrons Toulouse. — Beau neveu, répond le comte, vous n'en serez pas démenti.

Us chevauchent tout le jour dans la vaste plaine de Muret. Le soir, ils traversent le champ de bataille; sur la nuit, ils s'arrêtent presque en face de Toulouse. Le comte envoie dans la ville ses fidèles messagers, pour dire à ses amis jurés qu'il est là hors des murs avec les faidits. A l'aube du jour, le comte est pris de frayeur : il craint d'être reconnu; mais une brume se lève; il se cache dans un bois. Bientôt arrivent les amis : — Seigneur comte, lui dit Ugo de Joanis, Dieu soit loué! vous venez recouvrer Toulouse; l'occasion est belle; votre race est sûre d'être obéie. N'eussiez-vous que ces barons armés, c'est assez pour vaincre vos ennemis. Seulement, n'entrons pas par les ponts, nous serions découverts. — Seigneur, ajoute Ramon Bernier, vous êtes attendu comme le Saint-Esprit! » Ils partent, voilés par le brouillard. Bientôt les clochers de Toulouse apparaissent. « Alors, dit le poète, il n'y en eut pas un seul dont les yeux ne se remplissent de l'eau du cœur. » «Vierge, impératrice du ciel, dit en lui-même « chacun d'eux, rendez-moi le lieu où j'ai été élevé 1 « Vivant ou enseveli , j'aime mieux être là que « d'aller plus longtemps par le monde honni et per- « sécuté ! » Ils traversent la Garonne au gué de Bazacle (Vadaculum). Au sortir de l'eau, ils entrent dans la prairie, bannières déployées et pennons flottants. Aussitôt que ceux de la ville ont entendu le

signal convenu, ils accourent au comte comme si c'était un ressuscité. Et quand il entre sous les portes voûtées de l'ouest, tout le peuple y arrive, grands et petits, hommes et femmes, épouses et maris. Chacun s'agenouille devant lui et lui baise les vêtements, les pieds, les jambes, les bras, les mains, avec des larmes de joie, joyeusement accueillies. C'est la joie ellemême qui revient en graine et en fleur. « Nous l'avons « maintenant, se disent-ils l'un à l'autre; nous avons « Jésus-Christ; nous avons l'étoile du matin revenue « en splendeur; nous avons notre bon et sage sei- « gneur. Parage et courtoisie étaient morts; les voilà « restaurés, vivants et florissants, et notre lignage à « jamais remonté en puissance. » Ils se sentent le cœur si vaillant et si raffermi que chacun d'eux s'arme de bâtons ou de pierres, de lances ou de dards polis, de couteaux fourbis; tous se répandent dans les rues, tailladant , tranchant, faisant boucherie des Français qu'ils peuvent atteindre, et criant : « Toulouse! Le jour est venu où sera chassé le faux seigneur, avec sa méchante race et son peuple cruel. Dieu protège enfin la droiture, et le comte, qui avait été trahi, a repris tant de cœur qu'avec peu de compagnons il a recouvré Toulouse ! »

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