‹ Histoire des Albigeois (volume 2)Chapitre 26 sur 190 · G. de Tudelle. XIII · texte numérisé non relu

G. de Tudelle. XIII

l'ouest. Les bohèmes égorgent tout, femmes, enfants, vieillards, même les clercs. Ce n'est point un caprice de ces barbares, c'est l'ordre formel des légats. La nuit dernière, dans un conseil des chefs, le massacre fut décidé. « Mais comment, dirent les barons, distinguer les catholiques des cathares? — Tuez-les tous, s'écria l'abbé de Cîteaux. Dieu choisira les siens1. »

Les peuples crurent se sauver en se réfugiant dans les églises, les prêtres en revêtant les habits sacerdotaux. Mais la mort vint les chercher jusque dans ces asiles sacrés, et jusque dans les offices divins. Sept mille hommes furent égorgés dans la basilique de la Madeleine, un beaucoup plus grand nombre dans la cathédrale de Saint-Nazaire. Les prêtres voulurent célébrer l'office des morts; ils furent tués à l'autel pendant qu'ils offraient la céleste victime. D'autres voulaient sonneries glas des trépassés: ils furent tués dans les tours, et personne ne resta pour tinter la sonnerie funèbre.

Alors, le meurtre ht place au pillage, et le pillage engendra un nouveau combat entre les vainqueurs. Les barons durent arracher la ville à la rapacité des truands. Us leur faisaient lâcher prise à cuupsd'épée, à coups de bâton, comme à des chiens. Mais le roi des Arlots ne voulut pas céder son immense butin à l'abbé de Cîteaux. C'était le prix du massacre. Il fit mettre le feu à la ville, pleine de richesses, pleine de cadavres. L'incendie refoula les vainqueurs, dévora

t. Ces. Hesterbach.

leur proie et leur espérance, et Béziers périt tout entier. Ce spectacle arrache aux contemporains des cris de pitié : Jamais, disent-ils, si grand carnage n'eut lieu depuis les Sarrasins. Que Dieu reçoive les âmes dans son paradis1!

Quel fut le nombre des morts? L'abbé de Cîteaux, dans sa relation au pape, en avoue quinze mille; soit sept mille à la Madeleine et huit mille à Saint-Nazaire. Mais Nangis en ajoute deux mille de plus qu'il faut rendre au massacre plus grand de la cathédrale. Une différence de deux mille n'est qu'une bagatelle dans cet inventaire toujours grossissant. Ilhier de Limoges en compte trente-huit mille; Guillaume le Breton le porte à soixante mille2, et ce nombre paraît exact, car ce ne fut pas seulement dans les deux basiliques qu'eut lieu le massacre, mais encore dans la ville tout entière où s'était réfugié le peuple du Bédarrais. Enfin César Hesterbach le fait monter à cent mille, et l'horreur exagère probablement ce calcul de cadavres. Le chilïre le plus vraisemblable est celui du poète officiel de Philippe-Auguste, plus impartial et bien renseigné à la cour de France.

Ainsi périt Béziers. L'incendie fut un caprice des truands, mais le massacre fut- un projet arrêté par les légats. Nous en avons entendu la menace dans la bouche de l'évêque de Béziers, et l'ordre formel sur les lèvres furieuses d'Arnaud-Arnalric qui probablement reproduisait l'oracle foudroyant d'Innocent III. Le roi des Arlots ne fut donc que l'exécu-

Page 1