‹ Histoire des Albigeois (volume 2)Chapitre 34 sur 190 · G. de Tudelle, st. XXV · texte numérisé non relu

G. de Tudelle, st. XXV

rive gauche du fleuve, à l'ombre d'un bocage. Après qu'il se fut rafraîchi , don Pedro remonta sur son palefroi bai aux longs crins, et sans épée et sans écu, escorté de trois chevaliers seulement, se dirigea vers la cité. A son aspect, l'allégresse est grande dans Garcassonne. Le vicomte, accompagné de ses barons, court à la rencontre de son royal parent à la porte orientale. « Le roi, disalient-ils joyeux, vient nous secourir, car nous sommes sss hommes, ses amis et ses bien-aimés! » Hélas! le monarque arrivait désarmé et seulement pour intercéder! Us se rendent au palais vicomtal. Ramon Roger raconte au roi le massacre de Béziers, la destruction de cette ville et la dévastation de toute sa terre. « Vicomte, répondit le monarque, par Jésus Notre-Seigneur, je vous ai souvent exhorté à chasser les hérétiques et cette folle erreur pour laquelle plusieurs plaids ont été tenus dans Garcassonne. Et maintenant j'ai grand souci de vous voir en tel travail et en telle tourmente. Je n'y vois d'autre remède (si nous pouvons l'obtenir) qu'un accord avec les barons de France. A peine pouvez-vous mettre quelque espoir en combat de lance et de bouclier. L'ost des croisés est si nombreux, que je doute que vous puissiez tenir jusqu'à la fin. La ville est forte, il est vrai; vous avez grande confiance dans ses murailles. S'il ne s'y trouvait tant de monde, tant de femmes et d'enfants, vous pourriez avoir peutêtre quelque sécurité. Maintenant j'ai grande tristesse et grande pitié de vous. Mais pour la parenté qui nous lie et l'amour que je vous porte, il n'est rien que je ne fasse pour vous. — Seigneur, répon-

dit le vicomte d'accord avec ses barons , faites tout ce qu'il vous plaira de la ville et de tout ce qui s'y trouve, car nous sommes tous vos hommes, comme nous l'avons été du roi votre père qui nous aimait fort *. »

Carcassonne, abandonnée du roi de France et du comte de Toulouse, revendiquait la suzeraineté de l' Aragon. Le monarque remonte sur son palefroi et redescend au camp des croisés. Habilement, il cherche à gagner d'abord les princes français. Mais rien ne peut se conclure sans le consentement du légat. On cherche l'abbé deCiteaux. Amalric est inflexible. « Par égard pour le roi, répondit-il , nous laisserons sortir le vicomte, avec douze de ses compagnons, à son choix, et leur bagage; tout le surplus restera à la discrétion des croisés. — Gela aura lieu, murmurait entre ses dents le monarque indigné, quand un âne volera dans le ciel. » Furieux et contristé, il remonte auprès du vicomte. « Seigneur , s'écria Ramou Roger, plutôt que d'accepter un pareil traité, plutôt que d'abandonner le moindre de mes vassaux, je me laisserai écorcher vif et je me tuerai moimême. Retournez, je vous prie, en Aragon; je me défendrai, tant que je pourrai, dans Carcassonne2. »

Le monarque embrasse avec douleur le vaillant vicomte et s'en retourne dans son royaume par la vallée de l'Ariège. A Lavelanet, il voit en passant Esclarmonde fugitive avec les évêques, et Montségur s'armer dans les nuées ; à Foix, le comte Ramon Roger, la plus grande épée romane ; la vicomtesse

i. G. deTudelle, str. XXVIII, p. 48.-2. Ibid. XXIX.

Agnès, sa belle-sœur éplorée, et son petit neveu, le blond orphelin de Carcassonne. Sur les bords de l'Aude cependant, de part et d'autre on reprend les armes. Les croisés abattent des arbres pour combler les fossés avec leurs branches et construire avec leurs tiges des engins de guerre. Les chefs rôdent autour de la cité, cherchant un point d'attaque. Les évêques et les moines impatients excitent les soldats. Ils crient : Vite au pardon ! et l'armée s'élance à l'escalade. Mais le vicomte et les barons sont aux murailles. Ils lancent un si furieux orage de flèches, de pierres, d'eau bouillante et de feu grégeois, que l'armée, meurtrie et sanglante, recule. Beaucoup d'assiégeants restèrent morts au pied des remparts, beaucoup d'assiégés restèrent navrés sur les créneaux. Mais les tours sont si hautes et les murs si solides que jamais on n''eût pris Carcassonne1. Malheureusement les éléments vinrent au secours des croisés. Ils avaient coupé le fleuve. Les assiégés n'avaient plus que l'eau des puits. Ces fontaines, d'abord insuffisantes, ne tardèrent pas à tarir. De l'agglomération des peuples et des troupeaux , de la puanteur du bétail écorché, naît une épidémie. La canicule, dans cette infection, engendre des mouches qui tourmentent les hommes et les animaux. Les femmes et les enfants en poussent des hurlements. Les superstitions troublent les cerveaux affaiblis. Les arbalétriers tiraient des flèches du haut des tours; mais ces flèches, décochés par des mains débilitées, n'atteignaient pas l'ennemi. Ni vautour, ni cor-

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