Dom Vaissette. V. Chartes
dans le comté de Foix, berceau de sa femme dona Marquésia de Villemur. Saint-Paoul de Jarrats était leur bourg ; Rocafissade était leur manoir; leurs troupeaux de brebis, de chèvres, de vaches, de cavales paissaient nuit et jour les herbages du Thabor. Rocafissade tirait son nom de son château taillé dans le rocher, ou de la fissure ouverte sur le vallon de l'Herm. Jordan et Marquésia avaient quatre fils, quatre héros d'épopée, et une fille qu'ils appelèrent Gorba {Corva, Corvina, corneille), nom de tradition romaine et de prophétique augure, car elle devait être une héroïne de douleur et de martyre.
Rocafissade et Pérella, vis-à-vis à une lieue l'un de l'autre à vol d'oiseau, ne sont séparés que par le vallon creusé par un torrent, le Doctorier, qui descend des frênes du Thabor. Le château de Pérelle est assis sur les rochers de la rive droite du torrent. C'est une des plus pauvres châtellenies des Pyrénées. Elle n'a guère que cent à cent cinquante vassaux divisés entre quatre hameaux : Perelha-Haute, Perelha-Basse, Gombescura et Ravineira. Ces noms peignent la terre; c'est un sol pierreux de landes et de forêts, entrecoupées de quelques cultures d'orge et de sarrasin, de maigres vignobles, et hérissées de grandes rocailles dont la base caverneuse est hantée par les petits carnassiers, la fouine, le renard, le loup, et dont la cime perforée recèle les nids des oiseaux de proie, l'épervier, le milan, le grand-duc, ce vautour des nuits. C'est un pays de gibier et de troupeaux, de bergers et de chasseurs1. Voilà l'hum-
i. M. Pasquier : Arch. pal. de Foix.
HISTOIUË DES ALBIGEOIS il
ble Ithaque de ce Télémaque féodal, élève delà Sagesse éternelle. Mais par la terre il s'élargissait dans les riches et vastes domaines de Lavelanet, de la Roca, de Bélestar, de Montségur; et par la race, il s'élevait dans les hautes et superbes alliances des Bélissen, des Montservat, des Durfort. Enfin, Ramon épousa Na Gorba de Lantar, de la maison des Hunold, qui prétendaient descendre des Jaonnas cantabres de Toulouse, ducs ou rois d'Aquitaine, vainqueurs des Maures et rivaux des Garlovingiens.
Le patriarche Gaucéli, Guillabert de Castres son coadjuteur, vinrent de Mirepois et de Fanjaus, bénir cet hymen de l'Eliacin du catharisme, hymen contracté sous les auspices des évêques et des comtes de Foix. Des fêtes mélancoliques réjouirent un instant les châteaux assombris de Perelha et de Rocafissada. Leur félicité s'enveloppait du deuil de la patrie romane. C'était l'héroïsme chevaleresque épousant la pureté et la consolation du Paraclet. Les poètes célébrèrent la Lampagie et le Munuza de l'albigéisme pyrénéen. L'épouse descendit de son donjon paternel, passa le torrent, et entra dans sou manoir conjugal où elle fut reçue par ses parentes, Fornéria de Perelhe, Braïda du Peyrat, Cécilia de Bélissen, Aladaïs de Massabrac. Mais bientôt après, l'amant emporta sa félicité craintive et ses amours menacées sur les cimes de Montségur, dans le voisinage du ciel. La Sulamite du xne siècle suivit son époux dans les antres des léopards, La forteresse du Thabor s'achevait. On terminait les deux barbacanés. On hâtait l'œuvre nationale en entendant dans le lointain les sombres mugissements de la croisade.
HISTOIRK DES ALBIGEOIS
Cesfêtes nuptiales de Toulouse, deFoix, de Perelha, réunissant les princes, cachaient, sous leurs jeux chevaleresques, les préparatifs de la défense patriotique.
La croisade, nous le savons, était résolue depuis trente ans. Elle avait été tentée par Albano, puis arrêtée par Saladin, suspendue par Almanzor. Après la conquête de Gonstantinople, Innocent III reprenait l'armement contre Toulouse. Il en fulmine la menace du haut du Vatican. C'est sa lettre terrible à Ramon VI. La guerre que ce prince fait à ses vassaux de Provence, guerre qui semble liée à la cause albigeoise, sert de motif à la philippique pontificale.
« A noble homme, Ramon, comte de Toulouse : l'esprit d'un conseil plus sage!... Ahl quel orgueil s'est emparé de ton cœur, homme pestilent ! Tu ne veux pas conserver la paix avec tes voisins, tu t'écartes des lois divines, et tu te rapproches des ennemis de la Foi. A charge aux hommes, veux-tu l'être encore à Dieu, et ne crains-tu pas les châtiments temporels parce que tu te ris des feux éternels? Tremble, pervers, que ta guerre envers le prochain et ton injure envers Dieu ne t'attirent un double châtiment!... Et qui es-tu pour refuser seul la paix, pour profiter des divisions de la guerre, comme les corbeaux qui vivent de cadavres?... Impie, cruel et barbare tyran, n'es-tu pas confus de protéger les hérétiques? et quand un évêque t'en blâmait, tu as répondu que leurs croyances étaient meilleures que celles des catholiques I
«...Tu as commis encore d'autres excès envers Dieu. Tu refuses la paix ; tu guerroies dans les jours de fêtes; tu ravages les monastères; tu changes les
DUS ALBIGEOIS
églises en forteresses ; tu as chassé de son siège l'évêque de Carpentras; tu donnes les charges publiques à des juifs, à la honte du christianisme. C'est pourquoi nos légats t'ont excommunié... Nous confirmons leur sentence... Mais comme nous sommes sur la terre pour le redressement des pécheurs, nous t'ordonnons de mériter par une prompte pénitence la grâce de l'absolution. Sinon, comme nous ne pouvons laisser impunie une si grande injure à l'Église universelle et à Dieu, sache que nous ferons saisir tes terres, que tu tiens de l'Église romaine, et que nous soulèverons les princes contre toi comme contre un ennemi de Jésus-Christ. Et la fureur du Seigneur ne s'arrêtera pas là! Il t'écrasera. » (29 mai 1207.)*
Cette catilinaire théocratique est antérieure à l'ouverture des conférences du Castellar. Elles achèvent d'exaspérer l'impérieux pontife. Il lance le suprême coup de foudre du Vatican (17 nov. 1207). Il écrit au roi de France. Il ordonne à Philippe-Auguste de marcher contre les ennemis de l'Église et de Dieu, accordant contre les Albigeois les mêmes indulgences que contre les Sarrasins. Il écrit de même au duc de Bourgogne, aux comtes de Bar, de Nevers et de Dreux, aux comtesses de Blois, de Troyes et de Normandie, à Guillaume de Dampierre et à tous les autres barons, chevaliers et fidèles du royaume de France. Le comte de Toulouse, cependant, avait interrompu la guerre contre les Provençaux, mais il avait refusé l'expulsion des hérétiques. Les deux lé-