Innoc. III, l. X, ép
gats Navarra et Castelnau vinrent le trouver à Saint- Gélis, site orageux où déjà l'anathème était tombé sur le château de Mirapeyra. Le fougueux Castelnau, devant toute sa cour, le traita de lâche, de parjure et de tyran, et derechef l'excommunia. Les deux légats sortirent hautains et foudroyants. Mais cette insolence avait fait bondir les cœurs dans les poitrines et tressaillir les fers dans leurs fourreaux. Un chevalier, indigné de l'outrage fait au comte, les suivit vers le Rhône. Ils couchèrent à Fourques. Le lendemain (15 janv.), comme ils allaient passer le fleuve, l'inconnu qui les traquait comme une proie, s'élança sur Castelnau et lui plongea sa lance dans le flanc. C'était le soir et, se dérobant dans l'ombre, il s'enfuit vers Beaucaire, son pays, au galop précipité de son cheval. Pierre, relevé dans son sang, pardonna à son meurtrier, demanda la communion, et implora la miséricorde de Dieu. Il expira sur le matin, et, dit le troubadour, le coq chanta1. Navarre recueillit le dernier soupir de son compagnon, et ht transporter son corps à l'abbaye de Saint-Gélis. Les moines vinrent le chercher et le conduisirent en grande pompe, avec des cierges ardents et des kyrie eleison. Des chœurs vêtus de deuil chantaient d'une voix lugubre cette complainte latine : « 0 Khône dont les ondes pures roulent rapidement vers les mers, quelle horreur t'a souillé lorsqu'une âme féroce a sur ton doux rivage immolé Pierre ! L'agneau a été livré au loup cruel. Son cœur était plus endurci que les rocher s de tes bords, lors-
i. G. de Tud. Str. IV.
qu'il exécuta l'ordre de l'hérésie. Toulouse tout entière est infidèle et n'accorde pins rien à Dieu, tant l'hérésie la domine. 0 Christ, ô doux roi, aie pitié! Rends la vie à ton bercail ! Sois propice et clément envers nous ! Et donne-nous , comme à Pierre, la constance de résister à la mer qui s'enfle, et à ses tempêtes! 1 »
Ainsi chantaient les chœurs monastiques : ces paroles se scandaient sur un mode analogue au rythme lugubre du Dies irœ; elles annonçaient aussi qu'un siècle allait être réduit en cendres. Le cadavre fut inhumé d'abord dans le cloître, et un an après dans l'Église, auprès du solitaire grec Egidios et de sa chevrette, lequel avait construit sa cellule de roseaux sur les ruines de l'antique Rhodanusia.
Ainsi les événements se précipitaient vers une effroyable catastrophe. La nouvelle du meurtre du légat n'arriva qu'au commencement de mars à Rome (1208). Innocent III en fut bouleversé de colère et de douleur. Il écrivit aussitôt aux archevêques de Natbonne, d'Arles, d'Aix et de Vienne et à leurs suffragants une encyclique relative à la mort de Pierre de Castelnau. Il le proclame martyr. Il déclare que si Y incrédulité, le permettait, son* tombeau ferait des miracles, mais que son sang sera plus efficace encore que sa parole pour la destruction de l'hérésie. En conséquence, il ordonne à ces prélats de continuer les travaux de Pierre de Castelnau, d'excommunier le meurtrier, ses adhérents et, à leur tête, le comte de Toulouse. « La foi,