‹ Histoire des Albigeois (volume 2)Chapitre 86 sur 190 · Guilh. de Tudelle, LVI · texte numérisé non relu

Guilh. de Tudelle, LVI

resse. Mais, comme clans un corps sain, la géante, sous sa peau écaillée, pousse un second épiderme de granit ; la garnison, sous le choc des engins, derrière la muraille croulante, construit une courtine neuve de rochers. Les hommes et les machines ne peuvent rien contre Termès; le ciel et la terre s'en mêleront. Le ciel est d'airain, la terre est de plomb. Le donjon n'a plus une goutte d'eau, ses sources sont taries; il ne peut plus puiser dans le torrent à demi desséché. Le camp n'a plus une miette de pain, et les chevaux n'ont plus un brin d'herbe; comme les sauterelles et les chenilles, ils broutent les feuilles des bois. Dans cette lutte de la faim catholique et de la soif cathare, les assiégeants et les assiégés songeaient parfois à transiger. Mais comment aboucher le camp et le château? Les prêtres sont d'habiles diplomates. On avait sous la main un négociateur merveilleux, Ramon de Roche fort, évêque de Garcassonne. Sa mère et son frère étaient enfermés dans la forteresse. Il se présente à la barbacane et demande à voir sa mère ; cette matrone romaine repousse son fils comme un traître, et le frère cathare eût tué l'évêque comme il avait naguère, disait-on, poignardé un autre entremetteur, l'abbé d'Eaunes. Ramon de Termès, vieux chef montagnard rusé, consentit à traiter. 11 suivit l'évêque au camp des croisés. Il promit de livrer son donjon à condition qu'on le lui rendrait à Pâques, et demanda pour garantie une autre terre équivalente dans la plaine. Montfort contesta, refusa. Simon et Ramon jouaient évidemment au plus malin. Est-ce qu'un chef pyrénéen livre son manoir paternel? Est-ce

qu'un conquérant normand rend une telle forteresse? Pouvait -on se fier à la parole d'un Montfort, à la promesse d'un légat romain ? Ramon de Termès voulait voir, espionner, fureter le camp des croisés. 11 les trouva affamés, dépenaillés, impatients de revenir en France ; si impatients, que les chefs, les comtes de Ponthieu et de N..., même les évêques de Chartres et de Beauvais, voulurent partir à l'instant même, avant la fin de leur quarantaine, avant l'occupation du château. La comtesse de Montfort se jeta à leurs pieds, les légats rappelèrent les menaces de Rome, l'archidiacre Guillaume fit entendre la voix du ciel. Rien ne put les retenir; l'évêque de Chartres seul se laissa toucher aux larmes de l'héroïque Alix de Montmorency, et resta quelque temps encore. Montfort, se voyant abandonné, envoya l'évêque de Carcassonne au château. Ramon redescendit au camp. Il obtint tout de Montfort. La capitulation fut ratifiée. « Eh bien, dit le comte impatient, livrez-moi la forteresse. — Elle vous sera livrée demain matin, » répondit Ramon.

Qu'attendait-il? 11 avait vu une petite fumée sur le Bugaratch. Il avait entendu un murmure sourd dans lesCorbières. C'était le mugissement de l'Équinoxe. Pendant la nuit suivante, l'ouragan éclata. Le ciel creva, dit un témoin, et làclta toutes ses cataractes. Les sources renaquirent, les citernes, les piscines furent remplies d'eau pluviale , et le torrent roula ses eaux tumultueuses dans son ravin de granit, au pied des tours. Les catholiques étaient consternés: ils passèrent toute la nuit à disputer leurs tentes au

tourbillon. « Nos chants d'allégresse se changent en deuil, dit le chroniqueur, et le deuil des ennemis se tourne en joie. » Les pauvres altérés s'abreuvent de ces eaux vivifiantes. Ils reprennent des forces et l'envie de défendre leur donjon. Dieu a parlé par ces tonnerres. Ils ne rendront pas la forteresse ! Gui, le maréchal, réclame la livraison du château. Ramon de Termès refuse : « cet ouragan, c'est la voix de Dieu. Il nous rend nos forces avec ces eaux et ces tempêtes. Il nous ordonne de défendre la forteresse de la patrie et du Paraclet. » L'évêque deChartres, qui partait le lendemain, vint tenter de nouveau la capitulation. Gui de Lévis remonta une seconde fois : on lui adjoignit l'évêque de Carcassonne pour séduire sa mère, la dame de Roquefort. Mais la vieille matrone se refusa de nouveau à voir son fils, qui, pour sauver son évêché, sacrifiait sa patrie à Montfort. L'évêque de Chartres partit dès Je matin. Montfort, par déférence, accompagnait le prélat. Tout à coup il entend un grand tumulte sur le plateau. C'est Ramon de Termès qui attaque le pierrier turc et fond sur le camp délabré par l'ouragan. Il remonte en hâte, se joint à ses chevaliers, et refoule les assiégés dans la forteresse.

Ramon de Termès était triomphant, car Montfort se trouvait abandonné de ses soldats; et il attendait, lui, de terribles auxiliaires. Les pluies annoncent les neiges; l'automne était l'avant-coureur rapide de l'hiver. L'hiver allait lui livrer, affamé, transi, pris dans le filet des frimas, le lion perclus de Montfort. Malheureusement un ennemi secret s'était glissé

dans l'héroïque donjon. Soit transition trop brusque d'un air brûlant à un air glacial, soit excès de privations, soit abus d'eau pluviale, soit infection des citernes, soit toutes ces causes ensemble, la dyssenterie avait saisi ces valeureux soldats. Ils ne pouvaient servir les calabres ni combattre sur les murailles. Montfort eut connaissance de ce mal. Il lui survint un corps de Lorrains; il résolut d'étreindre la forteresse. L'archidiacre fit jouer toutes ses machines et écrasa le château d'une grêle de rochers. Montfort fit mener un chemin couvert jusqu'au pied des murs; il attacha la sape à l'inexpugnable donjon. L'hiver ne venait pas; c'était un faux hiver; saint André n'amenait pas les neiges libératrices l. La panique s'empara de toutes les têtes. Ils résolurent d'abandonner la forteresse fracassée. Pendant une nuit obscure, le fier vieillard fit décamper en silence sa femme, ses enfants, ses malades, ses ministres cathares, ses derniers combattants. Resté le dernier sur la poterne, il allait les suivre, lorsqu'il rentra pour enlever quelques joyaux oubliés dans le château. Un pauvre pèlerin de Chartres saisit le chef alangui. Ses cris réveillent le camp ; les croisés poursuivent les fugitifs dans les ravins des Corbières. Les uns se réfugièrent sur le versant du sud, dans le Roussillon ; d'autres gagnèrent le donjon de Quéribes, sur le Bugaratch.

Ainsi tomba l'héroïque forteresse des Corbières. Termès, comme Ménerbe, fut vaincu non par le?

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