CHAPITRE V
Retour de Montfort à Careassonne. — . Reprise des châteaux du Razez et de l'Albigeois. — Colloque de Narbonne. — Synode de Montpellier. — Concile 'd'Arles. — Excommunication du comte de Toulouse.
Montfort donna Termes à son lieutenant Alain de Roucy, d'une grande maison de Champagne alliée aux rois de France et aux empereurs d'Allemagne. 1 Le nouveau comte de Termès abattit sur son donjon la bannière des Fils d'Oliva, d'argent au lion de gueules, et la remplaça parla sienne, d'or au lion d'azur.
Alain trouva son manoir rempli de vivres, d'armes, d'armures, d'engins de guerre et de toutes les richesses du prince de Cerdagne. Les hérétiques saisis furent brûlés, les défenseurs fugitifs estocadés, les femmes laïques respectées par les soldats. Ce respect fut dû sans doute à l'intervention miséricordieuse de la comtesse de Montfort, qui montra pendant ce siège
i. Moréry.
le plus grand courage chevaleresque. Alix de Montmorency, avec plus de valeur guerrière, fut au siège de Termès ce que Mathilde de Marli, sa cousine, avait été naguère au siège de Ménerbe. Avec Termès et Ménerbe, Montfort possédait les deux têtes de Bélier qui défendaient Garcassonne du côté de l'orient.
Montfort rentra vainqueur dans Carcassonne et traînant son prisonnier, Ramon de Termès. Le vieillard fut jeté, les fers aux pieds, dans un fond de tour. 11 vécut quelques années dans sa chaîne et mourut un peu avant la délivrance. Son fils, en rouvrant sa prison, ne trouva que ses os.
Pendant qu'on le scellait dans ce tombeau, sa femme Ermessinde errait à travers les montagnes, traînant avec elle ses petits enfants, Ramon, Olivier et Blanca. Elle se réfugia soit dans son manoir natal de Coursavino, en Roussillon, soit dans les châteaux amis de Quéribus et de Quérigat, dans la Cerdagne. Montfort lança deux colonnes après les fugitifs. La première, partie de Termès, et conduite par Alain de Roucy, remonta vers les sources de l'Orbieu et prit Albiéros. La seconde, commandée par Montfort lui-même, remonta le cours de l'Aude et s'empara de Coustansa qu'il trouva désert, et de Puivert qui résista trois jours. Puivert, on le sait, était naguère le Puy ou Parnasse où Aladaïs tenait ses cours d'amour, ses joutes poétiques et chevaleresques, au bord des forêts. Montfort couvrit ces lieux enchantés de bûchers et de gibets. Avant d'entreprendre le siège de Lavaur, il voulut . assurer ses derrières en
exterminant les proscrits, et en terrorisant les châteaux pyrénéens.
Il s'élance sur l'Albigeois, soumet Castres, Lombers , vide , mais plein de vivres , toute la rive gauche du Tarn, et se rend à Ambialet pour conférer avec le comte de Toulouse. Il le trouve entouré des seigneurs de Lombers , ces barons aux noms sinistres, et peut-être aux figures terribles, Bouchede-Loup, Amblard, Mornat, PelapoL Araifat, Rochemore. Montfort les craignait, et déjà saisi d'une terreur panique, s'était sauvé une première fois de Lombers. « Pourquoi, dit-il au comte, amenez-vous ces félons qui ont voulu m'enlever et qui veulent encore m'occire? Je vais les faire saisir par mes soldats. > — « Je ne les ai point amenés, répondit Ramon, mais je vous prie de ne pas les toucher, ou je les défendrai. » Simon crut à un guet-apens. Dès lors la conférence fut rompue, et l'inimitié réciproque des deux comtes, étouffée encore au fond des cœurs, •éclata furieusement au soleil. Ils se préparèrent à la guerre ; et c'est probablement à cette guerre jusque-là perfide et sournoise, désormais franche, acharnée, sans merci, entre les deux princes, ou plutôt entre l'Aquitaine et la croisade, qu'est relatif l'emprunt de cent marcs d'argent que Ramon fit aux habitants de Moissac, ville d'origine carlovingienne, conséquemment ennemie des capétiens et qui s'illustra par une résistance héroïque. Ses consuls vinrent porter la somme au Castel-Narbonnais, ce qui prouve que le comte n'avait pas encore livré son palais, ou l'avait arraché à l'abbé de Cîteaux, Le pape redoutait évidemment cette prise d'armes, car
il écrivait aux comtes de Toulouse, Commenges, Béarn et Foix, de seconder Montfort dans la recherche des hérétiques; et c'est à cette pacification que se rapporte cette cascade des conférences de Narbonne, de Montpellier et d'Arles1.
Le colloque de Narhonne fut présidé par Bérenger d'Aragon, primat de Septimanie, mais dirigé par les trois légats, Amalric, abbé de Cîteaux, Ramon, évéque d'Uzès, et maître Thédise, chanoine de Gênes. Le comte de Toulouse comparut devant ce tribunal, accompagné de son beau-frère le roi d'Aragon, et de son légiste, Gui de Saint-André Gap-de-Porc. On reprit la question de sa réconciliation avec l'Église romaine. L'abbé de Cîteaux n'était plus cet archange exterminateur de Béziers, ni ce Jupiter tonnant de Carcassonne et de Saint-Gélis; il fut accommodant et pacifique, craignant la guerre. 11 offrit à Ramon VI de le conserver dans la paisible possession de tous ses États, à condition qu'il en expulserait les hérétiques. Il fit plus : il lui promit encore la propriété partielle de plus de 500 châteaux qui n'étaient pas de sa mouvance, à partager avec l'Église romaine. Mais Ramon n'était plus ce lâche prince bafoué et flagellé à Saint-Gélis. Son cœur de roi lui était revenu. Il refusa noblement la proscription de ses vassaux et la spoliation de ses amis2.
Le comte de Foix était la bête noire des croisés, un ogre aux yeux des moines , parce qu'il était la
1, D. Vaissette, V, 94