Du Mège, hist, de T
fugitifs, s'élança vers les Pyrénées. Il ne pouvait pénétrer dans les montagnes que par les vallées des fleuves. Il fallut enlever ces gorges défendues par ces montagnards aux grands arcs et aux longues flèches stridentes. Le comté de Foix fut alors probament, comme depuis, le refuge des proscrits. Le comte Roger-Bernard I, dit le Gros, était un prince positif, calculateur et matériel. Mais sa femme Sézélia, de Garcassonne, était la digne fille des Trencabel. C'est de leur mère que devait dériver l'esprit novateur, chevaleresque, amoureux de l'idéal, des infants de Foix. Nicétas et Valdo, ou très certainement leurs doctrines, vinrent dans le manoir comtal. L'infant Ramon-Roger, le plus beau, le plus vaillant, le plus éloquent jeune prince de son temps, allait de l'un à l'autre, ou planait entre les deux systèmes religieux. Mais Sézélia, sa sœur, embrassa la doctrine des Vaudois des Alpes, et son autre sœur, Esclarmonde, s'énamoura pour les dogmes et les rites des cathares. Ces deux princesses trouvèrent ou portèrent leurs religions dans les pays où elles allèrent vivre auprès de leurs époux. Sézélia fut donnée à son cousin Roger, vicomte de Conserans, petit- fils de Bernard II, comte de Gommenges et de Diaz de Muret. Elle alla régner sur les ravissantes vallées arrosées par le Volp et le Salât. Son manoir vicomtal s'élevait pittoresquement sur les rochers de Saint-Lizier, ainsi nommés de Glycérius, apôtre des Gonsorani. Ce délicieux et sauvage canton est dominé par le mont Valère ou Salao, qui porte sur sa cime un petit lac comme une coupe d'eau dans le ciel. Sézélia trouva dans ces vallées des débris d'églises
léonistes, qui remontaient à Félix d'Urgel et à Vigilance de Galagurris.
Esclarmonde fut accordée à Jordan, seigneur de Lisle et vicomte de Gimoez, en Gascogne. Jordan était le chef d'une antique maison ibère, qui possédait de vastes domaines sur la Save, la Gimone et la Garonne, et dont était sorti, dans le dernier siècle, Bertrand, évêque de Gommenges, qui avait reconstruit sa métropole, en ruine depuis la guerre des Mérovingiens, et substitué son nom populaire à l'antique appellation romaine de Lugdunum des Convenœ. Jordan, ce puissant djnaste cantabre, était donc de la race des saints et des croisés d'Orient1. SamèreEuscaronia était probablement de la maison de Gommenges, de sorte que les deux infantes de Foix étaient entrées dans les rameaux masculins ou féminins de leur propre tige pyrénéenne, les enfants d'Asnar. Esclarmonde, après avoir siégé, à côté de sa cousine Aladaïs, aux cours d'amour de Carcassonne, présida plus tard les tribunaux célèbres des dames de Gascogne et sur le déclin de sa beauté, patronna sur ses domaines les églises du Paraclet.
Le fougueux Albano s'élança sur la Gascogne, détruisit tout par le fer et le feu. Les populations des plaines s'enfuirent aux montagnes avec Esclarmonde de Foix, vicomtesse de Sélio, et ses troubadours, Arnauld d'Aniel, Pierre Vidal, et l'héroïque Marcabrus. Le cardinal les suivit vers les Pyrénées.
1. Abbatia Gapellœ dotata ab Bernardo Joràano de Insula, prosapiœ illustris et comitum Insuœ Jordanis, inclyto amore et summo dynasta, Annal. Prœmonst., 1. 365.
Il remonta le cours de la Garonne et des affluents. Il pénétra hardiment dans les vallées de la Barousse, d'Aran, du Salât, jusqu'aux sources de l'Ariège. Là il rencontra les montagnards (Gottereaux), les hommes des Bercails (Barabançons), et les Aragonais, pâtres des hautes cimes. Il y eut évidemment des combats : nous ne connaissons que les ravages. Ils sont décrits par un témoin contemporain. Le jeune roi Philippe Auguste avait envoyé, vers le cardinal, Etienne de Tournay, abbé de Sainte-Geneviève de Paris. Il crut le joindre à Toulouse; mais l'impatient légat était sur les frontières d'Espagne. Il dut l'aller chercher jusqu'aux Pyrénées. « Je suis, dit-il, l'évêque d'Albano par les montagnes, les vallées, et au milieu des déserts; je ne trouve partout que maisons ruinées, villages incendiés, l'image de la mort ; on dit que je le trouverai près des Espagnols. » Il se plaint ailleurs de la légèreté des Gascons, de la barbarie des Goths [de Narbonne), et des moeurs féroces des peuples de la Septimanie (de Carcassonne). « J'ai vu, dit-il, en passant dans le pays7 une image la plus terrible de la mort, toujours présente à mes yeux ; les églises brûlées et les habitations des hommes devenues le repaire des bêtes sauvages 4. »
L'évêque d'Albano, d'après ces indications, s'avançait comme un orage, du couchant au levant. A l'est de l'Ariège, il trouvait encore des hérétiques. Les montagnes du Thabor étaient dédiées à saint Barthélémi, compagnon de saint Jean, apôtre delà Perse, symbolisme qui signifie, pour qui sait l'en-
i. Steph.Torn. épist. 73et75.
tendre, que ces cimes depuis si célèbres, avaient été consacrées au Paraclet, probablement par les Priscillianites, au ve siècle. Au levant de l'Aude, le pays de Lérida, depuis ce fleuve jusqu'à la mer, le long des Corbières, faisait partie, nous le savons, du diocèse cathare de Garcassonne. Ces indications, conformes au récit de l'abbé de Sainte-Geneviève, nous tracent la marche sanglante d'Àlbano. Arrivé à Narbonne, le fier légat déposa de son siège l'archevêque Pons d'Arsac, trop indulgent à son gré et dont la mollesse avait favorisé la propagation du catharisme dans la Septimanie*. Il avait pourtant fait brûler les cathares de Vezelay, et invoqué les armes du roi de France. Cette campagne, mêlée de prédications et de guerre, fut une ébauche de croisade et le prélude de la grande tempête qui devait, trente ans plus tard, bouleverser le Midi.
Que dis-je? Albano la prépare déjà, cette tempête. Il parcourt la province, il menace, destitue, excommunie ; en trois mois, il convoque quatre conciles : un au Puy, un à Bazas, un à Bourges, un autre enfin à Bordeaux. Gelui-ci fut double, car il se tint aussi à Limoges. Dans l'intervalle, il se rendit à Giteaux. C'était l'antre des orages, l'arsenal des tonnerres. (Sept, à janvier 1181.)
Albano, sans doute, alla saluer le jeune roi de France et répondre au message mystérieux de l'abbé
h Rob. de Monte, p. 806. — Pagi, an 1151. — Nangis, an 1181.
de Sainte-Geneviève, probablement relatif à l'extermination des Albigeois. Louis VIÏ était mort. * Philippe II, âgé de quinze ans, venait de monter sur le trône des Capétiens (1180). C'était l'enfant du miracle. Il avait été promis par le ciel. Il était l'Eliacin du clergé gallican, le glaive défenseur du nouveau sacrement eucharistique. Dieu lui révélait ce qu'il cachait au peuple, même aux pontifes. Un jour, dans la forêt d'Iveline, le jeune roi, pendant la messe, vit sur l'autel, l'hostie consacrée se transfigurer en un enfant céleste qui fut adoré et égorgé par un ange. Le prodige, ignoré de tous, ne fut visible qu'au seul roi de France. Une autre fois, qu'il chassait dans la forêt de Compiègne, un démon déguisé sous la forme d'un sanglier, l'égara dans le bocage fatidique, et s'évanouit dans les airs en lui dardant la fièvre comme une flèche de la mort.^L'ange de la monarchie sauva l'auguste chasseur. Ce sanglierfée ressemble à la biche enchantée de Rama. Guillaume le Breton rencontre à son insu Valmiki. Philippe fut donc un roi miraculeux, providentiel, envoyé de Dieu pour la destruction des hérétiques, comme Rama pour l'extermination des Noctivagues qui ne furent peut-être que les cathares antiques de l'Inde. Quoi qu'il en soit, Philippe-Auguste inaugura son règne par la proscription des Juifs et des Albigeois *.
La métropole du Paraclet dans le Nord était le Mont-Aimé en Champagne, ainsi nommé d'Amador, apôtre légendaire venu du Midi, s'il n'est même
l. Ramayana. Philippide, ch. I.
une personnification de Pamour divin. Ses sanctuaires aquitains étaient Roc-Amadour, dans le Périgord, Saint-Amand et Mas-Amet en Albigeois. La grotte de Conche était sa cellule sur l'autre versant de la montagne Noire. Saint-Amour marque son passage dans les Vosges ; Autun conserve sa mémoire, et son sanctuaire en Champagne est le Mont- Aimé, siège maintenant de Robert de Spérone. A l'avènement de Philippe-Auguste, le mont du Consolateur s'entoura d'un cercle de bûchers. Ils éclatent dans l'Ile-de-France, dans le Nivernais, en Bourgogne, en Flandre. Ils forment une traînée de feu jusqu'au bûcher colossal où, sous le règne de saint Louis, cent quatre-vingts cathares seront brûlés sur le Mont-Aimé, centre et couronnement de ces sacrifices de Moloch1. Nous ne pouvons que les indiquer, car ils dépassent l'horizon de cette histoire. Evoquons de plus consolantes images. Prenons les ailes de la colombe, franchissons six cents ans, et donnons-nous la joie plaintive d'assister à une grande et solennelle expiation du passé.
Après les guerres napoléonniennes, Alexandre, empereur de Russie, retournant dans son empire, s'arrêta dans la Champagne. Il campa dans les plaines de Vertus, et fit dresser un autel sur le Mont- Aimé. Il ordonna à ses popes de célébrer un service de commémoration funèbre pour les victimes de saint Louis. Une prophétesse de Livonie, fille de Luther, un ministre de Genève, enfant de Calvin, se mêlèrent aux pontifes moscovites. Tous les ra-