CHAPITRE PREMIER
Retour de Pierre Maurand. — Prise de Jérusalem. — Croisade d'Espagne. — Troubadours des guerres contre les Maures. — Marcabrus. — Pierre d'Auvergne. — Foulques de Marseille.
Albano rassemblait les éléments d'une croisade contre les Albigeois, quand, dans le ciel lointain de l'Orient, éclatèrent soudainement deux terribles coups de tonnerre : la bataille de Tibériade et la prise de Jérusalem par Saladin. Qui fut le messager de ce désastre? Peut-être Pierre Maurand, le grand flagellé de Toulouse. Il avait achevé ses trois ans de pèlerinage et de pénitence d'outre-mer. Il avait vu Pathmos et les sept églises d'Asie, berceau du johannisme aquitain. Il avait reçu l'hospitalité de
Ramon II, comte de Tripoli, ce prince théologien alors régent du royaume de Jérusalem. Il avait vu la ville sainte au moment d'être reconquise pour jamais par le héros de l'Islam. Ses trois ans d'exil terminés, Maurand revint à Toulouse qui fêta dignement le confesseur et le revêtit de la robe de pourpre du capitole. Le grand vieillard mourut probablement dans ce triomphe, mais sa race resta populaire, et son fils, du même nom que lui (si ce n'est lui-même peut-être patriarche centenaire), fut élevé cinq fois aux dignités du consulat, jusqu'à la fin du siècle. La cité mundine protestait ainsi contre les horreurs de Ghrysogone et d'Albano (1183)1.
Maurand put annoncer à Toulouse la perte de la bataille deTibériade et la chute de Jérusalem (1182). La prise de Jérusalem mettait fin à la grande époque des croisades. L'œuvre de Godefroi de Bouillon venait d'être détruite par Saladin. Désormais les croisades expirantes iront s'échouer sur les plages de Syrie, de l'Egypte et de Garthage. Le monothéisme oriental avait reconquis l'empire du désert2.
L'Occident douta d'abord : 11 ne pouvait croire à un malheur qui intéressait la terre et le ciel. Jérusalem semblait un domaine à jamais acquis à Jéhova. Le temple paraissait inexpugnable sur la montagne de Sion, défendue par ses chevaliers. Le saint sépulcre était entouré par des légions d'anges. Les
1, Du Mège, Hist. de Toul. — 2. Michaud, biblioth. des Croisades.
anges s'étaient envolés, les chevaliers étaient tombés blessés à mort. Tout était au pouvoir de l'Infidèle, la cité, le temple, le sépulcre ! 11 fallut bien se rendre aux récits et aux gémissements des pèlerins. Alors éclatèrent les anciennes lamentations des prophètes : « Gomment la reine des nations, comment la dominatrice des provinces est-elle solitaire, tributaire et veuve? Les chemins de Sion mènent deuil; on ne vient plus à ses solennités ; ses postes sont désolés, ses sacrificateurs sanglotants, ses vierges éplorées; elle est remplie d'amertume ! » Quelques-uns sans doute ajoutaient : « Jérusalem a gravement péché ! sa souillure était sur sa robe ! elle ne s'est pas souvenue de sa fin 1 1 »
Mais à côté de cette victoire de l'Asie se trouvait la menace de l'Afrique. Une invasion mauresque se formait au pied de l'Atlas; à chaque instant elle pouvait franchir le détroit de Gibraltar et en quelques mois arriver sur l'Èbre et gronder derrière les montagnes. Depuis cent ans, cette double guerre musulmane divisait les forces de la chrétienté.
Les croisades avaient formé deux grands courants d'hommes armés. Ge fleuve d'airain se bifurquait et ses deux bras se dirigeaient, l'un vers l'Espagne et l'Afrique ; l'autre, plus long, plus sinueux, plus multiple, et comme un Danube majestueux, vers l'Orient. Occupons-nous d'abord de l'Espagne. L'islamisme bouillonnait derrière les Pyrénées. Ces