Jérémie, Lament
croisades sont les plus voisines, les plus anciennes et les plus tenaces, car elles dureront mille ans. Ses héros ne sont pas les moins éclatants ; ce sont les Joannas cantabres de Toulouse, Munuza et Lampagie, Charles Martel et Charlemagne ; le Cid Campeador, les rois d'Espagne et les princes aquitains. Les romancéros sont les débris de cette Iliade Ibéro- Mauresque. Au xne siècle l'Espagne fut submergée par l'invasion africaine des Almoravides. Les troubadours chantent la guerre sainte du haut des Pyrénées. Ils descendent sur les bords de l'Ëbre, dans les plaines de la Castille, et convoquent les princes aquitains dans ce vaste champ clos de la péninsule. Ils trouvèrent comme auxiliaires le léonisme et le catharisme en deçà du fleuve, soit qu'ils se fussent conservés, depuis Vigilance et Priscillien, sur ces cimes escarpées de Catalogne et d'Aragon, soit que leur spiritualisme biblique et mystique parut nécessaire aux Espagnols pour mieux refouler le matérialisme catholique de Rome et musulman de la Mecke ; car, en définitive, c'est l'Esprit qui est le libérateur1.
Du nombre de ces troubadours guerriers fut Marcabrus; Marcabrus, le vaillant Cantabre, ouvre le chemin ; Marcabrus, le chantre plébéien, commence cette guerre chevaleresque ; Marcabrus, le poète léoniste, engage cette croisade contre l'Islam. Chantant de ville en ville, il fit deux (présies) prédications poétiques. « Pax in nomine domini ». Marcabrus a
\. Ros. Saint- Hilaire, Hist. d'Espagne.
composé ce chant, vers et musique. Écoutez ce qu'il dit : Le Seigneur, le Roi du ciel, nous a ouvert dans sa miséricorde, tout proche, un lavoir, tel qu'il n'en existe pas de pareil en deçà de la mer, ni par delà le Val de Josaphat. Oh! combien brilleront ceux qui s'y purifieront et vengeront le Christ des outrages des payens et de l'Arabie. Leur splendeur sera plus vive que celle de l'étoile guide-navire (l'étoile polaire) ». Ce lavador, cette piscine où les chrétiens devaient se purifier dans le sang musulman, c'était l'Espagne1.
A la voix de Marcabrus, les rois d'Aragon, de Navarre, de Castille, du Portugal, et les princes pyrénéens, s'unissent pour refouler l'invasion almoravide. De cette ligue, Alphonse VII, roi de Castille, est élu Impérador. L'héroïque Marcabrus devança les Aquitains : « Empereur, dit-il au roi Alphonse, je me suis hâté de venir et je me réjouis de vous voir monter en gloire. Puisque le Fils de Dieu vous requiert de le venger de la race de Pharaon, soyez joyeux!... Tout secours manque aux Almoravides. Bientôt nous irons planter nos pavillons sur les murs de l'impériale Tolède. »
Ce chant de Marcabrus rappelle par ses mâles accents l'ode de Herrera le vieux sur la victoire de Lépante. Marcabrus ne fut pas prophète. Tolède ne fut pas pris alors ; les chrétiens perdirent la bataille