Bernardi épist. ad Eug. P
monde, c'est à cause de vous que j'endure une peine si grande. Vos affronts retombent sur moi ; car les plus vaillants de ce monde vont vous servir (outremer), vous le voulez ainsi !
Et il est allé aussi, lui, mon ami, mon beau, gentil, vaillant ami ; et moi je suis restée seule ici à le désirer, à pleurer, à me désoler. Ah! quelle mauvaise pensée a eue le roi Louis d'ordonner cette croisade, qui a fait entrer tant de douleur dans mon cœur !
« Quand je l'entendis se désoler de la sorte, je m'approchai d'elle le long du clair ruisseau. Belle, lui dis-je, fraîche couleur et beau visage se flétrissent par trop pleurer. Il ne faut pas vous désespérer; celui qui fait feuiller les bois peut encore vous donner de la joie!
« Oh ! seigneur, dit-elle, je crois bien que Dieu aura merci de moi quelque jour dans l'autre vie, comme de bien d'autres pécheurs; mais il m'ôte, en attendant, en ce monde, celui qui faisait ma joie, celui que j'ai si peu gardé et qui est maintenant si loin de moi ! 1 »
A cette plainte de Marcabrus, que de larmes ont dû couler dans les châteaux du Midi ! Le doux Peyrol crut aussi devoir faire sa croisade, et, ramier fidèle, suivre les aigles en Orient. Il aimait Saïl de Claustra, femme de Beraud de Mercor, sœur du dauphin d'Auvergne, et belle-sœur de cette Azalaïs d'Anduze, femme d'Ozil de Mercor. Peyrol montra moins de résolution que Pons de Capdnelh.
1 Troub. Marcabrus,
Il eut de la peine à s'arracher à son amante. L'Amour le voyant armé, lui reprocha son abandon; mais la croix l'emporta *. Voici ce tenson délicat et gracieux.
« Lorsque l'Amour vit mon cœur affranchi de toute pensée de lui, il m'assaillit d'une querelle et vous allez voir comment : Ami Peyrol, c'est grand méfait à vous de me quitter ! Quand vos pensées ne seront plus à moi, quand vous ne chanterez plus, que serezvous, dites-moi, que vaudrez-vous?
— Amour, je vous ai longuement servi, et vous n'avez eu nulle pitié de moi. Vous savez le peu de bien qui m'est revenu de vous ; je ne vous accuse pas, mais accordez- moi du moins bonne paix pour l'avenir; je ne demande rien de plus, je n'aspire à rien de plus doux.
— Quoi ! Peyrol, vous mettez en oubli la belle et noble dame qui, par mon ordre, vous accueillit si gracieusement et avec tant d'amour! Vous avez le cœur bien léger, et personne ne l'eût dit à vos chansons, tant vous sembliez joyeux et amoureux!
— Amour, j'ai constamment aimé madame depuis que je l'ai vue, et je l'aime encore; je l'aime sans folle pensée tant elle m'a plu, tant elle m'a charmé dès le premier moment ; mais le temps est venu pour beaucoup d'amis de quitter en pleurant leurs amies qui, si n'était Saladin, resteraient joyeusement avec elles»
— Peyrol, ce ne seront pas les assauts que vous