‹ Histoire des Albigeois (volume 3)Chapitre 180 sur 292 · Lamartine. Entr. litt · texte numérisé non relu

Lamartine. Entr. litt

Laissant donc de côté Bertran, homme de guerre, et Bernard Délicios, homme de tribune et de forum, nous continuerons d'attribuer la douce épopée mystique à Pierre Trencabel, infant déshérité de Carcassonne.

Bertran de Born mourut dans les premières années du xme siècle. Certainement il ne vit pas la croisade (1209). S'il eut vécu, en entendant le gémissement de la patrie égorgée, l'impétueux cénobite serait immanquablement remonté sur son palefroi. Bertran eut combattu Montfort1. Nul homme ne fut plus vivant dans la mort. Il eut sa légende fantastique. Dante, cent ans après, le rencontra dans l'enfer2. Le troubadour décapité portait sa tête dans sa main en guise de lanterne. Voilà le symbole populaire ; Dante en a tordu le sens. Le césarisme du Florentin a méconnu ou calomnié le patriotisme du grand Aquitain. Bertran reste un symbole national, le type d'une race qui tient sa tête dans sa main, sa pensée au bout de son bras, d'une race décapitée par Satan, démembrée, incendiée, mais toujours vivante dans son enfer ! Nul doute que dans les batailles de la croisade les Aquitains n'aient vu le fantôme acéphale éclairant de son crâne lumineux, dévoilant, démasquant, avec sa lampe sépulcrale, Philippe- Auguste et Innocent III, les sinistres arcanes du Louvre et du Vatican, les horribles mystères de

1. B. de Born eut un fils nommé aussi Bertran. C'est à lui qu'on doit attribuer quelques vers indifférents sur la croisade.

Page 1