Zurita, Ramon de Miraval
renvoyée ignominieusement de Gonstantinople par le même ignoble César, sur cette plage d'Asie où son tombeau attirait tous les pèlerins de l'empire d'amour. Les ambassadeurs grecs, honteux et indignés, se rendirent à la cour de Guilhem VIII. Guilhem, prince spirituel et séduisant, alla consoler sur sa plage déserte cette pauvre naufragée de l'hymen. Les diplomates byzantins offrirent leur princesse au comte de Montpellier. Le comte y consentit quoique sa laideur fût mal dérobée sous son titre impérial. Il fallait ou retourner vierge et veuve à Gonstantinople ou rester comtesse à Montpellier pour n'être pas la fable de l'Orient grec. La porphyrogénète s'y résigna, quelque amer qu'il lui parût de n'épouser qu'un comte au lieu d'un roi. On consola son orgueil en lui donnant le titre d'impératrice et en stipulant qu'à défaut de mâle sa fille hériterait de la principauté de Montpellier. A ces conditions, l'Ariadne byzantine abandonna sa main au brillant prince possesseur d'une riche comté pareille à l'Attique par ses oliviers, ses vignobles et ses parfums, maître d'une ville savante, l'Epidaure de l'Occident, docte lui-même, poète et ami des poètes, comme Hiéron et Pittacus, et qui s'était fait graver sur son scel, en costume de troubadour, assis sur son trône vicomtal, et jouant de la harpe1.
1. Bertran de Born reproche -cette vilaine action au roi Alphonse :
El ne menée per mar marrits
La donna els Grecs qu'el ac trahit s.
(Sir v. 13.)
Rambaud de Vaquières blâme aussi le -roi d'Aragon. (Sirv. 2.)
Sous l'impératrice Eudoxie échouée en Provence, Montpellier devint le refuge de tous les naufragés d'amour. C'est là qu'abordèrent le tendre Arnauld de Marveil, exilé de Garcassonne, et l'aimable Peyrols, revenu de Jérusalem, le Tibulle et le Properce du Midi; et aussi l'effronté Folquet que Marseille, indignée, repoussait honteusement sur Toulouse, sa future proie. Mais la princesse fit elle-même bientôt après un plus irréparable naufrage. Après son premier enfant, c'était une fille, elle fut frappée de stérilité, bien qu'elle l'eût appelée Marie et consacrée à la Panagia1. Le prince, désireux de perpétuer sa dynastie, répudia la comtesse et deshérita la petite infante (1187).
Il épousa Agnès, Espagnole et parente du roi d'Aragon. L'infortunée Eudoxie avait contre elle ses deux volages époux. Cependant la Catalane réparait abondamment l'infécondité de la Grecque. Elle donna au comte enchanté cinq fils et deux filles, Agnès et Azalaïs. Guilhem VIII, catholique fervent, espéra que, pour perpétuer une dynastie orthodoxe, Innocent III légitimerait ces enfants, ef ratifierait son testament qui ôtait à Marie, pour le donner au jeune Guilhem, l'héritage de Montpellier. Le pontife qui, sous le prétexte spécieux de l'indissolubilité du mariage chrétien, voulait probableme it ménageries Grecs pour les ramener à l'obéissance ie Rome, refusa. Guilhem invoqua l'exemple de Philippe-Auguste dont le divorce avec Ingel-
!.. La toute sainte, la Vierge.
burge n'avait pas été reconnu du saint-siège qui pourtant avait légitimé les enfants d'Agnès de Méranie. L'altier pontife ne voulut pas faire à un petit prince* les concessions accordées à un puissant monarque. Guilhem ne se découragea pas, sachant qu'avec de la persévérance et de l'argent on obtient tout de Rome. En attendant il avait déshérité la fille d'Eudoxie. Il l'avait mariée, avec une modique dot et ses habits de noces, à don Barrai, vicomte de Marseille, et après la mort du vicomte, à Bernard V, comte de Gommenges. L'infante était laide, bigote et dévouée à Rome qui défendait sa naissance et son patrimoine de Montpellier. Guilhem continua ses négociations, mais jeune encore il tomba gravement malade, et c'est probablement pour toucher le pontife que le comte, mourant, fit aux églises et aux monastères les plus magnifiques oblations. Il choisit sa sépulture dans la cathédrale de Maguelonne pour reposer en terre de fief pontifical. Il fonda deux obiit perpétuels à Magnelonne et à Saint-Félix. Il ordonna d'habiller de pied en cap cent prêtres, cinq cents pauvres ; de nourrir après sa mort, pendant cinq jours, cinq mille prêtres, et. de faire célébrer pour le repos de son âme cinq mille messes. Il légua cinq de ses fils aux monastères de Grandselve, de Cluni, de Gironne, • de Franquevaulx et du Puy-en-Velay. Guilhem VIII mourut avec cet espoir, mais malgré ses splendides offrandes, Innocent III resta inflexible, ménageant l'empereur d'Orient, et peut-être aussi le roi d'Aragon1. Le jeune prince adolescent, qui devait être