Innocent III. Epist., 12 et
bénédiction, Il les faisait prêcher dans son palais. L'évêque Gaucéli résidait dans Toulouse. Des aumôniers, en costume laïque, l'accompagnaient toujours. Il voulait mourir avec leur consolament si la mort le surprenait en voyage ou dans un combat. Il voulait confier à des précepteurs albigeois le jeune Ramon, son fils. Il tombait aux pieds des évêques du Paraclet. Il lisait les évangiles, mais rejetait l'Ancien Testament. « Le Dieu de Moïse, disait-il, est le Dieu des routiers, » c'est-à-dire de l'Eglise romaine; judéochristianisme, synagogue colossale, qui poussait vers Jérusalem les peuples d'Occident. Témoin des violences des papes dont les prétentions surhumaines bouleversaient les États, il disait amèrement : « Il paraît bien, en effet, que c'est le diable qui gouverne le monde. » Il détestait surtout les moines de Citeaux, légats hautains, proconsuls insolents de Rome. « Les abbés de Giteaux, disait-il en ricanant, ne sauraient être sauvés, car ils nourrissent des brebis qui s'accouplent. » Allusion sanglante à d'effroyables moeurs monastiques. « 0 hérésie inouie! » s'écrie un moine indigné qu'on pût accuser de telles noirceurs les blanches tribus de la Vierge. Un jour, dans une église de Toulouse, probablement la Dalbade. voisine du palais comtal, Ramon entra pendant la célébration du service de la messe, et s'amusa de voir son bouffon caricaturer, avec force grimaces, le mystère divin, et ridiculiser avec mille singeries le clerc officiant à l'autel. Il refusa depunirun hérétique, nommé Fabri ou Faure, qui disait que lorsque le prêtre avale l'ostie, il avale le démon. Un cathare de Castres avait eu les quatre membres coupés, et ce tronc humain
vivait encore : « J'aimerais mieux, disait le comte, ressembler à ce martyr que d'être empereur ou roi. » Une autre fois, comme il partait pour guerroyer en Provence, il se rendit, de nuit, dans la maison des hérétiques toulousains : « Seigneurs et frères, leur dit-il, divers sont les événements de la guerre. Quoi qu'il arrive de moi, je recommande en vos mains mon âme et mon corps. » Des diacres cathares en habit commun le suivirent sur les bords du Rhône. Tombé malade en Aragon, il se fit rapporter en litière et en grande hâte pour mourir entre les mains des Bons-Hommes de Toulouse. — « Je sais bien, ajoutait-il, que je serai déshérité pour eux, mais je suis prêt à perdre non seulement ma terre, mais ma tête4. »
D'après ce portrait, tracé par un contemporain, on ne pourrait guère douter de l'albigisme deRamonVI. Nous croyons pourtant qu'il était moins cathare que sceptique, moins mystique qu'épicurien, et que son catharisme était surtout politique, comme l'est d'ordinaire la piété des princes. Sur les vingt-quatre capitouls (1202), quatre sont notoirement connus comme albigeois : Arnauld-Bernard, citoyen puissant et populaire dont le nom, après six cents ans, indique encore une porte de la cité ; Arnaud de Pégulha., dont la famille a produit des consuls et un troubadour; Ugo de Johannis, qui tirait son nom de l'Église de saint Jean, et Bernard le Bonhomme, c'est-à-dire