Liturgies vaudoises. Léger, Muston, Monestier
la tradition cléricale et de l'ombre du sanctuaire. Le léonisme était donc seul une Église franchement et radicalement biblique, reconnaissant la souveraineté de la parole de Dieu, tandis que les deux autres subordonnaient plus ou moins à leur sacerdoce le livre divin, à l'Église, son chef qui est le Christ. Cette mutilation de l'Écriture par les cathares, et cette séquestration par les catholiques avaient effectivement lieu; pour les premiers dans un intérêt doctrinal, pour les seconds dans un intérêt surtout sacerdotal. Mais la raison invoquée par Manès est vraiment grandiose et a sa source profonde dans un ordre théogonique.
L'hérésiarque chaldéen partait du fait incontestable d'une révélation originelle donnée par Dieu même à Adam. Le temps l'avait déchirée, et les religions antiques, congénères à la fois et diverses, n'étaient que des lambeaux plus ou moins altérés de cette Loi primordiale. Instruits par les anges, les patriarches du genre humain avaient transmis ces fragments divins à Manou, Zoroastre, Moïse, Hermès, Orphée1. Il fallait dégager la vérité de cet amas de fables grecques, juives, persanes, indiennes, égyptiennes. Jésus l'avait fait, et l'Évangile n'était que l'idée divine extraite du chaos des antiques mytho-
1 , Incarnation, chute, sacrifice de Dieu, trinité, ce sont là les vestiges de ce christianisme primitif, qui, conservés en traits frappants, dans l'ancien culte de l'Inde, se retrouvent partout de même au cœur de l'Asie. Par où se confirme ce qui a été précédemment avancé que l'Evangile n'est pas seulement prophétisé par la Bible, mais par l'Ancien Testament du genre humain tout entier?... (Quinet, Génie des religions, liv. III, ch. 2.)
logies. Mais l'Évangile était déjà corrompu : une seconde épuration était nécessaire f c'était la mission de Manès, l'envoyé du Paraclet. Ainsi le catharisme se présentait comme une sublimation mystique, la volatilisation divine de la pensée du Christ. Si cet audacieux génie élaguait les évangiles judéo-chrétiens tels que Mathieu, Marc et Luc, à plus forte raison devait-il rejeter l'ensemble des livres hébraïques. Le mosaïsme qui n'avait que des promesses terrestres pour un peuple matériel, isolé de la race humaine, transfuge de la communion universelle, le mosaïsme, comme loi temporelle, divisionnaire, exclusive, devait disparaître tout entier avec les révélations partielles et exclusives des gentils. Moïse, ce gigantesque cosmogone, avait, aux yeux de ce mage à demi indien, amoindri l'univers et rétréci Dieu. Jéhova même, en tant que Dieu créateur, national, anthropomorphe, n'était pas le vrai Dieu, le Dieu immuable, immobile, le Dieu un, unique, universel. Il n'était qu'un principe secondaire, négatif, et en un mot (cette affirmation n'avait rien de blasphématoire dans sa bouche) Lucibal ! Ainsi Manès allait élaguant du livre du genre humain la Loi mosaïque, et ne conservait de la Bible que les écrits de saint Jean ; et son livre des Révélations n'était probablement que la Gnose, l'interprétation mystique du mystique apôtre delà lumière et de l'amour, et comme l'apocalypse de la religion du Paraclet, plus clémente et plus éthérée que celle de Pathmos1
1. Ce christianisme adamique a été reconnu par Origène, par saint Augustin, par saint Thomas, par Bossuet, et, de nos jours, par Lamennais.
Le livre des Révélations, par lequel Manès, apôtre du Paraclet, expliquait Jean, l'apôtre du Christ, est perdu. Les liturgies, les prières, les cantiques, une controverse de dix siècles, tout a été détruit; il n'en reste pas une syllabe. Si ces documents manichéens sont totalement anéantis, c'est que les cathares du moyen âge avaient évidemment rejeté toutes ces gloses humaines, et le livre prophétique de Manès lui-même, pour s'en tenir uniquement aux écrits inspirés de saint Jean. Nous pensons toutefois que le manichéisme antique et le manisme aquitain, malgré des divergences nombreuses, sont au fond congénères. Leur source commune était le Mani, mais l'albigéisme prétendait descendre des sept Églises d'Asie et des visions de Pathmos. Son patriarche n'était pas Manès, mais le Boanerge, l'ami du Sauveur.
Abordons maintenant la discussion telle qu'elle dut avoir lieu aux conférences de Pamiers. Reconstruisons sur un dogme le paraclétisme anéanti, comme les géologues reconstruisent sur un ossement le squelette d'un animal antédiluvien. Recomposons sa charpente osseuse, sa membrure éternelle, négligeant les formes variables et fugitives, la chair, le cuir et le crin du monstre divin. Saint Augustin nous fournira le dogme générateur. Le jeune docteur numide, encore manichéen, appelait Dieu l'Unité, la Monade1. La Dyade est le multiple, et le multiple c'est le monde. La Monade éternelle contient nécessairement la