CHAPITRE VII
Langue romane. — Poésie. — Sirvente. —.Chanson. — Chanson de gestes. — Cycles poétiques. — Puis ou Pâmasses aquitains. — Écoles de Limousin, d'Auvergne, de Provence, de Toulouse et des Pyrénées.
La langue romane d'Aquitaine,, sœur aînée des langues espagnole, italienne, portugaise et moldovalaque, est de race latine, mais mouchetée, comme une peau de panthère, d'ibère et de grec, de celte, de goth et d'arabe. C'est le latin rustique, l'idiome incorrect des campagnes, vivant et vigoureux dans les forêts, tandis que dans les villes, la langue savante à la fois et barbare de Rome tombait lentement à l'état de langue morte, et devenait la langue sainte de l'église d'Occident. Ce dialecte populaire arrive à sa puberté après l'an mille ; d'agreste il devient littéraire ; c'est une langue poétique, une langue vive, flexible, pittoresque, sonore, harmonieuse. Elle chanta sur la harpe, et l'âme de la nationalité romane se révéla instantanément, et avec le plus magnifique éclat, par la poésie.
La .semence cantabre de cette poésie indigène sortit du sillon mélangée de germes grecs et de sèves arabes éclos sous les souffles de l'Orient. Sa racine agreste, c'est le sirvente, ou le chant des serfs. Le peuple chante longtemps avant les seigneurs. 11 se vengeait de son servage par la licence. C'était un chant grossier, agressif, satirique et quelque chose de pareil au chant du Bouc, d'où sortit la comédie grecque. Ce chant de la haine servile touché d'un rayon d'amour produisit la chanson, ce fut le chant chevaleresque, la poésie des châteaux en face de la poésie de la cabane rustique ; et comme celle-ci était satirique et grotesque, l'autre fut sentimentale et héroïque. Le chant d'amour descendit sous le chaume et le sirvente moqueur monta au manoir seigneurial. La chanson c'est proprement l'ode, elle eut toutes les variétés de l'ode grecque, et ses copias montrèrent, tout d'abord, l'ingénieux et subtil entrelacement des strophes antiques. Les' croisades arrivèrent et produisirent la chanson de gestes. C'est l'épopée homérique, moins le génie. Il se forma trois cycles épiques. Le cycle religieux ou du Saint-Graal, il venait de Bretagne. Le cycle carlovingien, ou chevaleresque, il venait d'Aquitaine. Le cycle historique, dont les héros étaient Alexandre- et César, il venait de Rome. La chanson de gestes se cadençait sur une mélopée haletante, dont les strophes inégales ont les chocs entrecoupés des escadrons, les chutes et les relèvements tumultueux des charges chevaleresques.
Nous avons parlé du subtil et merveilleux agence-
ment des vers dans les strophes, monorimes et irrégulières dans l'épopée, régulières et symétriques dans la poésie lyrique. La même diversité, variée à l'infini, apparaissait dans les genres multipliés dont les noms révèlent une origine grecque et latine. Les chants du matin et du soir, les aubades, les sérénades, les ballades, les caroles, s'accompagnaient de danses mimiques. La farandole ondulant comme un serpent imitait, dans ses longs replis sinueux, les processions haletantes, les saltations orgiaques des bac chantes, devant les statues des dieux1. Les tensons et les mi-partis affectaient la forme du dialogue, comme l'Oaristis de Théocrite,et se rapprochaient du drame, et des jeux scéniques. Mais le drame proprement dit n'existe pas encore dans la poésie romane, elle est morte avant d'arriver à l'âge dramatique ; elle ne possède que l'ode et l'épopée. Si elle avait survécu, de l'ode et de l'épopée serait sorti le drame, après la croisade, comme la tragédie grecque sortit de l'Iliade après la guerre de Troie. Les Grecs appelaient leurs chantres poètes^ créateurs. Les Aquitains, d'un mot encore plus juste, les nommèrent trouveurs, troubadours. Ce terme indique une inspiration supérieure, une révélation divine. La poésie vient de Dieu, la source est au ciel. Gomme en Grèce le siège mystérieux de l'inspiration poétique était sur une montagne, voilé de nuages. La poésie, comme la religion, a toujours cherché les hauts lieux qui les rapprochaient des dieux. Dans les Gaules ces sommets et leurs bocages sacrés