Jugements des cours d'amour
tout le monde devait partir. Gérard mena la reine (à l'écart) sous un arbre, et avec elle vinrent les deux comtes et sa sœur. Là, Gérard prit la parole : Que direz- vous maintenant, femme d'empereur, de l'échange que j'ai fait de vous pour un moindre objet? — Dites pour un digne objet, et du plus haut prix, seigneur; mais bien est-il vrai que vous m'avez fait reine et que, pour l'amour de moi, vous avez pris ma sœur pour femme. Soyêz mes témoins et mes garants vous deux, comtes Gervais et Bertelais ; vous aussi, ma chère sœur, la confidente de mes pensées ; et vous surtout, Jésus rédempteur. Sachez tous que je donne mon amour au duc Gérard, avec cet anneau et cette brillante fleur démon collier. Je l'aime plus que mon père, plus que mon époux et ne puis à son départ me retenir de pleurer. Là-dessus ils se séparèrent; mais toujours dura leur amour, sans qu'il y eut jamais entre eux rien de mal, ni autre chose que tendre vouloir et secrets pensers1. » Le romancier transporte à la cour de Charles Martel, la haute sentimentalité chevaleresque delà cour de Ramon V. L'artiste remue les plus délicates et les plus tendres fibres du cœur humain. Le sourire se mêle aux larmes avec je ne sais quoi d'inéffable dans cet idéal ravissant. Et cette impératrice l'est bien du trône mystique de l'amour.
Un troubadour résuma ainsi la théorie de l'amour chevaleresque. « Il ne sait de domnei vraiment rien celui qui désire la possession entière de sa dame. Ce
i. Fauriel, ibid.
qui tourne à la réalité (des sens) n'est plus amour. C'est assez d'obtenir anneaux pu cordons pour s'estimer l'égal du roi de Castille. »
Le sacrifice étant l'essence même de l'amour, une dame ne pouvait aimer qu'un inférieur. Loba de Pennautier se déshonora pour avoir aimé le grand comte Roger de Foix, et Aladaïs de Boissezon, pour avoir préféré au troubadour Ramon de Miraval, le jeune et beau roi Pierre d'Aragon. C'est ce qui fait dire à Bertran de Born, de Maenz de Montagnac :
Rassa als ries es ergulhosa Que no vol Peytieus ni Tolosa Ni B.retanha ni Saragosa Qu'als pus paubrès es amorosa *.
Une révolution du cœur ébranlait et bouleversait tout l'empire d'amour. Gardiennes scrupuleuses de la fidélité, les dames n'avaient de repos qu'elles n'eussent rétabli la paix entre les amants. Bertran de Born aimait Na. Mahenz de Montagnac, fille du vicomte de Turenne, et femme de Talleyrand, frère du vicomte de Périgord. L'imprudent troubadour ayant célébré la vicomtesse de Comborn, la jalouse Na Mahenz congédia son amant. Bertran ne pouvant fléchir son courroux, offrir son poétique amour à Na Tibors, ou Tiberge de Montausier, dame de Barbézil, célèbre aussi par sa beauté, son savoir et sa vertu. La châtelaine se montra flattée à la fois et