‹ Histoire des Albigeois (volume 3)Chapitre 74 sur 292 · Sainte Palaye · texte numérisé non relu

Sainte Palaye

orateur, la bouche suave. Tel est légiste, tel autre théologien. Leur langage brille dans les cours d'amour, dans les Capitoles des cités, sur les champs de bataille. Dans le capitole de Toulouse sur vingtquatre consuls, douze au moins appartenaient aux races chevaleresques. Ces grands barons étaient fiers des honneurs capitulaires, de la gloire de leur république, et volontiers donnaient à leurs enfants, le prénom de Tolosan1. Gomme l'aristocratie romaine sa mère, la chevalerie romane était politique, municipale, populaire. A côté de la lance elle mettait la parole, et au-dessus de la parole et de la lance, la poésie, ce verbe et cette flèche ailée.

La chevalerie romane était surtout poétique. La poésie était la voix, l'âme harmonieuse d'un siècle héroïque. Sur environ cinq cents troubadours méridionaux dont les noms sont venus jusqu'à nous, la moitié au moins appartient aux classes féodales. Souvent même les princes étaient poètes aussi, comme les héros d'Homère. Richard Cœur de Lion, soupira sur sa harpe, assis sur les rivages de cette même Asie, ou deux mille ans auparavant Achille avait' chanté sur la lyre au bruit de la mer retentissante. Richard Cœur de Lion, roi d'Angleterre, Alphonse le chaste roi d'Aragon, les comtes de Poitiers, de Toulouse, de Foix, le dauphin d'Auvergne, les vicomtes d'Orange, de Saint-Antonin, de Mauléon,

d'Hautefort, de Cavaillon, excellaient à divers de-

1. Don Vaissette : Tolosan de Siol (1220), Tolosan de Taillefer (1221).

grés dans la musique et la poésie. Le vicomte de Ventadour en tenait école dans son manoir. Il y avait des chevaliers troubadours et des troubadours chevaliers. Partis des cabanes et des châteaux, ils se rencontraient dans la poésie, la noblesse du génie. La chevalerie féodale se subdivisait en chevalerie errante et en chevalerie sauvage. La première était européenne; la seconde, diminutif de l'autre, paraît n'avoir été que romane ; elle faisait la police des forêts. Toutes les deux cultivaient-d'autant plus la poésie qu'elles vivaient dans les déserts. Leur harpe charmait leurs haltes dans la solitude et leur ouvrait les portes des châteaux, où elles arrivaient le soir. »

Un des plus gracieux spécimens de chevalerie errante et sauvage, c'est Rambaud, fils de Peyrol, seigneur de Vaquieras en Provence. Le jeune Rambaud, fatigué des molles galanteries des cours de Die, d'Orange, de Montélimart, résolut de se jeter dans les aventures chevaleresques. « Galoper, trotter, sauter, courir, les veilles, les privations et les fatigues vont être désormais mon passe-temps. Armé de bois, de fer et d'acier, j'endurerai les chaleurs et la froidure; les forêts et les sentiers écartés seront ma demeure ;. les descords et les sirventes me tiendront lieu de chansons d'amour, et je maintiendrai les faibles contre les forts1. »

Il part de son castel sur la Durance, s'adjoint en chemin quelques jeunes compagnons, Guiet, Bertau-

J. Fauriel, poésie prov.

don, Hugonet d'Alfaro, avec Aimon le jongleur, gravit les Alpes et s'enrôle au service de Boniface, le puissant marquis de Montferrat. Les aventures ne manquèrent pas à nos hardis damoiseaux. Boson d'Aguilar, un des vassaux de Boniface, aimait Isaldina d'Adhémar, une fleur de la Drôme. Les Adhémar refusèrent leur fille au chevalier, et redoutant un enlèvement la mirent sous la garde d'Albert, marquis de Malaspine, aïeul de l'hôte, immortalisé par le Dante. Aguilar cependant, couché dans son lit, se mourait d'amour. Boniface, ému de son désespoir, résolut de sauver son ami en lui donnant la vierge. Il chevauche avec ses compagnons., vers le château des Malaspine, tente une escalade nocturne, enlève Isaldina, la met sur son palefroi et la dépose éperdue et ravie entre les bras du chevalier expirant. On devine quelles chansons durent faire nos troubadours et paladins errants à ces noces improvisées dans le donjon d'Aguilar. Rembaud ne manqua pas d'insulter de ses sarcasmes Malespine le geôlier d'Isaldina, qu'il appelle un voleur et un brigand, et qui probablement spéculait sur la beauté de sa captive1.

Rambaud raconte lui-même et rappelle à Boniface le souvenir émouvant d'une aventure plus éclatante encore et nous reproduisons son récit dans son héroïque naïveté. « Qu'il vous souvienne, seigneur marquis, d'Aimonet le jongleur, et des nouvelles qu'il vint vous conter à Montalto, de Jacobina.

Page 1