LIVRE DEUXIEJJE
comme le parfum de sa piété mystique. Maintenant sa mansuétude grondait sourdement, et sa douleur indignée roulait toutes les colères et toutes les tribulations du Midi.
Descendant la rive droite de TAriége, le comte arriva au Pas de la Barre, ainsi nommé de la cldtore qui fermait l'entrée des montagnes d'où s'échappe le torrent fougueux. L'étroit vallon, bordé de rochers, qui s'ouvre au nord, est consacré par une victoire et par une défaite des ancêtres. C'est là que le tribun romain Préconius fut vaincu par les Sotîates, alliés de Sertorius, et que vingt ans plus tard, Adcantua, leur chef, et le Vercingétorix castabre, fut défait à son tour par le jeune Crassus, lieutenant de César. Les Romains mirent cette porte pyrénéenne sous la garde de leur dieu Janus K C'était le vieux génie latin, armé de verges et de clefe, et surtout doué de plusieurs fronts, d'une multitude de faces, et d'innombrables yeux ouverts sur tout l'univers. Devenu chrétien, ce portier de rOlympe et du Capitole devint, sans changer d'attributs, le sombre concierge du Vatican et du
i. Janus occupait probablement avant les Romains cette porte des Pyrénées. C'est un dieu cantabre, et sa généalogie ne s'explique qu'en langue basque. Janus (le Soleil) eat pour flls Sancus (Sagna, la source). Sancus fut père de Sabus (Saba, Soa« torrent). Sabus est le patriarche des Sabartaiê ou Sotiatêt du{comté dfi Foix, etdesSo&tfMde Rome et de toutes les tribus sabeUiquet d'Italie; Sabins et Sabartais se disaient A$ci, Gasci, c'est-à-dire Ibères. J.-J. Ampère, Hiit. romaine, 1. 1, ch. v, p. 112, n. j . — ix, p. 21G, a. 5.
aie LES ALBIGEOIS ET L'INQUISITION
Paradis. Mais grâce à ses noms divers et à ses nombreux visages, il put, mobile et immobile à la fois, s'appeler à Rome, Saint-Pierre, et Saint- Jean aux Pyrénées. Sinistre génie de l'inquisition, il devint le geôlier des races romanes et fit passer leurs béros par les verges et les bacbes tbéocratiques. Et maintenant il allait flageller et cbarger de fers le vainqueur de ses légions, rAd3antua du moyen âge, le Vercingétorix pyrénéen du xiii* siècle *.
Le comte de Foix mit pied à terre devant l'église de Saint-Jean entourée d'armes et de chevaux. Il en trouva l'étroite et sombre nef encombrée de prélats et de barons français. Après les saluts d'usage, graves et brefs, la discussion commença vive, impatiente, orageuse. Le vice-légat, Pierre de Colmieu, invita le comte à consentir à la paix et à fléchir le courroux du pape. Le pape, répliqua Roger-Bernard, en quoi l'ai-je offensé? Est-ce par la guerre? Mais nous avons été attaqués. Je n'ai combattu que pour mon indépendance. Est-ce par ma religion? 11 n'a pas le droit de s'en mêler. Chacun la doit avoir libre. — « Mon père, ajouta le vieux chevalier, avec un accent dont la piété filiale donnait une consécration touchante à la politique religieuse des comtes de Foix, mon père m'a recommandé toujours cette liberté, afin qu'étant en cette posture quand le ciel croulerait, je le pusse regarder d'un œil ferme et assuré, estimant qu'il ne me pourrait faire du mal. Ce n'est pas la crainte qui me fait