Gail. de Poil., ch.xu. Troubadours, Folq. de Mars
de sa forêt de bouleaux, portait le nom de la Besseda. Mais Pagan S seigneur de la Besseda, avec quelques hommes de pied et de cheval, s'était échappé. Dépouillé de son manoir et de son bourg démantelé, il vivait en faidit dans les antres et les forêts de la montagne Noire. Il ne s'effraya pas du supplice de Gérald, il embïassa le sacerdoce albigeois et devint chevalier-sauvage du Paraclet. Pagan, diacre-guerrier, suivi de son compagnon prêtre-soldat comme lui, à la tête des proscrits de la Bessède, presque tous parfaits, prêchant et guerroyant, parcourait -à cheval les plaines du Lauragais. Le chevalier Pierre de Recaud le trouva un jour à l'endroit où la route coupe le petit Ers, au nord de Toulouse. Pierre était probablement le fils de Ramon de Recaud, gouverneur de Ramon VII. Il était le compatriote de Pagan : dans sa troupe était son frère Sans; peu^être même ses deux sœurs Condors et A.nglesia, diaconesses. Nul doute que sous prétexte de voir son frère ou ses sœurs, Recaud ne vînt en secret de la part du comte alarmé du sort qui menaçait Pagan. S'éloîgnant un peu sur le bord du torrent, Pierre le conjura d'abandonner la foi cathare. Jamais, s'écria le généreux proscrit, je ne romprai le vœu que j'ai fait au Seigneur, et il continua sa route dans la forêt*.
Le comte évidemment, instruit de quelque projet
1. Pagan dérive de Pagus. Il a le même sens que Pages. On ne doit donc pas le traduire par payen, comme Ta fait M Schmidt, mais bien plutôt par citoyen.
2. Manuscrit de Tlnq. de Toulouse : art Montmaur.Voy. Recaud, art. Mas Saintes-Puelles.
sinistre, fit indirectement cette tentative pour sauver l'héroïque faidit. Et quelques jours après, chose triste à dire, il accompagnait Ramon duFalgar qui voulait inaugurer son avènement par une chasse aux cathares et terminer l'aventure de son prédécesseur Foulques. Foulques avait ravi à Paganson château ; Falgar résolut de lui arracher le seul bien qui lui restait encore, la vie. L'évoque et le comte se rendent à Castelnaudari, remontent sur le soir vers la Bessède etlamontagne Noire, et lanuit étant venue, ils envahissent les cavernes pleines de oathares endormis. Ils reviennent k Toulouse avec cette grande capture dans laquelle se trouvaient dix-neuf parfaits et leur chef Pagan. Les croyants furent réservés aux Murs et les cathares au bûcher. Pagan, chevalier des guerres romanes, guida ses compagnons dans les flammes comme autrefois dans les combats. Ce qu'il avait soutenu par l'épée, il le confessa par le feu, il n'7 avait de changé que le champ de bataille. Quand ces exécutions avaientlieu, les chevaliers albigeois, d'ordinaire, allaient chercher dans les forêts voisines un évéque ou un diacre : ils l'introduisaient dans la ville, le menaient sur la place du supplice où, perdu dans la foule, l'homme de Dieu, d'un geste mystérieux, bénissait le patient, qui voyait dans le signe un gage de salut ^ Mais cette fois
1. Manuscrit de Tlnq. de Toulouse : art. Lantar. C'est ainsi que la reine Marie-Antoinette reçut l'absolution d*Qn prélre aposté sur son passage à une fenôtre de la rue Saint-Honoré. Voir aussi, dans les Mémoires de M°i« de Lalayette, le touchant récit du supplice de Mme la maréchale de KoaiUes.
Pagan dut remplir lui-même cet office funèbre, il put bénir ses compagnons dans le brasier: il leur versa le rafraîchissement du Paraclet. Ainsi périt à Toulouse cet infortuné chevalier, noble victime de sa fidélité envers le comte qui lamentablement livrait ainsi les serviteurs de sa dynastie, les défenseurs de l'indépendance romane.
Foulques, quelque temps avant sa mort,. avait transféré l'ordre des Dominicains du couvent de la rue Saint-Rome, au vaste monastère qu'il leur avait fait construire au Jardin de Garrigas, dans le capitoulat de la Daurade ^ Ramon du Falgar continuant son œuvre, fit élever auprès du cloître, une vaste église, où lui-même avait choisi son tombeau. Cette basilique, qui ne fut terminée qu'au bout d'un demi-siècle, existe encore avec sa tour octogone, jadis surmontée d'une flèche aiguë. L'édifice est en brique d'un rouge sombre, comme badigeonné du sang d'un peuple, ouimbibé de la vapeur des massacres de son siècle. La Révolution française, terrible réparatrice des crimes du passé, décapita cette tour, et convertit la nef monastique en écurie onilitaire, de sorte que depuis soixante ans les chevaux triturent impassiblement, de leur ongle d'airain, dans l'infection de leur fumier, les ossements des inquisiteurs qui firent fouler les peuples du Midi sous les pieds dévastateurs des coursiers du Nord, et sous les bonds des croisades hennissantes. L'historien frissonnant découvre parfois sur la terre des ébau-
1. Probablement confisqué sur Bertrand de Garrigas, l'un des capitouls, retenu comme otage à Paris, et prisonnier du roi de France.
ches de ces supplices éternels que le poëte rêvait dans Tenfer *. Ce monastère dominicain devint comme le capitole de l'inquisition. De ses murs redoutés sortaient incessamment des moines fa^ rouches qui dans les diverses chaires de la ville épouvantée allaient signalant les citoyens suspects ; réclamant Tâme des vivants, revendiquant la cendre des morts. « Toulouse tout entière est infectée d'hérésie, s'écria un jour le frère Orlando ou Ro land de Crémone I » Le peuple fit entendre des murmures, les consuls proférèrent, des menaces. 4 Eh bien, continua le fougueux dominicain, c'est maintenant que nous allons agir, que les hérétiques et leurs défenseurs tremblent. » L'inquisiteur ordonna l'exhumation de Donat, chanoine de Saint-Saturnin, et d'un laïque nommé Galban, issu d'une famille notable et probablement capitulaire. Ses ancêtres, ou lui-môme, avaient mérité, par leur dévouement civique, de donner lear nom à la rue qu'ils habitaient dans la cité. Ses os furent exhumés, sa maison démolie, son nom effacé. Rétablissons-le donc dans l'histoire, et que la rue qui reçut le nom vulgaire de la Faba, et plus tard le nom monastique de Véronica, reprenne son nom patriotique de Galban ! L'évéque fit le procès à ces cendres infortunées ; puis il les fit traîner dans la ville, et porter enfin sur le bûcher. Ces exécutions avaient lieu d'ordinaire au
1. Le poète Baour-Lormian a déploré en vers ces profanations.Cetle église vient d'être rendue au culte par TEmpercur Napoléon III (1867).
Prat comtal, ou Pré du comte, esplanade déserte, voisiue du Peyrou, à l'occident de la cité *.
Tels sont les événements qui signalèrent la fin de révoque Foulques, et les commencements de Ramon du Falgar. Le comte éperdu assistait à ces jugements, à ces exécutions, à ces sacrilèges. Mais les prélats n'étaient pas encore satisfaits. Ils ne cessaient de l'accuser auprès du Saint-Siège. GrégoirelXeutTair de prendre le parti du prince. 11 répondit aux évoques : « Arrosez-le bénigneraent » comme une jeune plante, et nourrissez-le du lait » de l'Église, comme un petit enfant I • Ces douces, ces tendres paroles présageaient un redoublement de rigueur, et d'effroyables malheurs pour les peuples pyrénéens.
SUITES CE L'IKQUISITIOH. — PROSCRIPTIONS. — INFURRECTIONS.