Du garric, chéQe
LIVRB TROISIÈME 193
routien^ parce qu'ils rompaient cette paix de Paris indignement extorquée à un faible prince. Mais le villageois indigné voyait dans ces bandits de vrais maîtres dépouillés, de nobles seigneurs proscrits, de justes vengeurs des saints persécutés. Le serf roman secondait secrètement leur justice vagabonde et leur chevalerie sauvage. On vit des choses touchantes : le colon nourrir son ancien seigneur dépossédé, et son vieux prêtre voué à la mort. Il retranchait à sa bouche et à la faim de ses enfants le pain d'orge et de mais ', et se dérobant de sa cabane sur la brune, il le portait à ces pieux brigands des forêts qui lui rendaient le pain de Tesprit et le vin de Tâme. Là, sous les chênes, devant une grotte, il trouvait un évêque, des chevaliers, des archers, des chevaux, des chiens, un camp éclairé par la lone. L'évêque ouvrait le Livre et lisait : n Au commencement était la Parole... Je ne vous laisserai point orphelins... Vous recevrez le Consolateur. » Un sermon commençait dans la paix des bois : un cantique s'élevait dans les silences de l'ombre et du désert; un son de harpe soupirait au haut d'un rocher. C'était un troubadour (car la poésie était une brigande comme la religion) qui chantait Carcassonne captive, Toulouse abattue et éplorée, la race romane gisante dans son sang et blessée à mort. Quand l'orient commençait à blanchir, le vieil évêque donnait sa bénédiction; le pâtre se retirait consolé, et souvent en rentrant au manoir
1. Le maïs avait été apporté d'Orient comme Tindique son nom de blé de Turquie.
de son tyran, il était, pour sa course et sa prière nocturne, pendu aux créneaux.
Ce catharisme du peuple se retrouve encore, de nos jours, dans les noms patronymiques qui s'établirent à cette époque et qui se sont perpétués comme un pieux et vivant blason. Ces vilains de la glèbe portent gravée dans la chair et le sang leur histoire héraldique. Plusieurs de ces familles rustiques reçurent, à cause de leur foi, les noms de Cathari, Patharù hommes de pureté et de douleur. D'autres, 4e leur fidélité, celui de Loza, louange. D'autres, de leur pieux espoir, celui d'Espéran-dieu. D'autres, de leur croix d'ignominie, celui de Crouzet. D'autres, de leur dévouement patriotique, celui de Bobila^ Bonvilain. L'un de ces Bobilas du Lauragais, probablement un colon libre, un pagh allodial, devint chef de bande. Il s'illustra sans doute par son courage, et peut-être par son combat contre Chauvet, le sénéchal tué dans la forêt Séculaire. Ramon VII, dans un moment d'énergie et de gratitude, l'anoblit et ftit son parrain chevaleresque. Le vaillant serf, qui devançait de si loin nos âges, reçut l'accolade du comte, et le ceinturon militaire des barons du bocage, qui lui chaussèrent les éperons d'or, et lui présentèrent le palefroi hennissant et fier de porter sur son dos cet héroïque précurseur de la démocratie de l'avenir*. Nous verrons le chevalier Ramon de Bobila figurer au massacre des inquisiteurs d'Avignonet après lequel sans doute il dut se réfugier avec sa tribu sur les
i. Doat. Du Mège.
terres du comte Je Foix où ses descendants habitent encore, dans leur condition rustique, autour de la grotte du Mas-d'Azil. Le comté de Foix fut toujours l'asile des proscrits; le grand et pieux cdtate Roger-Bernard s'entoura constamment des chevaliers déshérités; et lui-môme, l'Olivier des guerres romanes, dépouillé de Pamiers, de Mirepois et de Chalabre, resta comme un prince des faidits des forêts pyrénéennes.
Tel était le faiditisme albigeois qui, vague, fugitif, in^isissable, pullulant dans tous les buissons, fourmillant dans tous les halliers, hurlant dans toutes les cavernes, poussant le cri de guerre de rocher en rocher, s'étendait comme une mer orar geuse, depuis les croupes de Rouergue jusqu'aux cimes des Pyrénées. Les conquérants français le partageaient du nord au sud par leurs forteresses échelonnées de hauteur en hauteur, des sources de l'Ave^Ton aux sources de l'Ariécre. Les sénéchaux de Toulouse et de Carcassonne le divisèrent de nouveau de l'est à l'ouest; ils jetèrent tout au travers du Laura^ais et du Narbonnais une série de postes fortifiés ; les restes en sont encore reconnaissablés aux clochers des églises dont le mur de brique massive est toujours flanqué d'un ou deux clochers latéraux : ce sont des tourelles d'observation qui faisaient nuit et jour le guet sur les contrées environnantes ^ Carcassonne, campement central de
1. Voir, sur la ligne stratégique de Toulouse à CarcasâOQue, les clochers de Villefranche et de Castelnaudari ; et, sur la ligne militaire du nord, rénorme tour de l'église de Rabastens.
S96 LES ALBIGEOIS ET L'INQUISITIOiN
la conquête, fut le point d'intersection des deux grandes lignes stratégiques. L'insurrection, ainsi refoulée au nord et au sud par les sénéchaux, et coupée en tronçons par les autres chefs croisés, dut, pour sauver ses débris sanglants, s'adosaer aux montagnes, et chercher l'appui des bois et des hautes cimes. Il se forma donc géographiquement trois groupes de résitance, trois camps escarpés d'insurrection et de guerre patriotique : au nord, à Penne d'Albigeois; au centre, sur la montagne Noire, vers le pic de Nora ; au sud, dans les Pyrénées, sur une des croupes du Thabor. Pendant qu'une quatrième troupe, attachée à la fortune errante du jeune vicomte de Carcassonne, traversait la grande chaîne vers les sources de TAude, et redescendant dans les vallées de la Sègre et de l'Èbre, se dispersait dans les bercails et les cités de la Cerdagne, de la Catalogne et de l'Aragon.
LFS P Al DITS bÇ PCIINB ET DE L* A VET BON. — LÉGENDE DE LA DAIB DE FENME ET DU VICOMTE PORDAN DE SAINT-ANTOHIN. — l»ONA ^LIS DE TURKM!(E, DAME DE OOURDON. — LES CBEVALIERS 0UT1ER ET BERNARD DE PE!(XB. — ILS REF08E:IT DE LIVRSR LE0R GBATEAO AU ROI DE FRA^CE. — ILS DEVIENHEHT LES CUEFS DES INSURGÉS DU QUERCV. DE L'ALBIGtOlS ET DU ROUERGUE.
Recherchons ces campsde proscrits : commençons parle plus septentrional, Penne d'Albigeois, D'après le traité de Paris, le comte Ramon devait remettre
ce château aux Templiers ou aux Hospitaliers. Mais Olivier et Bernard de Penne refusèrent de livrer leur puissant manoir féodal. Ils bravèrent, dans leurs tours, l'Église romaine et le roi de France. Ces deux vaillants chevaliers étaient fils d'une héroïne des cours d'amour et d'une sainte du Paraclet. La poétique et romanesque légende répand sur cette sombre histoire un rayon de grâce mélancolique.- Mais remontons jusqu'aux origines de Penne et de sa race chevaleresque.
Son nom est ibère : il fut un castellum romain avant d'être un manoir féodal. Sa Roche galloromaine domine fièrement un cirque de mon- Ugnes couleur de fer formé par une courbe de rAveyron. Ses barons, vassaux favoris de la maison Ticomtale de l'Albigeois, prenaient eux-mêmes le titre de vicomtes, étaient châtelains héréditaires du Castel-Vieil d'Albi «. De là, leur fidélité aux comtes de Carcassonne, leur hostilité à l'évoque, et leur adhésion au catharisme. Lors delà première croisade, Geoifrès de Penne, fut l'un des compagnons de Ramon de Saint<jélis, dans la Palestine, et sa valeur fut célébrée par les poètes. Mais un siècle après, sa race guerrière et son donjon féodal n'ont de chef connu qu'une jeune femme, veuve, à ce qu'il semble, avec deux petits enfants, et que la poésie contemporaine a posée sur un trône de grâce, de tendresse, et de sentimentalité mystique. Écoutons d'abord la naïve légende :
« Ramon Jordan, vicomte de Saint-Antonin, de