LIVRE QUATRIÈME
tourneront leurs regards vers sa lumière, et les rois y apporteront ce qu'ils ont de plus précieux. Les rois y viendront, les rois d'Aragon et d'Angleterre, les comtes de Toulouse et de Foix, et le rot du pic de Nore, et les barons de Penne , et tous les princes de la race romane. Quelques-uns sont déjà venus, et les voilàtous rangés autour du Livre saint.Noble Ramon de Perella, promettez-vous de donner une secondé fois votre Roche de Montségur, pour être l'asile de l'Église du Paracletî — Je le promets, répondit le fils de Gometa,' étendant la main sur l'Évangile I — Et vous, reprit le Patriarche, enfants de Bélissen, barons du Sabartez, du Lauragais et de la Cerdagne, défenseurs et libérateurs de la terre romane, promettez-vous de défendre cette Roche de Montségur, dernier asile dul'Esprit-Saintetdelaliberté sur la terre? — Nous le promettons, s'écrièrent les chevaliers déployant en cercle sur la Bible leurs mains gantelées et leurs épées frémissantes. ■ — Le Seigneur reçoit vos promesses I Et nous, ses ministres, évoques du Consolateur, nous vous assurons en son nom une bonne fin, la délivrance pour vos peuples, et pour vos âmes la vie éternelle. Et les diacres, les évoques, les yeux élevés au ciel, et les mains abaissées vers le Livre sacré, murmurèrent d'une voix grave, affirmant l'éternité de l'Esprit : « Au commencement était la Parole : elle était en Dieu; et elle était Dieu. » Des acclamations éclatèrent, mêlées au bruit d'airain des glaives et des haches d'armes, et les vents les roulèrent, comme le cri de guerre de la patrie renaissant du tombeau, SUT les collines et les montagnes « dans les sapins
40i LES ALBIGEOIS ET L'INQUISITION
de la forêt de Bélestar, et jusque vers les gouffres fatidiques du Thabor.
G* est ainsi que nous aimons à nous représenter cette cérémonie religieuse et patriotique qui formait un seul corps de ces évoques et de ces barons. Elle se termina par le rite féodal qui donnait à ce corps une tête. Ramon de Perelle fit serment entre les mains d'Othon- Arnaud de Castel-Verdun, sénéchal du comte de Foix. Cet hommage était suffisant-: le comte Ramon VII venait de céder à Roger- Bernard ses droits particuliers sur Pereille et Montségur. Mais, par un excès de courtoisie et de fidélité chevaleresque, le seigneur de Montaégurfit encore acte de vasselage entre les mains de Pardo et d'Auger de Montolive, bayles du comte de Toulouse. Par là, ce prince devint le chef, qui réunissait en un seul faisceau les trois camps insurgés, celui du Thabor, celui de Penne et celui de la Montagne- Noire. Après ce double hommage-lige, les bayles, à leur tour, tombèrent aux pieds de Guillabert de Castres, et sa bénédiction scella Talliance du catharisme avec l'insurrection romane et le comte de Toulouse. Montségur était une seconde fois le sanctuaire et le capitole pyrénéen * .
Nous disions naguères : « Nous monterons sur la cime de Montségur. Nous dresserons le tribunal de rhistoire sur ce rocher désert. Nous réviserons ce procès tragique d'un peuple inconsolé. Nous dirons aux bourreaux : N'approchez pas 1 Mais vous, cieux
1. Montségur, comme beaucoup d'autres châteaux, était appelé le Capduelh^ le capitole.
UVRE QUATRIÈUE 105
et teire, parlez I Ruines, sépulcres, ossements, éleyez la voix! Faîtes entendre votre gémissement*. » — Montségur, la montagne de la délivrance, la roche du sacrifice, sera donc la pierre du jugement. L'heure est solennelle et triste. Le Christ se voile; rÉvangile se dérobe sous un nuage; toutes les églises défaillent et sombrent lentement dans la nuit. On dirait une Josaphat des religions, une plaine des tombeaux, jonchée de dogmes vides et de symboles desséchés (Ëzéch. xxxvii). Certainement c'est une nuit divine oîi s'opérera une renaissance du monde, une transfiguration du Verbe éternel. Le monde cependant est saisi de ces angoisses que ressent le ver qui va subir sa transformation mystérieuse. Prions en attendant le jour lointain; et dans ce vague crépuscule du soir, évoquons, parmi les rêves consolateurs, la douce figure de la noble et sainte église du Paraclet. Elle n'est point morte; elle a fléchi sous sa croix; elle a dormi six cents ans dans son tombeau. Le sépulcre de feu où fut jetée cette fiancée du Christ s'est changé en une couche de lis et de parfum. L'Époux lui dit : Jeune fille, lève-toi I La voilà debout dans son suaire vii^ginal. Sulamite plaintive, elle vient de la Grèce et de l'Orient, du désert et du martyre. Elle s'avance, comme l'aurore, avec son cortège d'humbles pontifes, de pieux chevaliers, de troubadours mélodieux. Elle se nomme : Pureté' ^Consolation. Elle a l'inefi^able jeunesse de l'amour,
1' Nap. Peyrat : Les Réformateurs de la France et de l'Me au xu^ siècle.
et rimmorteUe adolescence de TÂpôtre bien-aimé. Arec son Maître, elle a reposé sur le coeur du Christ. Sur la cime de Montségur, la montagne du jugement, faisons donc comparaître l'Église romaine de saint Pierre, TÉglise hellénique de saint Paul, l'Église orientale de saint Jean, la vierge inspirée de Pathmos.