Guil. le Breton, Philippide
frère, Tévêque de Beauvais; enfin, et par deux fois son propre fils, Louis de France. Mais lui se dérobait à demi, se tenait à l'écart et dans l'ombre, et parut affligé et irrité que son fils eût pris la croix : soit qu'il rougît de dépouiller ouvertement son cousin germain, soit qu'il fût dans sa nature d'agir moins de sa personne que par ses lieutenants ; soit qu'il prévît que l'invasion du Nord^ d'abord victorieuse, serait à la fin vaincue par le patriotisme méridional. Et c'est en eflfet ce qui arriva : le cauteleux instigateur de la croisade l'avait délaissée dans sa ruine qui lui parut telleipent irréparable que, non content de l'abandonner, il voulut encore en détacher son successeur* A sa mort, il se contenta de léguer au triste Amaury, des immenses trésors accumulés pendant son long règne, et dont il fit une large part aux églises et aux abbayes de France , un maigre subside qui n'avait servi qu'à ramener d'outre-Loire les débris malheureux de la croisade et les cendres de son chef Simon de Montfort^. Tel était ce rusé, calculateur et méticuleux monarque, mélange du renard et du lion. Louis VIII, son faible successeur, n'était pas mieux disposé : c'était un prince physiquement et moralement débile, et conséquemment peu belliqueux, pourtant surnommé le lion par ses courtisans. Bien que vaillant, il n'avait point brillé, par ses exploits de guerre, dans ses deux expéditions contre le Sud. La première^ il est vrai, n'avait été qu'un hommage des conquérants de l'Albigeois à
i. 20,000 livres.
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l'héritier de Philippe-Auguste ; mais la seconde fut presque une défaite , puisqu'il fut forcé de lever le siège de Toulouse. D'ailleurs le vieux Philippe, prévoyant que Rome offrirait à son fils la conquête échappée à Montfort, l'avait fortement déconseillé de se charger de cette guerre funeste qui avait dévoré vingt armées de pèlerins ; il craignait que le roi ne succombât aux fatigues d'une expédition lointaine et sanglante , et que sa mort n'aventurât sur la tête d'un enfant la lourde et orageuse couronne de France. Personnellement donc, Louis VIII était bien éloigné d'entreprendre la restauration d'Amaury, et la plainte du lion vaincu de Montfort vint expirer stérilement aux pieds du puissant mais pacifique lion de France.
D'ailleurs la discorde était parmi les croisés : ces vaincus, selon l'usage, s'accusaient mutuellement de leur désarroi ; leurs querelles les avaient suivis jusqu'au pied du trône. D'âpres dissentiments existaient entre les barons et les évêques, entre le clergé du Nord et le clergé du Midi, ou plutôt entre Conrad, le légat de la retraite et de la ruine, et le légat de l'invasion et de la conquête, le vieux Arnauld-Amalric , archevêque de Narbonne. Le fougueux primat de Septimanie, ennemi du puissant Simon, patronnait le faible Amaury, comme le lion qui dévore le tigre protège le chacal, son pourvoyeur. De Montpellier où l'archevêque s'était réfugié avec ses collègues, il écrivit au roi de France une lettre collective dans laquelle il racontait l'agonie de la croisade, et faisait l'apologie de son chef. « 11 s'est, disait-il , comporté prudemment ,
habilement, courageusement; de sorte que selon Topinion humaine la perte de cette terre ne peut nullement lui être imputée. Par sa retraite et l'expulsion des catholiques, les hérétiques se sont partout établis en leur lieu» croyants, fauteurs, dé* fenseurs, receleurs. Et ce qu'il y a de plus triste et douloureux à dire, les dragons de Pharaon parais* sent avoir dévoré le dragon de Moïse, parce que l'esprit immonde qui de la province de Narbonne et des parties adjacentes avait été jadis expulsé par le ministère de l'Église romaine, par vos arme» et la force de votre règne, prodigieusement et puish samment, revient aujourd'hui avec sept autres es* prits plus mauvais , envahit la maison autrefois nettoyée d'ordures et décorée, et y établit son domicile. Nos affaires aujourd'hui sont de beaucoup pires qu'autrefois, pendant que l'arche du Seigneur enlevée d'ÂlIophet ^ est retenue honteusement cap« tive non-seulement dans Seth, mais encore foulée sous les pieds mêmes de Dagon. C'est pourquoi , sérénissime prince, nous adjurons votre magni&cence, de tout notre pouvoir, au nom de Jésus- Christ, vous suppliant d'une voix pleine de larmes et de sanglots, que vous daigniez vous réveiller selon la puissance que vous tenez de Dieu, avec le secours de celui qui comimande aux vents et à la mer, et montrer ostensiblement par l'afiectioii de l'oeuvre quelle affliction vous ressentez dans votre cœur de cette grande humiliation de Jésus-Christ. Nous ne désespércms pas que eette terre ne puitcs
i. AUophat pottir jkçdot» el Seth pour Geth ou Gatii.
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être acquise par votre ministère et celui des autres fidèles et ramenée à Tunité de TÉglise ^ » Ainsi pariait l'archevêque de Narbonne, implorant Tintervention royale, pour relever Amaury de Montfini;, et conserver à la croisade son caractère féodal, monastique et populaire.
Mais l'archevêque de Bourges et tout le clergé do Nord, qui naguère acclamait Simon victorieux, abandonnait maintenant Amaury vaincu. Il pensait que l'incapacité de ce chef était Tunique cause de la chute lamentable de la croisade , et que pour relever cette grande ruine, ce ne serait pas trop d'une main royale et de l'épée même de la France. Conrad, légat du Saint-Siège, s'était rendu à Rome, sans doute pour obtenir le consentement du pontife, puis était revenu à Paris pour en faire la proposition au monarque. Devançant Amaury à Saint- Germain, il avait, au nom du pape et de l'Église, offert à Louis Vin le commandement de la nouvelle croisade, avec l'investiture des conquêtes de Montfert et des dépouilles des Saint-Gélis '. Ainsi se réalisaient les prévisions de Philippe-Auguste. Louis se rappela-t-il les avis paternels ? Il ne repousse ni les offres du Tégat, ni les supplications d'Amaury. Il ne se prononce pas : il veut consulter son conseil, surtout la reine, oracle intime, mystérieux, dominateur. Il accepte enfin, mais à des conditions nombreuses qui le laisseront maître absolu
1. HisL du Lang,, t. V, preuve 112, page 622. Lettre des Avéques datée de Montpellier, le 10 des calendes de février^
2, Les Français prononçaient Saint-Gilles.
cette négociation au Vatican , et recourt à la médiation de son cousin le roi d'Angleterre,* et de son fiuzerainl'Empereur d'Allemagne. Frédéric II essaie de détourner cet orage sur l'Orient. Les Turcs ont reconquis la Palestine. Il demande que les princes chrétiens s'arment pour la délivrance du Saint* Sépulcre. Le vieux pontife se prend au généreux piège de l'ambitieux et rusé César. U accueille l'ambassade de Toulouse : U répond à Ramon VII qu'il va s'occuper du règlement définitif des affaires de Provence et qu'il en charge expressément Romain» cardinal diacre de Saint-Ange. Il suspend la croisade albigeoise ; il veut qu'on accorde Ramon et Amaury, et que le roi de France marche au secours de la Terre sainte, avec les autres princes d'Occident. Mais le Capétien est plus soucieux de Toulouse que de Jérusalem, et, blessé non .moin« que honteux d'avoir été joué, répond au pape qu'il ne s'occupera plus des Albigeois, et que le Saint-Siège ait à s'arranger, comme il l'entendrait, avec Ramon VIL II réservait ses droits mérovingiens et carlovingiens sur Toulouse ; il semblait prendre sous son patronage le comte, son cousin, dont il sollicitait naguère la déchéance ; évidemment il ne voulait pas qu'on lui dévorât sa proie. Toutefois la croisade royale parut alors tellement abandonnée que Lambert de Croissy, le conquérant dépossédé de Limoux, insatiable d'aventures et de guerres, partit pour l'Orient, a.fin dé retrouver au pied du Liban le magnifique fief qu'il venait de perxlre au pied des Pyrénées.
Ainsi le nuage menaçant qui se formait dans le
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aord ae dissipa momentanément; son tonnerre s'éloigna derrière l'horizon. Le midi eut encore deux ans de repos troublé. Il sortait de ses longs oembats épuisé de sang ; il ne lui restait de force ffne pour chanter sa victoire; mais cette victoire même était une force morale. Dans son ivresse juvénile» il put croire à la durée de son indépendance, à la stabilité de son avenir. Il en «fait un triple augure, un triple garant, dans son ecsor, sur la terre et dans le ciel. Dans son cœur^ ton désir, son espoir, la justesse de sa cause, la vitalité de sa race , cette indomptabilité cantabre\ trois fois écrasée et trois fois relevée, et victorieuse de Clovis, de Cbarlemagne et de Philippe-Auguste. Elle forme une grande famille humaiDe parlant la même langue, possédant le même génie , composant une confédération , une natio« nalité romane, à qui Dieu a donné en héritage le vaste bassin aquitanique , si nettement délimité entre la Loire, les Alpes, la Méditerranée, les Pyrénées et rOcéan. — Sur la terres la rivalité des rois de France, d'Angleterre et d'Aragon, rivalité de conquérants, dist;ordes de déprédateurs, d'où peut se dégager le triomphe de la patrie occitanienne. Cest la politique traditionnelle des Ramon qui tâchaient de contrebalancer ces maisons royales dont ils
1. Indomitus Cantaber : c'est le Basque, Gasc, Asc, Esc. Tous les noms romans dérivés de ce radical ont un sens guerrier ou sinistre. Ainsi : Escach, hasard; Elsquer, fi^auche; Esqnîc, sauvage; Esquivar, s'enfuir; Escamir, se moquer; Eequis, ftpre; Escarit, délaissé; Esclandra, tumulte; Eseantir, éteindre; Escanar^ égorger; Esclaffar, écraser^ etc.
épousaient tour àtour les prinœsses,, et celle mieux inspirée de Bertran de Born, qui semait la diyi* sion et la guerre entre ces princes ; Bertran, cet intelligent baron et ce belliqueux troubadour , qui portait dans sa main sa tête éclairée en guise de lampe, magnifique symbole qui est celui d'une race» mais si mal interprété par le chantre de l'Enfer*. Les deux derniers Ramon avaient épousé deux infantes d'Aragon, montrant par cette union redoublée qu'ils comptaient surtout s'appuyer sur don Jaicme et la tendresse de ce jeune conquistador pour la terre romane dont il est le nourrisson héroïque, et dont son père fut le glorieux martyr. — Dans le ciel enfin, ce martyr de la bataille de Muret, invoqué déjà comme un patron national, et qui, avec le can labre Exsupère , les grecs Saturnines , Papoulos, Glycérios, ces évoques ennemis de Rome et des Francs, ont été vus, guerriers célestes, combattant sur des coursiers de feu, et ramenant de l'exil les chevaliers pyrénéens. Ainsi parle un peuple poétiquement et patriotiquement superstitîe ux; mais ses chefs comptent sur d'autres auxiliaires surnaturels, l'Esprit, le Christ, Dieu *.
Dieu semblait agir dans cet orage. Il divisait le pape et le roi de France. Il écartait indéfiniment les Montfort. Et pourtant, en quittant Garcassonne, Amaury avait annoncé à ses partisans qu'il revien-