LIVRE CINQUIÈME
valier, avec leurs hommes d'armes, s'étendait la cité sacerdotale, les grottes des évoques, les cabanes des diacres, les cellules des saints, isolées et reliées par d'étroits sentiers serpentant sous la forêt. On eût dit, à l'ombre des chênes et des hêtres, une de ces colonies ascétiques des Pythagoriciens de la grande Grèce, des Thérapeutes d'Egypte, ou des Esséniens de Judée. L'été, ces vieillards, errant dans la lumière et dans la nuée, vêtus de l'orage et de la foudre, prenaient d'en bas, aux yeux des montagnards, l'aspect fantastique d'un conciliabule de génies, d'un cénacle d'anges délibérant sur ce trapèze de Montségur.
L'hiver Touragan pyrénéen les eût emportés comme les feuilles des forêts qu'il roule dans l'Abès. Les solitaires, dès que l'automne s'annonçait, se réfugiaient dans la forteresse et, par ses souterrains, descendaient dans les entrailles de la montagne,- caverneuse de sa nature, et creusée profondément par le ciseau des Géants constructeurs de Mtmtségur. Ses vastes flancs renfermaient Yarmoire oul'arsenaldeschevaliers, des magasins, des salles, des dortoirs, des cellules, même des sépulcres. De longs corridors, d'étroites galeries, des vis en spirale circulaient à travers ces divers hypogées et plongeaient tortueusement jusqu'aux racines de la montagne oii de spacieuses grottes formaient les étables des palefrois. L'immense roche était é vidée comme une grenade : chaque cellule recevait son solitaire, chaque alvéole son abeille du Paraclet. L'essaim sacré se recueillait en silence dans la ruche colossale dont il entendait sourdement au
dehors les tourbillons de l'hiver battre en nmgissant les flancs de granit. Rajnon de Perella réchauffait Guillabert de Castres et les évéques au brasier du donjon qui fumait dans un ciel de neige. Dès que le soleil d'avril brillait, ils sortaient de leur crypte ténébreuse, et reprenaient leurs domiciles aériens sous la forôt.
De la Roche, leurs regards, plongeant comme dans uû abîme dans Tétroit vallon de Montségur, apercevaient le village aux toits plats cannelés de tuile rouge, étages par rangs parallèles, à l'ei^position du Sud, et glissant sur la pente abrupte jusque dans le ravin de l'Ers. C'est la cité laïque, la colonie rustique et chevaleresque. Là vivent les Lantar, les Bélissen, les Caraman : ces barons, chassés de leurs nobles demeures féodales, campaient sous des cabanes de bûcherons avec leurs femmes, cm poétiques reines des cours d'amour, parfumant de leur héroïsme et de leur grâce leurs huttes de pâtres; et leurs palefrois maures et leurs limiers espagnols, errant pôle môle avec les enfants sous le toit délabré des troupeaux. C'était un camp guerrier et pastoral, religieux et chevaleresque toujours retentissant du son des cors, des abois des chiens, des .hennissements des cavales, de bruits d'armes et de guerres, mais entouré des grottes des solitaires, des bocages des anachorètes, et dominé par ce capitole du Paraclet qui répand, sur ce champ d'asile pyrénéen, un doux et sombre mystère de. mélancolique grandeur sauvage.
De quinze lieues à la ronde, les pèlerins saluaient comme un port la blanche cime du Thabor dans les