LIVRE SEPTIÈME
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Détournons-nous un instant de toutes ces horreurs. Fuyons avec les proscrits éperdus vers les Pyrénées, vers les Alpes. Les antres des ours sont moins inhospitaliers que les cavernes des inquisiteurs dominicains. Faisons halte dans ces lieux mêmes où ces fugitifs cherchèrent le repos, près des neiges du Tliabor, sous les noirs sapins de Montségur. Reposons-nous dans leurs solitudes saintes, dans leurs fêtes pieuses, dans leurs joies mélancoliques.
En effet, beaucoup de faidîts, échappés aux cachots, aux bûchers de Toulouse, de Carcassonne et d'Albi, tomberont inopinément au milieu des fêtes nuptiales de Montségur. Ramon de Perelle, le chef des proscrits du Thabor, mariait ses deux filles, Philippa et Alfaïs, à deux jeunes chevaliers pyrénéens. Ces unions furent évidemment l'œuvre
181 LES ALBIGEOIS ET L'INQUrSITIOH
du comte Roger-Beraard et de Guilhabert de Castres, qui tâchaient de relier ea [faisceau les débris des grandes maisons romanes pour la défease de la nationalité du Midi et de l'Église du Paraclet. Eh quoil dira-t-oa,le mariage n'est-Ilpas réprouvé par les cathares? — Par les parfaits, mais nullement par lescroyanto.etlessimplesfidèles. Les Albigeois étaient johannites, etle mariage est partout glorifié dans l'é- Tangitedel'Apdtre-Vierge.JésusassistaausQocesde Cana: il prend lui-même le titre d'époui, et donne celui d'épouse à l'Église, et l'union de l'Église etdu Christ, préconisée par saint Paul comme le symbole du mariage chrétien, était parfaitement acceptée par les Amis de Di*tt. Il est vrai que les Vierget seules accompagnaient partout les pas de l'Agneau {Apocal., XIV, 5}. La virginité mystique de l'ime était donc le sceau de la perfection jobannite , et le célibat formait l'apanage du sacerdoce du Paraclet. Encore lé célibat cathare était-il moins étendu que le catholique, puisqu'il rejetait le monachisme, et que, tout en s'isolant, il ne rompait jamais entièrement avec le monde. Nous ignorons quel est le rite du mariage albigeois. Il se bornait sans doute à une bénédiction de l'évoque, i la lecture du préambule de l'Évangile, et à une courte exhortation sur les devoirs des époux, comparés à l'Église et au Christ (Eph. vi). Puis des vœux tirés des psaumes de David'. «Que ta femme soit dans ta maison comme une vigne chargée de grappes ; que tes filles entourent ta table comme de tendres tiges
1. Les Albigeois aimaient David, à cause de la tendresse de son génie.
UVRK SEPHËUE ISB
d'olivier; que tes fils Taillants garnissent tes tours comme les flèches d'un carquoisl » (Ps. 127 et 128.)
Celte cérémonie eut lieu, cetti3 fois, par le ministère de Guilhabert de Castres, dans la grande salle capitulaire de Montségur.
Ainsi deux jeunes barons pyrénéens, dépossédés dans la plaine, mats puissants encore dans la montagne, sollicitèrent l'honneur d'épouser les filles dugrand chef des proscrits du Thabor, deux nobles faidites qui n'apportaient à leurs maris qu'une dot de beauté, de dévouement, d'héroïsme et de martyre. Philippa de Perelle, piobablemeat l'innée, épousa son cousin Pierre-Roger de Mirepois, chef des Fils de Belissen; et Fais ou Alfais fut accordée à son parent Arnauld-Sanche de Rabat, issu d'une branche féminine de Mirepois par Ava de Belissen, qui, dans le siècle dernier, était entrée dans cette maison romano-raauresque du Sabartez. Nous avons vu Ramon-Sanche, potît-fils d'Ava, et coseigaeur de Laurac, escorter naguère le sacerdoce albigeois dans sa seconde ascension à Montségur.Ses trois fils, Arnauld, Guiraud et Ramon, étaient des chevaliers de la Montagne Sainte et delà Roche du Paraclet. Ramon de Perelle, en donnant sa fille Alfais à l'héritier de Rabat, acquérait une vaillante épée, l'alliance d'une famille encore puissaute, et une influence considérable dans le conseil des comtes ' .
Le donjon arabe de Rabat, berceau de ces émirs pyrénéens, s'élevait sur une cime latérale à l'ouest
i. M. Ad. Garrigou, le Sa6ar<«.
IBI LbS ALBIGEOIS ET LlNQOlsmON
de Tarascon. l-eurs Tastes domaines s'étendaient jusqu'à la Catalogne, comprenant le Sabartez occidental, tout ce massif de montagnes qui versent dans l'Ariégi? lus gaves d'Auzat, de Siger, d'Astou, du lac des Oars : pâturages immenses od leurs troupeaux de brebis, de vaches, de cavales, erraient jour et nuit pendant l'été, sous la. garde de bergers farouches et de chiens énormes, aux pieds éperonnés (armés de doubles ergots) et k la queue fourrée, tombante sur les jarrets, et roulée en peloton. LestoursdeRabat, sous Alfaïs de Perella, furent doncalbigeoises, et quand leurs portes se fermeront aux proscrits, la grotte voisine de Bédaillac leur ouvrirases entrailles. Ses vastes uefs, semblables à des cathédrales et à des mosquées où le caprice vagabond des génies aurait, avec les larmes congelées de la roohe, filé, pétri, sculpté les plus merveilleuses arabesques, lesdédales les plus fantastiques, seront le dernier sanctuaire mystérieux et sauvage où s'éteindra dans l'ombre l'église du Paraclet.
Non content d'accuser les Amis de Dieu de condamner le mariage, on les accusait encore d'interdire la génération. Rien de plus faux ; l'albigisme seulement resta dans les limites de saint Augustin. « Le bonheur, dit ce père, consiste moins à accroître par la chair le nombre des mortels, qu'à imiter dans la chair la vie des Anges; non à engendrer pour la terre par le^ entrailles, mais à enfanter par les prières pour le ciel '. » Le catharisme fut encore en ceci moins exagéré que le catholicisme du