LIVRE NEUVIÈME
daux; l'un était derrière les Alpes, l'autre derrière les Pyrénées; ou môme, abandon plus coupable encore, dans son donjon de Foix, dont on pouvait voir monter la fumée au-dessus des cimes du couchant.
Des créneaux de Montségur, Ramon de Perelle ne tarda pas à voir, vers le nord-est, sortir des longs replis des vallons et déboucher sur Lavelanet, l'armée du sénéchal de Garcassonne ^ Hugues des Arcis avait rallié sur son chemin les sires de Limons, de Chalabre et de Mirepois, les fils des conquérants français. Le sénéchal de Toulouse, ou peut-être CentuUe d'Astarac, lui conduisit un corps auxiliaire de Gascons. Enfin on espérait le concours de deux prélats guerriers : Durand, évêque d' Albi, et Pierre-Amiel, primat de Septimanie, alors occupés à la convocation du concile de Narbonne. De lourds chariots attelés de bœufs et de mulets traînaient péniblement à la suite de Tost français» des provisions de bouche et de guerre et des machines de siège. Hugues des Arcis détacha, à droite et à gauche, deux corps de milices rustiques qui, remontant les cours de TErs et du Lectorier, se massèrent à Montferrier et à Belestar, et fermèrent ces deux portes latérales de Montségur. Puis, à la tête de ses chevaliers, il aborda directement, de Lavelanet, les rampes de Serralongue par le Piboléo. A partir de cette bergerie, la route accessible jusque-là aux chariots, n'est plus qu'un sentier penchant, abrupte, indécis, raviné par les eaux.
i. Guil. de Pull., ch. xlvi. — Gatel, com., p. 162.
su LES ALBIGEOIS ET L'INQCISrnON
Ce n'est donc qu'à grand renfort d'hommes et de mulets que le sénéchal parvint k hisser, avec des traîneaux, le matériel de siège, sur ces pentes rapides, herbeuses et couvertes de bois. Il est pro* bable que le hardi Pierre-Roger de Mirepois vint attaquer l'ascension laborieuse des Français, en s'embusquant dans la forêt de hêtres et dans les replis de terrain qui avoisinent les villages mauresques. De la plateforme du château et de leurs cabanes paisibles, les évêques cathares, regardèrent au delà de l'Àbès ces premiers et sanglants combats '. Mais le sénéchal, dégagé parles milices rustiques de Belestar et de MoDtfsrrier dont la jonction eût coupé la retraite au chef des faidits, parvint, malgré tous les obstacles, à gagner le col supérieur jusqu'au pied de la roche du ch&teau, d'où, gravissant toujours à l'ouest, il alla chercher pour son camp le plateau naguère occupé par l'ost toulousain sur l'Aire de l'Espagnol. Dans cette position les pavillons du sénéchal étaient à deux kilomètres de distance, au niveau même des créneaux deMontségur. Les Français occupaient le point où la tradition suppose que les géants taillaient les pierres qu'ils jetaient sur l'autre cime où leurs compagnons construisaient la forteresse cydopéenne. De l'Aire de l'Espagnol, le canon pulvériserait aujourd'hui, sous le choc direct et horizontal des boulets, les créneaux de Hontségur. Hais les machines de guerre du moyen âge étaient loin d'avoir une force de projection capable d'atteindre de ce
1 Tradition de Monlâégur.
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point les murailles du château. Force donc fut au sénéchal de redescendre et de chercher des redents plus rapprochés pour y dresser ses baliates. Il résolut en outre la construction d'une chatte^ ou tour roulante semblable à cet engin célèbre employé par les Latins à l'attaque de Jérusalem. L'idée et la structure de cette barbacane mobile appartient, à ce qu'il semble, à l'éyôque d'Albi, qui était l'ingénieur du siège, et qui vint diriger la castramétation du Thabor. Le sénéchal envoya ses charpentiers abattre dans la forêt voisine les grands sapins, les hêtres superbes, les chênes séculaires. Aucun enchantement n'épouvanta les bûcherons et ne vengea la violation de ces forêts druidiques. Le premier mois fut employé à la construction de cette machine formidable et à l'érection de sa spirale aérienne qui devait voir se renouveler, dans le val intermédiaire , ces combats épiques » si fréquents , selon les poètes, entre les Latins et les musulmans, dans les croisades orientales ^.
Dès que l'armée de la France et de l'Église romaine apparut à l'horizon, avant d'engager la bataille sur les pentes boisées de Serralongue, les défenseurs de Montségur se rendirent auprès de l'évêque Bertran d*En Marti, et sollicitèrent la convinenza. C'était comme un rite préparatoire du ctmsolameni. Ils demandaient, dans le cas où ils seraient blessés, et qu'ils eussent déjà perdu l'usage de la langue, la faveur de recevoir le baiser suprême qui ne s'accordait qu'à la prière du mourant comme
i. Dép. des Captifs de Montségur.
3U LES ALB16B0IS BT L'INQUlSmON
le gage du salut. Dans ces luttes mortelles , le pa* triarche consentit aux pieux désirs des héros de la patrie romane et de la foi cathare. Au nombre de ces chevaliers, l'histoire cite Guiraud de Rabat, mari d'Alpaïs de Pérelle, Ramon de Marcillan, fils de Floris, vénérable diaconesse établie à Montségur; et Bernard de Carcassonne , frère d'un ancien capitoul de Toulouse, rameau collatéral des vicomtes de Béziers et d'Âlbi. Fortifiés de la promesse de révoque, les Albigeois s'élancèrent à la rencontre des Français *.
Un grand et continuel combat se livra d'abord pendant un mois pour empêcher dans le Val la construction de la tour de bois. Le hardi Pierre Roger s'eflTorçait chaque jour de disperser les bûcherons, d'interrompre le travail des charpentiers, et de détruire les matériaux du fatal engin. Dans une de ces attaques, le valeureux Alzeu de Massabrac, son écuyer, fut blessé presque mortellement auprès des chantiers qu*il tâchait probablement d'incendier. Les Massabrac étaient d'origine arabe comme les Rabat. Les aînés s'appelaient toujours Alzeu (El cid). Ils étaient seigneurs des Ben-Azis (Bénaïs) et le nom de Massabrac semble désigner dans la même langue une forteresse. Alzeu, né au pied de la montagne de Montségur, avait pour mère une sainte, Aladaïs de Bélissen. 11 était neveu d'Arnaud-Roger, cousin de Pierre-Roger, parent de tous les rameaux de Mirepois. Ramon de Péreille
1. Doat. Dip. d^Àm. Olivier, fils d$ B. de Lavelanet (10 avril 12U).