LIVRE NEUVIËME
mépris de la chair, ayaient un soin pieux des morts et qu'ils s'efforçaient avec la plus tendre sollicitude de dérober leurs sépultures à l'inquisition, il est vraisemblable que l'archevêque de Narbonne n'aura pu découvrir les principales tombes de la graxiàe nécropole pyrénéenne, et que la montagne, comme une ruche évidée, conserve encore les momies des saints et des héros dans leurs cellules de pierre, comme dans leurs alvéoles de cire des abeilles gelées par l'hiver. Les cathares brûlés, les chevaliers captifs, les pèlerins dispersés, la montagne sainte dévastée comme par le feu du ciel, il ne restait plus que les colons dans le village au bord de l'Ers. Le sénéchal fit détruire les bouches des souterrains aboutissant aux grottes qui renfermaient les vivres, les armes, les chevaux, et qui par de longues spirales circulant dans la roche correspondaient avec les barbacanes et la forteresse. Il fit aussi abattre le temple hérétique et relever l'église catholique ; mais il la transporta dans le val supérieur, au pied de la berge du château. De cette église, aujourd'hui redescendue dans le village, il ne reste plus que le nom attaché à un gazon désert. Le sénéchal la déplaça, pour que les prêtres accomphssent leurs dévotions catholiques sous les yeux scrutateurs du châtelain qui gardait les ruines, et pour la sécurité du prêtre qui pendant longtemps ne logea que dans la forteresse ^ Montségur ainsi dévasté, le sénéchal le remit, '
1. Ce sol aujourd'hui cultivé s'appelle encore 1$ Pré de VÈglisê.
au nom du roi de France, au sire de Lévis, à qui Simon de Montfort Tavait déjà donné, mais qui n'en avait jamais pu réaliser la conquête. Déjà maître de Perelha, de la Roca d'Olmes, Gui II de Lévis, maréchal héréditaire de la foi , s'empara de ce dernier débris territorial des fils de Gometa dont il réunit l'héritage entier aux vastes posses* sions confisquées sur la maison de Mirepois-Bellissen; de sorte que les immenses domaines du chef français s'étendirent sur un espace d'environ quinze lieues, depuis les sources fatidiques de l'Ers, sur la montagne du Thabor, jusqu'à son confluent avecl'Ariége, ou du moins jusqu'aux portes de Pamiers et de Bolbone. Les descendants du maréchal de la croisade usurpèrent, avec leurs fiefs, jusqu'à leurs dénominations féodales sur les proscrits pyrénéens ; ety plus tard, il ajoutèrent à leur titre de marquis de Mirepois, celui de vicomte de Montségur, seigneur de Perelha, Lavelanet, la Roca d'Olmes. Gui de Lévis établit un châtelain avec quelques archers pour garder les ruines, surveiller la vallée, les montagnes, les forêts; et empêcher que les faidits cachés dans les cavernes voisines ne se rassemblassent de nouveau sur la cime sainte et fatidique de Monségur ^.
Enfin, le sénédial, l'archevêque de Narbonne et l'évêque d'Albi, enlevèrent leurs tentes et leurs machines et redescendirent des montagnes lugubres du Thabor. Us écrivirent leur triomphe à Rome et à Paris : « Nous avons, disaient-ils, écrasé la tête du dragon! »
1. Hi$t. de Lang., t. VI, pr. 200. Domaine de la maii»oii de Lévis.
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Ils appelaient ainsi la religion du Paraclet. Us avaient mis six mois à escalader ce rocher, inexpugnable par rhéroïsme encore plus que par l'escarpement. Montségur succomba dans la semaine avant les Rameaux S de sorte que les chefs catholi* ques mêlèrent leur insolente victoire à l'humble triomphe de Christ, et passèrent, tout souillés de sang humain, sous des arcs de verdure et sur des chemins jonchés de fleurs. Ils traînaient, à travers cette pompe homicide, le grand Ramon de Perelha et ses compagnons de captivité. Le noble vaincu prolongea son agonie en traversant les bourgs de li^velanet et de La Roca, au milieu de ses vassaux ou de ses ennemis accourus sur son chemin , les uns pour dire, un dernier adieu à leur seigneur infortuné, enchaîné comme un brigand ; les autres pour insulter de leurs huées ce chef des proscrits , ce roi des forêts et des cavernes ; tous pour contempler le guerrier héroïque qui, pendant trente-cinq ans, debout sur son rocher, avait tenu en échec Rome et la France.
Auprès de Ramon de Perelha, marchaient ses deux cousins et fidèles compagnons , Bérenger de Lavelanet et Arnauld-Roger de Mirepois. La chaîne des captifs se divisait en trois groupes, sous ces trois chefs. Autour de Ramon de Perelha se pressaient Jordan, son fils, Philippa et Alpaïs et Br£uda, ses filles, Guiraud de Rabat, son gendre,'* Bertran de Perelha, son frère ; ses écuyers, Bernard
1. In hehdomadâ ante festum Ramis-Pahnai'um. Dép. d*Âra. Roger.
frère du diacre Roland, brûlé à Montségur; Cairol, et Pierre Vignole, dit le Borgne, de Balagaer; ses serviteurs, Pons Sicre, d'IUat, et une pauvre servante, meuble vivant de sa maison, et qui n*a d'autre nom que celui de Perelha. Il n'est pas fait mention de ses petits-fils, nés à Montségur. Philippa en avait au moins deux, Pierre-Roger, l'aîné, qui portait le nom de son père, et le second, qui avait reçu celui d'Esquio, en signe de sa race ibère et son berceau escarpé et sauvage. Il est probable que lorsque Montségur fut investi, Aladaïs Peyressa de Camo, nourrice du dernier, et Raissaga fille de Fauressa de Guelha, damoiselle (domicella) àe leur mère, emportèrent ces enfants en se dirigeant vers les gouffres de l'Ers d'où elles les conduisirent, soit au château de Foix, soit au manoir de So, auprès d'Esclarmonde d'Alion •.
Avec Béranger de Lavelanet venaient son fils Amauld-Olivier, âgé de dix ans, Lombarda et Bernarda, ses deux filles, son gendre Imbert de Salas, de Cordes en Albigeois, époux de Bernarda, et Ouilhem de Bonan, de Lavelanet, son parent ou son écuyer. Arnauld-Roger de Mirepoîs était suivi de Gécilia de Montservat, sa femme, de Braïda, sa fille, d' Aladaïs de Bélissen, sa sœur, et des trois enfants de celle-ci, Alzeu, Fais, et Othon de Massabrac, et du mari de Faïs, Guilhem de Planha.
Entre ces trois groupes se distribuaient encore, selon le lien ou du sang ou du service militaire , d'autres chevaliers : Pierre de Léra de Mirepois,