‹ Histoire des Albigeois (volume 5)Chapitre 1 sur 323 · A. LACROIX, VERBOECKHOVEN BT C«, ÉDITEURS · texte numérisé non relu

A. LACROIX, VERBOECKHOVEN BT C«, ÉDITEURS

â Bruxelles, à Leipzig et à Livounte

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LIVRB DIXIÈME

LOUP DE FOIX'

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Montségur, maintenant c'est Ramon de Perelha. Le grand vieillard et ses compagnons forment encore un Montségur vivant. Leurs amis et leurs serviteurs Suivaient en pleurant sur le chemin les saints du Thabor. Suivons-les aussi dans leur voie douloureuse, pendant que le sénéchal Pierre des

1. Loup, berger; Lubia, bercail : d'où Loubaut^ Loubens, Loubers, bergeries, et la tribu antique des LobitaM d'Espagne. Loup est le nom d'un héros cantabre, vainqueur des Garlovingiens, un ancêtre d'Asnar, patriarche des clans pyrénéens. C'est le nom de saint Loup, un évèque des Gaules; de Lope de Véga, le grand dramaturge espagnol, de la Loba de Pénautier, beauté fameuse, aimée de Bamon- Roger, comte de Foix, et pour laquelle le troubadour Pierre Vidal se vôtissait d'une peau de loup. C'est enfin le nom de la nourrice de Romulus, Lupa, qui s'appelait encore Aica Lêrrentia, la basque de la montagne, d'où se forma le mythe fameux de la Louve allaitant les deux jumeaux sous l'antre Luperoal. (Enéide, 1. vin, 6S0.) Car les origines de Rome sont ibériennes. (G. de Humboldt, J. J. Ampère.)

Arcis, le primat de Narbonne, et révoque d'Albi, conduisent ces martyrs vers leur calvaire de Carcassonne.

Depuis l'invasion du vicomte Ramon-Roger, le roi de France avait résolu de faire de Garca^sonne une forteresse isolée, une place forte où campe> raient» à l'abri de leurs tours, les grands ] ouvoirs de la royauté, le sénéchal, l'évoque, et l'inquisition. Le faubourg de Graveillaud, qui avait ouvert ses murs àTorphelin des Trencabel, abandonné par les habitants et à demi ruiné par le siège, fut complètement rasé. Les autres seront détruits à leur tour et la population romane, écartée de la cité désormais française, ira fonder une ville nouvelle au delà de l'Aude ^ Mais pendant qu'il dégage les rampes du monticule, il en hérisse la cime de puissantes constructions féodales , complète les vieilles fortifications gothes, arabes, romaines. Ces lugubres et superbes maçonneries, qui montrent la forte empreinte de la royauté capétienne , com* mencées sous la reine Blanche, ne seront terminées que sous Philippe le Hardi. Mais Louis IX avait déjà construit la Sarbacane, et, sur le versant occidental, les deux tours de l'Évêque, la tour de l'Inquisition et la tour de la Mura, qui attendent les captifs de Montségur.

Ramon de Perelha et ses tristes compagnons s'avancent lentement vers le lieu de leur captivité, et chaque pas renouvelle leur martyre. Jehan de Bruyères, l'un de leurs vainqueurs, les reçut d'à-

i. G. Besse, Hi$t, des comte* de Caicast.

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bord dans son manoir de Chalabre. Chalabre était le domaine d'Isari^ de Fanjaus, cousin de Pierre Roger de Mirepois. Les captifs, tous parents ou amis de ce seigneur dépossédé , furent entassés dans les basses fosses du château, tandis qu'audessus de leurs têtes, les étrangers, les ennemis se délectaient dans les salles de l'exilé- peut-être errant dans les bois *. De la vallée de TErs, à travers les côtes âpres et montueuses du Chercorb, ils descendirent dans la vallée de l'Aude, et Pierre de Voisins les parqua dans les cachots de son château de Limons o\x jadis les avait fêtés le puissant vicomte, maintenant fugitif lui-même dans la Catalogne et l'Aragon. Ils descendirent le cours de l'Aude et bientôt Carcassonne apparut sur son monticule semblable à une large corbeille ovale dentelant rhorizon de sa double crénelure élégante et du profil sinistre de ses cinquante gigantesques tours. Arrivé devant la poterne de Rasez, le sénéchal, suivi de son triste cortège, se dirigea le long du mur du sud, vers la grande porte orientale ou Narbonnaise où se pressait, muet et attendri, tout un peuple avide de voir le seigneur de Montségur, le dernier héros national , le chef fameux des faidits pyrénéens. Par cette porte, alors romane, aujourd'hui ogivale et gothique, le sénéchal s'engagea dans rétroite rue centrale de la Cité dont le pavé raboteux retentissait sous le sabot sonore

i. Dans une salle du château de Chalabre, on lit cette inscription : Jean de Bruyères, compagnon de Simon de MoniforU — Albert Ladevèse.

des chevaux. Il la parcourut de l'est à Touest dans toute sa profondeur pour déposer les captifs dans les prisons de l'Inquisition voisines de la porte Tolosane ou Occidentale.

Depuis l'irruption du vicomte Roger, les inquisiteurs, d'abord établis dans le faubourg de la Barbacane, au bord de TAude, et précipitamment réfu* giés dans la Cité, n'étaient plus redescendus de ce plateau fortifié. Ils avaient érigé leur tribunal dans l'Évêché qui, sur l'escarpement occidental, formait un château dans la Cité, le château de l'évêque à côté du château du roi. La forteresse épiscopale, hérissée de hautes tours , renfermait ^l'Évêché, le palais de l'Inquisition, le Cloître et la basilique de Saint-Nazaire, tout l'arsenal théocratique. Toutes les tours de ce donjon sacerdotal portent encore des noms sinistres. Les deux tours de TÉvêque, l'une ronde et l'autre carrée, celle-ci large et formidable construction à cheval sur la double enceinte, les tours de l'Inquisition et de la Mura ou des Cachots, étaient défendues par le grand et le petit CanissOf ainsi nommées de deux engins do guerre dressés sur leur plate-forme, d'où ils faisaient nuit et jour la garde dans les airs, et appelés, de leur vigilance, le grand et le petit chien *. Plus loin, en suivant au Midi, le grand Brûlas, la Crémade, la Caudière, le Four semblent indiquer encore les effroyables cuisines de chair humaine qu'y manipu-

1. M. YioUe^Ie-Dttc, Citi d$ Garcanonfue. M. Gros-Mairevieille , JfoiiiiSKii/« d$ Careattonm, eh. vu, p. 63. Ganisso est un mot roman défiguré par les Français. (Cagnotio, Gagnasto.)

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lèrent les rôtisseurs dominicains. Or, c'est dans ce Tartare, gardé par les deux cerbères qui la nuit jetaient dans les yents leurs aboiements funèbres, que furent parqués les nc^les captifs de Montségur.

Que de souTenirs gracieux et déchirants pour Ramon de Perelha. Son cachot est situé entre le ch&teau vicomtal, au nord, et l'église de Salnt- Nazaire au midi. C'est dans ce manoir qu'il fut élevé arec le jeune vicomte Ramon-Roger, aux jours où Aladaïs de Garcassonne, assise sous l'orme vicomtal, présidait, sur le préau dentelé d'arcades romanes, aux jeux des cheyaliers et des troubadours I Et c*est dans les cryptes de Sainir-Nazaire que repose, sans sépulture et sans honneur, la dépouille ignorée de l'héroïque Ramon-Roger, à côté de la tombe magnifique où dormit quelque temps son bourreau, l'afireux Montfort, dans la chapelle de Saint-Croix, où veille à perpétuité une lampe funéraire offerte par Louis Vin, roi de France *. La désolation et la ruine ont passé sur ce manoir, cette basilique, cette cité où les conquérants régnent aujourd'hui d'accord avec un sacerdoce iarouche qui a détruit le maître légitime, dépouillé l'orphelin au berceau, et met tous les jours à mort les défenseurs de l'indépendance méridionale.

Les captifs de Montségur ne tardèrent pas à être ^pelés devant le terrible tribunal. Pierre-Amiel, archevêque de Narbonne, le présidait : Durand, évéque d'Albi, Clarin, évêque de Carcassonne, et d'autres prélats siégeaient à ses côtés. Les frères

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