Archives d'Albi. Compayré, p
Vérone, de saint Louis et de sainte Cécile. Saint Dominique et saint Pierre représentaient le despo* tisme inquisitorial ; saint Louis figurait la conquête, la croisade ; sainte Cécile était le symbole du génie national, de la musique et de la poésie, crucifiée entre ces hommes du fer et du feu, ensevelie, avec les cendres de sa lyre et les ossements de son peuple» sous les homicides autels du Moloc dominicain. De cette grâce furent exceptés six ou huit proscrits et leur magnanime chef Pannat, réservés au gibet des consuls de Limous et de Carcassonne * .
L'inquisition, on le pense bien, ne laissa pas en repos Délicios. Le grand tribun, par sa présence et sans doute aussi par sa parole, agitait l'Albigeois. Les dominicains voulurent mettre en exécution l'anathème pontifical. Bernard se défendit avec soa ordinaire intrépidité. Il en appelle au roi, il en appelle au Pape. Il se rend à Paris, puis à Avignon, et revint avec sa liberté (1310). Peut-être lui conseillat-on le silence ou Texil. Quoi qu'il en soit, il revient braver une dernière fois les dominicains. Il dit adieu à Albî, Limous, Carcassonne, les théâtres de sa gloire, et disparait du monde. Se cacha-t-il dans quelque couvent franciscain î Vécut-il ignoré dans les forêts de l'Albigeois ? Aima-t-il mieux se retirer en Espagne ou en Italie ? Reçut-il une hospitalité inquiète de RamonLuUe et de l'infant de Mayor-
1. Musée de Toulouse, tombeaux des évèques, statues foulant les chiens albigeois qui rampent et lèchent leurs pieds.
3i8 LES ALBIOEOIS ET L'INQUISITION
que? Il est plus probable qu'il chercha ua orageux abri auprès de ses compagnons Joan de Bonamour et Amanieu d'Armagnac, dans la révolution de Toulouse. Quoi qu'il en soit, il disparaît comme emporté par un tourbillon. C'est pendant cette hégire que Clément V fit condamner, au concile de Vienne, les doctrines de Joachim de Flore, de Joan d'Olive et de Vévangile étemel.
Deux ans après le concile, on le retrouve au couvent des Mineurs de Béziers. Clément V n'est plus. Philippe le Bel l'a suivi dans le tombeau. La vacancedu saint-siége dura deux ans.C'est pendant cet interrègne pontifical que Bernard crut pouvoir reparaître impunément au soleil. Vieux et brisé, il est venu attendre la mort dans le silence et l'obscurité d'une cellule, sous le triple patronage de la mémoire amie de Richard-Neveu, le collègue du vidame d'Amiens, mort récemment évêquede Béziers (1300), du docte et généreux cardinal, Bérenger de Frédol, son prédécesseur comme évêque et son successeur comme commissaire royal, et de l'énergique et fière population dont le massacre par les croisés forme le prologue de notre martyre séculaire. L'heure approchait où le grand tribun allait ajouter sa page funèbre au martyrologe de la patrie romane.
Les cardinaux, après deux ans de débats entre les Français et les Italiens, finirent, dans la ville de Lyon, par nommer Jean XXII. Jacques, fils d'Arnauld Euze (Deuze, Duèze, Dossa), cordonnier de Cahors, vint s'asseoir au trône pontifical d'Avi-
gnon^ Jacques Euze formait un contraste absolu avec Bertran de Goth, pape voluptueux mais magnifique et patriote. C'était un petit vieillard laid, maigre, irascible, superstitieux, rapace, dominateur, mais dominé lui-même, par l'inquisition et la royauté. Sa tiare pontificale est brodée d'un filet de fleurs de lis, et le lion de ses armoiries porte à sa griffe la fleur de France. Après le grand Philippe, et le débonnaire Clément, on était tombé à un petit roi et à un mauvais pape. . Jean XXII était l'ennemi des franciscains, etconséquemment de Bernard, le héros de leurs cloîtres patriotes.
Le vieux tribun se tenait coi, muet dans sa cellule, et se croyant peut-être oublié du monde. Mais les dominicains ne voulurent pas laisser mourir en repos l'adversaire qui leur avait suscité tant de jours agités et orageux. Délicios est cité devant le pape. Le 19 mai (1217), il quitte Béziers ; le 22, il arrive à Avignon ; le 24, il est mis sur la sellette. Son procès est instruit pai: Guillaume Méchin, évêque deTroyes, et Pierre le Texier, abbé de Saint- Saturnin de Toulouse. Bernard est interrogé sur soixante articles. Les soixante crimes se réduisent enfin à trois : il a pendant vingt ans soulevé contre l'inquisition les peuples albigeois. Il a conspiré avec les consuls de Carcassonne, et l'infant de Mayorque contre le roi de France. Enfin, il a fait empoisonner le pape Benoit XI *. Les deux premiers chefs sont