Manuscrits de Paris
aussi évidents que le soleil ; mais ils sont couverts par l'amnistie du roi Philippe et du pape Clément V. Il ne reste donc debout que l'empoisonnement pontifical. Bernard est accusé d'avoir envoyé à maître Arnauld de Villeneuve, son illustre ami et médecin du pape, un messager porteur d'un coffret contenant une lettre de sa main, avec des poudres et des philtres par lesquels il a produit la mort du pontife, mort dont il a prédit l'instant aux . gens d'Albi, et qu'il connaissait par un livre rempli de cercles et de signes cabalistiques. Benoit, on le sait, était mort d'indigestion, et le seul crime de Bernard était d'avoir ri et fait rire de ce trépas gastronomique, et de s'être réjoui de Tavénement prévu du tolérant et patriote Clément V. Délicios, d'abord, refusa de répondre, mais comme l'accusation se prévalait de son silence, il s'expliqua avec une fière et dédaigneuse brièveté. Il se plaignit aussi qu'au lieu de commissaires obscurs on ne lui. eûtpas donné pour juges les cardinaux présents à la cour d'Avignon. Les inquisiteurs, pour le confondre, appelèrent des témoins, ses anciens amis, maintenant ses accusateurs involontaires, Bès, Fransa, Castanet, les syndics d'Albi. Ils déposent qu'un jour Délicios, en présence de Fransa, envoie Bès chercher de la toile et de la cire, charge Bès et Fransa d'envelopper un certain coffret de cuir avec la toile cirée, et un certain Estèbe, son acolyte, de porter le mystérieux coffret en cour romaine, à M® Arnauld de Villeneuve. C'est sur cette historiette en Tair que les inquisiteurs échafkudèrent l'accusation de l'empoisonnement de Benoît XL Cette conjecture
devient certitude dans la bouche d'un pape superstitieux et qui croyait à la magie, et Jean XXII, de sa science infaillible, affirma que Bernard a fait mourir le seigneur BenoU^ veneni poculo *. Dans tous les cas, Délicios n'aurait été que le complice; c'est Arnauld qui serait l'exécuteur : et quelle vraisemblance que Clément V eût choisi pour son médecin l'assassin de son prédécesseur? Villeneuve, en effet, se rendait, en cette qualité^ près du nouveau pontife, lorsqu'il mourut en mer sur le vaisseau qui l'apportait à Avignon.
Le 16 juillet 1319, Jean XXII renvoie l'accusé devant l'archevêque de Toulouse, l'évêque de Pamiers et l'évoque de Saint-Papoul. Sous la garde du sénéchal de Toulouse, Bernard est conduit dans cette grande cité. Il traverse Montpellier, son berceau, Béziers, son dernier refuge, Narbonne, Carcassonne, les théâtres de sa gloire. 11 sait qu'il marche a la mort. Mais il est calme, l'esprit serein, et déjà comme dans le ciel. Il cause avec le sénéchal des quatre religieux de son Ordre brûlés naguère à Marseille (7 mai 1318). Il prend la défense de ces disciples infortunés de Joan d'Oliva. Il glorifie môme lé chef de la secte, Joachim de Flore. De Garcassonne, par Montréal, Fanjaus, Mazères, il gagne la vallée de l'Ariége, suivant la \oie romaine, et de Portet il descend en bateau la Garonne jusqu'à Toulouse. De Toulouse, oîi sa présence excite peut-être quelque frémissement sympathique, il est renvoyé tout à coup à Castelnaudari. C'çst là que s'ins-