M. Renan
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même de Graûdmont oh fut trouvé le saint poëme. Ainsi s'expliquent les immenses tribulations de ce mystérieux solitaire, les longs soupirs, les amers sanglots, les inconsolables gémissements de ce royal orphelin qui, survivant à la ruine de sa patrie, de sa race et de son nom, rompt ce qui l'attache encore au monde et s'envole en murmurant mélancoliq,uement dans le ciel l'inefiFable dialogue de l'âme inconsolée et du Christ consolateur. Mais il laisse dans ce chant angélique cette vengeance immortelle de montrer aux âmes le secret d'échapper par l'amour aux fers de la théocratie. De là, le mystère de l'écrivain, et le nuage qui dérobe le livre jusqu'au xv* siècle où l'Église romaine, le trouvant dans quelque cellule déserte, en cliange le titre primitif empreint d'une vague odeur d'olivisme, ajoute à la trilogie paraclétiste un couronnement catholique par le traité sacerdotal du sacrement de l'autel, et présente au monde cette œuvre hybride semblable à la cathédrale de Carcassonne, romane avec un chevet gothique. Et, depuis quatre cents ans, le monde, toujours altéré d'idéal, s'enivre délicieusement, dans cette coupe romane, de la liqueur vierge, et du suave parfum de la mysticité cathare. Terminons ce livre par le cantique du céleste amour. C'est le chant du cygne du catharisme de Narbonne comme de Montségur.
Cest quelque chose de grand que ramour; c*est un bien
au-dessus de tous les Lieno. Seul, il rend léger ce qui est
pesant, et fait qu'on supporte avec une &nie égale toutes
les vicissitudes de la vie. Il porte son fardeau sans en sentir
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le poids, et rend doux ce qu'il y a de plus amer. L'amour de Jésus est généreux; il fait entreprendre de grandes choses, et il excite toujours à ce qu'il y a de plus parfait. L'amour aspire à s'élever et ne se laisse arrêter par rien de terrestre. L'amour veut être libre et dégagé de toute affection du monde, afin que ses regards pénètrent jusqu'à Dieu sans obstacle, afin qu'il ne soit ni retardé par les biens, ni abattu par les maux du temps. Rien n'est plus doux que l'amour, rien n'est plus fort, plus élevé, plus étendu, plus délicieux. 11 n*est rien de plus parfait ni de meilleur au ciel et sur la terre, parce que l'amour est né de Dieu et qu'il ne peut se reposer qu'en Dieu, au-dessus de toutes les créatures !
Celui qui aime court, vole; il est dans la joie, il est libre et rien ne l'arrête. Il donne tout pour posséder tout; et 11 possède tout en toutes choses, parce qu'au-dessus de toutes choses il se repose dans le seul Être souverain de qui tout bien procède et découle. Il ne regarde pas aux dons, mais il s'élève au-dessus de tous les biens, jusqu'à celui qui donne. L'amour souvent ne connaît pas de mesure; mais, comme l'eau qui bouillonne, il déborde de toutes parts. Rien ne lui pèse, rien ne lui coûte; il tente plus qu'il ne peut; jamais il ne prétexte l'impossibilité, parce qu'U se croit tout possible et tout permis. Et à cause de cela, il peut tout, et il accomplit beaucoup de choses qui fatiguent et qui épuisent vainement celui qui n'aime point!
L'amour veille sans cesse; dans le sommeil même il ne dort point. Aucune fatigue ne le lasse, aucuns liens ne l'appesantissent, aucunes frayeurs ne le troublent. Mais, tel qu'une flamme vive et pénétrante, il s'élance vers le ciel, et s'ouvre un sûr passage à travers tous les obstacles. Si quelqu'un aime, il entend ce que dit cette voix. L'ardeur
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môme d'une âme embrasée s'élève jusqu'à Dieu comme un grand cri : Mpn Dieu ! Mon amour t Vous êtes à moi et je suis tout à vous !
Dilatez-moi dans l'amour, afin que j'apprenne à goûter au fond de mon cœur combien il est doux d'aimer et de se foudre et de se perdre dans l'amour! Que l'amour me ra- YÎâse et m'élève au-dessus de moi-même par la vivacité de ses transports! Que je chante le cantique de l'amour! Que je vous suive, 6 mon bien-aimé, jusque dans les hauteurs de votre gloire 1 Que toutes les forces de mon âme s'épuisent à vous louer, et qu'elle défaille de joie et d'amourM
1. Imitation de Jésus-Christ, 1. III, ch. v. Traduction de Lamennais.
JOAN DE BONAMOUR
JOAN DE BONAMOUR
PERSÉCUTIONS COXTRE LES DERNIERS ALBIGEOIS. — ABBAYES TRANSFORMÉES EN ÉvilCHÉS. — ÉVÊCHÊS DONNÉS AUX RACES CHEVALERESQUES. — CANO- NISATION DE SAINT LOUIS DE TOULOUSE. — SUPPLICES ALBIGEOIS A CAR- CASSONNE.
Après cet hymne ineffable de l'amour divin, revenons au drame horrible de la Haine, image de l'enfer. Jean XXII menait de front la destruction joaohimite et l'extermination cathare. Le vieux albigisme, mêlé au spiritualisme de Narbonne, existait toujours. Le pape l'attaqua simultanément par la séduction et par la terreur, par l'épiscopat et par l'échafaud. Nous avons vu que l'un des griefs des princes du Midi contre les ordres monastiques, c'est leur usurpation des dignités ecclésiastiques et des terres féodales. Le monastère absorbait TÉglise et le monde. De là, l'enthousiasme des barons pour l'albigismé, et leur ambition des sacerdoces cathares. Le grand cénobitisme occidental tomba avec la grande papauté romaine. Son règne finit
avec le xiii* siècle. Déjà Boniface Vni sécularisa les vieilles abbayes, et les transformant en évôchés, les donnait aux races chevaleresques pour les détacher de Talbigisme. C'est ainsi que la fameuse abbaye de Saint-Antonin de Pamiers, première cause de la croisade, érigée en évêché, fut donnée à Saisset, un descendant des comtes de Toulouse. Vers le même temps, Bertrand de l'Ile-Jourdain, fils de la grande Esclarmonde, la papesse albigeoise, était appelé au siège de Toulouse. La population était flattée de voir sur les trônes catholiques les princes et les héros cathares. Jean XXII suivit cette habile politique de Boniface VIII. Il érigea révôché de Toulouse en archevêché, et son premier archevêque fut Joan Ramon de Gomminges, petit-fils d'un des plus vaillants champions de l'indépendance romane *.
Le pape créa des évêchés dans toutes les métropoles cathares, Montauban, Saint-Papoul, Rieux, Lombes, Limons, Saint-Pons, Castres, Condom, Sarlat, Tulle, Lavaur, Mirepoîs. Le premier évêque de Montauban fut Bertrand Delpech, son ancien abbé. Le premier évêque de Saint-Papoul, son dernier abbé aussi, Bernard de la Tour, seigneur de Pech-Lunar et de Saint-Paulet en Lauragais. Le premier évêque de Rieux, Pelfort de Rabastens, petit-fils d'Esclarmonde de Foix, ancien évêque de Pamiers et depuis cardinal. Le premier évêque de Lombes fut Arnauld-Roger de Comminges, frère de l'archevêque de Toulouse. Le premier évoque