‹ Histoire des Albigeois (volume 5)Chapitre 278 sur 323 · Voy. le touchant récit de Froissart · texte numérisé non relu

Voy. le touchant récit de Froissart

pour faire honneur au jeune monarque. Les Toulousains Qrent à Gaston une réception triomphale. Suivi de plus de six cents chevaliers pyrénéens, il entra dans la cité tête nue, les cheveux épars, car Une portait jamais de chaperon, et descendit au Castel Narbonnais où résidait le roi de France. Son escorte était composée entre autres de Roger 'd'Espagne, son cousin, vicomte de Couserans, d'Espanh ou Espagnolet du Lion ou d'Alion, descendant de la seconde Esclarmonde de Foix, vicomtesse de Quérigut, et de Jordan de Pérelha *, qui avait été Bayle du comte de Foix, pendant que Phébus voyageait en Courlande et en Laponie. C'est l'arrière-petit-fils du martyr de Montségur, et c'est la dernière fois que sa race apparaît dans Thistoire. Elle s'éteint avec la dynastie comtale à laquelle elle était attachée par quelque office héréditaire de domesticité chevaleresque. Le comte dîna avec le roi, et le monarque le lendemain se rendit à l'hôtel du comte qui traita le duc de Touraine, le duc de Bourbon et toute la chevalerie de France. Après le festin, vinrent les esbattemefUs : les Français et les Aquitains s'exercèrent jusqu'à la nuit au saut, à la lutte, au tir de l'arc. Le comte donna aux chevaliers et écuyers des princes plus de soixante coursiers, palefrois et mulets harnachés de ses haras pyrénéens. Il gratifia largement leurs hérauts et, prince troubadour, donna deux cents couroimes d'or aux ménétriers de France.

1. Le ûls de Ramon de Pérelha s'appelait Jordan et avait transmis à ses descendants ce nom qu'il tenait de son aïeul maternel Jordan de Lantar.

Le roi voulut visiter ce magnifique comte dans son château de Mazères. Lorsque, en sortant de Sa- Verdun, il entra dans la forêt de Bolbone qui s'étendait encore entre TErs et l'Ariége jusqu'à Pamiers, il trouva des bergers paissant leurs troupeaux sous Iqs bois : des moutons ornés de rubans, des taureaux aux cornes dorées, des coursiers aux sonnettes d'argent. Comme aux jours de l'âge d'or, ils jouaient de la cornemuse ; assis au pied des hêtres, ils chantaient des ballades et, avec des louanges poétiques, offrirent au monarque leurs superbes animaux parés de guirlandes. Fêtes, poésie, félicité menteuse, évoquées, comme un reflet du passé, par un prince ingénieux sur les ruines irréparables du Midi*. Le comte reçut le roi dans son château qui domine la ville de Mazères au sud, et l'Ers au nord, lequel, d'une digue factice, écume et gronde en cascade. Au delà s'étendaient les collines alors boisées du Lauragais. Le jeune monarque et sa cour y passèrent plusieurs jours en festins, en luttes, en jeux guerriers. Charles VI prit part au tir du javelot; il fut déclaré vainqueur, et reçut la couronne d'or. Phébus le conduisit sans doute à Bolbone, nécropole de ses ancêtres, qui y reçurent les rois Philippe le Hardi et Louis VIII de France, et don Pedro II et don Jaicme d'Aragon ; et le roi put voir les mâles figures de ces coîntes héroïques, Ramon-Roger, le Roland des guerres cathares, le

1. Le pays, naturellement si fécond, est indigent, et les Gascons, autrefois si riches, sont représentés par Froissart comme un peuple besogneux et convoiteux.

grand et pieux Roger-Bernard» et le valeureux Loup de Foix, sculptés dans leurs armures sur leurs tombeaux gothiques. Puis Charles VI prit congé de son hôte magnifique, revint à Toulouse, et repartit pour la France *.

Le comte Gaston Phébus avait alq^s cinquanteneuf ans. « Il était, dit un contemporain, beau, belle forme, belle taille, air riant, le regard vert et amoureux. Sage chevalier était et de haute entre* prise et de bon conseil. Il fut puissant en l'art de régner. Il était connaissable et accointable à toutes gens, et doucement et amoureusement parlait à eux. Il était bref en ses conseils et ses réponses, et il avait quatre secrétaires pour écrire. Oncques n'aima fol outrage ni folle largesse... Il avait grand foison de florins, et n'était an qu'il n'en donnât soixante mille aux étrangers, écuyers, hérauts et ménétriers... Tous les jours disait son psautier; il aimait les chiens et la chasse, dînait au soleil couchant, et soupait à minuit : venait pour souper dans la salle ; devant lui il avait douze torches allumées, et icelles douze torches étaient tenues devant la table. La salle était remplie de chevaliers et écuyers, et toujours étaient dressées tables à foison et soupait qui voulait. Nul ne parlait à lui à sa table s'il ne l'appelait. Il prenait grand ébattement au son des ménétriers et s'y connaissait. Il faisait chanter rondeaux à ses clercs, et seyait deux heures à table... Brièvement, tout considéré , avant que je vinsse en cette cour j'avais été en moult de cours de

Page 1